TOKYO,

PETITS PORTRAITS DE L'AUBE

 

Gallimard, 2004

(rééd. Gallimard 2010, poche 2010)

Tokyo, petits portraits de l'aube

rééd. poche

(Arléa, 2010)

Tokyo, petits portraits de l'aube

rééd. poche

(Arléa, 2019)

Tokyo, petits portraits de l'aube,

édition originale

Gallimard, 2004

 TABLE DES MATIÈRES 

Départ

 

Ces tribus qui nous habitent

 

Syntaxe de Tokyo

 

La chambre du fond (Quatre essais de kanjis malgré la nuit)

 

Cent ans de solitude (saké)

 

       Tokyo, petits portraits de l'aube est composé de cinq chapitres assez courts, qui semblent n'avoir aucun lien entre eux, hormis la présence du narrateur et celle de la ville. Le regretté Jacques Sterchi (1963-2011) avait pourtant bien vu la construction du livre et la cohérence éclatée de ce « lent carnet de route dans la nuit tokyoïte », en osmose avec la ville qui en est à la fois le site et le sujet : « Le roman, dès lors, c'est comme une ville. Mélanges. Rencontres. Superpositions. Couches, choses cachées, recherche de sens dans le moindre trait-mot. »

 

       On trouvera ci-dessous plusieurs textes sur Tokyo, petits portraits de l'aube, ainsi que le premier chapitre du livre, intitulé Départ (une allusion au poème de Rimbaud dans les Illuminations (« Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours »). 

Carte de Tokyo. Source : gallica.bnf.fr/©Bibliothèque Nationale de France

 «LE ROMAN,

 C'EST COMME UNE VILLE » 

       Une certaine littérature voudrait nous faire croire qu'une ville est à tout jamais figée dans un cliché. Qu'un peuple s'incarne dans quelques automatismes. Ainsi, les Japonais seraient tristes. Des légions de stakhanovistes courant en rangs serrés entre des centres-villes démentiels et de minuscules chambrettes. Dans une dépression généralisée. De ce Japon où il vit depuis dix ans, Michaël Ferrier nous envoie un merveilleux démenti à ce genre de foutaises : Tokyo, Petits portraits de l'aube.

 

       La ville est avant tout rencontres. C'est-à-dire croisements. Échanges. Mélanges. C'est alors Tokyo et les quatre soirées qui constituent le long enivrement jusqu'au bout de la nuit.

 

Jacques Sterchi, La Liberté, novembre 2004

L'écrivain René de Ceccatty, fin connaisseur de la littérature japonaise, replace très justement Tokyo, petits portraits de l'aube dans une filiation littéraire.

   À travers plusieurs personnages marginaux ou simplement marginalisés par leur passion de la nuit, l’auteur se promène dans un paysage souterrain ou aérien, fait de bars, de ruelles, d’arrière-boutiques, de caves : « La douceur et la fluidité de la surface cachaient une intense activité des profondeurs, un travail collectif, obscur et térébrant, où les siècles se confondaient, où agriculture ancestrale et science des particules se faisaient écho, où la nature et l’homme se rejoignaient. Recherche, rumination, macération, fermentation, la vie surgissait de ces mystérieux tressaillements, de cette intense réflexion sous-jacente. »

 

   Un lecteur familier de la littérature japonaise d’avant-guerre sera heureux de trouver cette étrange modernisation d’un fonds poétique commun à Dazai, à Kafû, à Akutagawa. Michaël Ferrier ne se contente pas de décrire un petit monde amical étrange et des lieux qu’il aime (« un de ces petits bistrots comme on n’en trouve qu’à Tokyo, nichés au bord de la rivière et planqués sous la ceinture de la voie ferrée, comme si la vie les avait oubliés là, entre le fer et l’eau »), mais offre un bel hommage à une littérature dont il est nourri et qui a comme filtré son regard d’étranger sur un monde devenu le sien.

 

 

René de Ceccatty,

Le Monde, 22 octobre 2004

Nagai Kafû le jour

©

Nagai Kafû la nuit

Un autre écrivain et critique littéraire, Jean-Baptiste Harang, insiste sur le style, qu'il qualifie de « vibratile », en le comparant à une calligraphie.

   Tokyoïtes nocturnes, alcoolisés de subtils sakés, Tokyo pris à revers de ses clichés de néon, Tokyo des ruelles, des escaliers dérobés par ces voleurs d'instants rares, ses savants encanaillés avec conscience et jubilation, « il n'y a guère que les grandes plumes molles des romancières à la mode pour dépeindre un peuple triste et terne, irrémédiablement respectueux de la hiérarchie, figé dans ses coutumes et ses coercitions ». Ni Ferrier, ni Michaël le narrateur n'ont la plume molle, car, « pendant qu'on écrit un caractère chinois, il ne faut pas respirer. Le pinceau court sur le papier, la main pense toute seule (...). La vie se trace dans un souffle, il n'y a rien d'autre à raconter ». C'est ce souffle même que raconte la seconde partie du livre, avec la description de quatre kanjis, minutieuse et évidente, comme si l'auteur dessinait ces idéogrammes avec la propre main du lecteur, dans son propre geste, si bien que lorsque s'ouvre cette chambre du fond, sur le maître calligraphe, aveugle et taiseux, «le silence est un chien noir qui suit l'homme sans aboyer », on retient son propre souffle pour voir le trait qui danse : « Il trace comme on abat un grand arbre, comme on désarme un adversaire, comme on engloutit une poire, comme on dénoue le cordon d'un sac. »

 

   Michaël Ferrier écrit ainsi, des coups d'éclairs qui brisent la lenteur, des histoires simples et des hommes compliqués, son Japon tremble, ni sa main, ni sa plume.

 

Jean-Baptiste Harang, Libération

18 novembre 2004,

« Les jours Ferrier »

« L'immense peuple des nuages... »

Tokyo, petits portraits de l'aube, chapitre 1, « Départ»

       Lever très tôt, 5h30. Par la fenêtre, je regarde peu à peu le jour venir, la lente éclosion des couleurs. C'est d'abord un bleu très sombre, bleu nuit comme on l'appelle, puis un bleu un peu plus clair, plus limpide, jusqu'à la première trouée blanche, puis claire, puis jaune, là-bas sur ma gauche. Le premier corbeau pousse son cri à 6h20.

       Enfin, c'est le jour. Le jour s'installe, tranquille, sans demander la permission à personne, comme s'il était ici chez lui.

 

       La fenêtre est ouverte et c'est l'instant où la nuit touche le jour sur une tête d'épingle. Soudain, le temps n'a plus d'importance et se dissout dans une belle lumière blanche. C'est l'Éveil, on est arrivé tout au bout du Temps. Le monde s'ouvre dans un poudroiement de détails, vent frais, camélias dans les jardins en contrebas, stylo sur le bureau. Dans le silence de Kichi-jôji, deux cyclistes filent à vive allure dans la petite rue devant chez moi. Les roues glissent sur le long ruban noir de la route et quelques mots s'échappent de ces deux silhouettes qui s'enfuient. Plus tard, c'est un rire de femme. Et maintenant, le premier rayon de soleil s'est posé sur le coin de la table : il y a un moment ainsi où tout coïncide, rythme, souffle, poignet... Blanc sur blanc, la lumière du matin sur le bord de la page.

 

*

       « S'agissant des villes et des villages que j'ai vus à l'occasion de ce voyage, j'aimerais éviter de jouer au spécialiste dissertant doctement de topographie, de géologie, d'astronomie, d'économie, d'histoire, d'éducation, d'hygiène, etc. Quand bien même j'aborde ces sujets, ce n'est que le résultat d'une recherche faite à la va-vite : un simple vernis, dont je n'ai pas lieu de me vanter. Qui veut en savoir plus là-dessus fera mieux d'interroger les chercheurs qui ont étudié cette région. Ma spécialité à moi est autre : c'est ce que, faute d'un terme plus adéquat, on appelle communément l'amour. Les rencontres entre les cœurs, voilà l'objet de mes recherches : et ce voyage m'a permis, essentiellement, d'approfondir ces recherches. » (Osamu Dazai, Pays natal).

*

       Dans l'avion, en route vers Tokyo. En vol, 10 000 mètres d'altitude, côté hublot. La pensée qu'il y a des hommes qui vivent en bas m'émeut toujours infiniment.

       J'aime aussi à regarder l'immense peuple des nuages, ses mille formes, ses compositions (il est rare d'avoir les nuages ainsi en dessous de soi). Noter la variété toujours recommencée des contours, les mousses, les traînes, la pommelure ou le tranchant. Tous les petits accidents du climat, les phénomènes, les tourbillons. Aujourd'hui donc, temps pur, ciel d'un bleu si transparent qu'on ne sait plus, en regardant en bas, si c'est la mer ou si c'est le ciel.

« Les rencontres entre les cœurs, voilà l'objet de mes recherches... : et ce voyage m'a permis, essentiellement, d'approfondir ces recherches. »

 Michaël FERRIER    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

©2004 by Michaël Ferrier/Editions Gallimard/

Tokyo Time Table 2016

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