Nikos KAZANTZAKI

 

 

 

Art japonais

ニコス・カザンザキス

(1883-1957)

Nikos KAZANTZAKI,

affiche de colloque japonais

       En 1935, Nikos Kazantzaki part pour le Japon : il y noircira des centaines de pages. Au Japon, Kazantzaki s'intéresse à tout, avec une boulimie admirable. Sillonnant le pays (Kobe, Osaka, Nara, Kamakura, Kyoto et Tokyo), il en rapporte des textes assez courts, généralement très informés, sur les sujets les plus divers : le théâtre japonais, le bushido et la déesse de la miséricorde, les jardins et la cérémonie du thé, le christianisme et le bouddhisme. Tout autant que l'histoire ou la culture, l'évolution de la société japonaise et son actualité brûlante (le pays est en pleine militarisation galopante) lui inspirent des pages souvent pénétrantes. Mais plus que tout, l'art japonais le fascine et lui donne l'occasion, comme on le verra ci-dessous, d'écrire quelques-unes de ses plus belles pages.

 

       Le Japon sera un pays très important pour Kazantzaki : il occupe la plus grande partie de ses carnets de voyage en Extrême-Orient et il y retournera vingt ans plus tard, juste avant sa mort : celle-ci l'empêchera d'achever une deuxième série de textes, qui s'annonçait tout aussi stimulante que la première. Si l'on s'interroge sur la raison de cette attraction, en dehors de la formidable appétence de Kazantzaki pour les voyages et la découverte des autres cultures, on peut évoquer ce parallèle étonnant que lui-même esquisse à quelques reprises, entre l'Archipel et son pays natal, la Grèce : « Aucun pays du monde plus que le Japon n'évoque pour moi ce que devait être la Grèce antique à son apogée. »

Michaël FERRIER

Michael Kenna, Torii Island, Seto Inland Sea, Shikoku, Japan (2012)

« La peinture, la statue, le temple ne sont pas isolés dans l'espace ;

ils sont rattachés par un lien profond et mystérieux aux rivières, aux rochers, au vent.

Et ceux-ci à leur tour sont en communion avec les ancêtres.

Si bien qu'une simple ligne de peinture, un toit de temple, un geste ou un cri d'acteur, expriment le Japon tout entier. »

Traduit du grec par Liliane Princet

et Nikos Athanassiou

         Il y a deux cent cinquante ans, vivait le grand peintre Kano Tanyu [1]. Il suffit de voir une seule de ses peintures - un roseau courbé sous la brise, une cigogne qui se mire dans l'eau - pour saisir dans sa simplicité le secret de l'art. Peu d'effets, pas de couleur, rien que les ombres du noir et blanc, et il atteint le sommet de la perfection. A côté de la sobriété de cet artiste, l'art de Rembrandt semble délirant.

         Une fois, le père abbé d'un monastère bouddhique lui confia la peinture d'un paravent. Tout le monde attendait avec impatience que le grand peintre eût fini pour admirer son œuvre. Le jour vint enfin où Kano Tanyu annonça à l'abbé que le paravent était terminé. L'abbé revêtit son plus bel habit et descendit ; le peintre découvre le paravent, l'abbé se penche : debout sous les arbres, un vieillard à longue barbe contemple l'horizon ; derrière lui se tiennent respectueusement deux jeunes gens. L'abbé devine tout de suite : c'est le grand poète chinois Li Po, que l'on représente toujours avec ses deux caractéristiques : un verre à vin suspendu dans son dos, et devant lui une cascade qu'il admire, debout. Sur cette peinture de Kano, il y avait bien le verre à vin, mais où était la cascade ?

         - N'est-ce pas Li Po, demande-t-il surpris ?

         - Si, c'est Li Po.

         - Mais alors, où est la cascade ?

 

         Sans mot dire, le peintre alla ouvrir la porte en face. Le jardin du monastère apparut ; au milieu des rochers coulait une cascade d'eau limpide. L'abbé comprit, il sourit de plaisir et s'inclina devant le peintre dans une profonde révérence.

         Rien de plus vivant que cette petite anecdote pour illustrer la manière dont les Japonais conçoivent l'art. Pour eux, l'art est indissolublement lié à la nature qui le prolonge et le complète. Œuvre de Dieu et œuvre humaine se confondent, l'une à l'autre complémentaires, tels des organes. La peinture, la statue, le temple ne sont pas isolés dans l'espace ; ils sont rattachés par un lien profond et mystérieux aux rivières, aux rochers, au vent. Et ceux-ci à leur tour sont en communion avec les ancêtres. Si bien qu'une simple ligne de peinture, un toit de temple, un geste ou un cri d'acteur, expriment le Japon tout entier.

[1] Kanō Tannyū (1602-1674)

狩野 探幽 Kanō Tannyū, Personnage avec parapluie

« Jamais je n'aurais cru que l'esprit humain pût s'initier aux plus profonds mystères par des voies si simples. »

         C'est pourquoi, ici plus que partout ailleurs, on ne peut saisir la complète signification d'une œuvre d'art qu'en la voyant parmi les arbres, les eaux et les collines où elle est née.

         A mesure que mon séjour se prolonge et que je vais d'un temple à l'autre, je vois se dérouler cette vérité élémentaire. Un portique peint en rouge au milieu des arbres : j'approche d'un temple shinto. Passée la porte de Dieu, j'entre dans une longue allée d'arbres séculaires couverts de mousse. La sérénité s'étend dans ma poitrine comme la mousse sur les troncs. Une enfilade de lanternes de pierre, je les dépasse et pénètre dans le jardin du temple ; l'antique sanctuaire vermoulu brille au milieu des arbres. Déchaussé, je monte nu-pieds les marches reluisantes. A l'entrée du temple, un vieux vase de bronze, assez bas, plein à ras bord d'eau transparente. Les nuages qui roulent au-dessus de nous se reflètent dans l'eau. Une feuille tombée, ou une fleur, s'y reflète doucement. Un léger souffle de vent et l'eau frise. Les forces naturelles agissent ici en toute liberté ; sans intervention humaine, sans restriction intellectuelle. On se croirait dans le sein même de la terre peuplée de nuages, de feuilles et de vent.

 

         Jamais je n'aurais cru que l'esprit humain pût s'initier aux plus profonds mystères par des voies si simples. Ici nous nous trouvons face à la divine nudité. Femme nue, eau nue, divinité nue, tout est un. Mon cœur déborde comme le vase d'eau miroitante au seuil du temple. Amours, idées, joies, peurs passent au-dessus d'elle où flottent à la surface nuages et feuilles. Mes entrailles sont aussi fraîches que le cœur vert de la feuille de bananier à peine éclose.

         Quelquefois dans les temples shinto, avant de parvenir au dernier autel, tu vois se dresser dans de petites chapelles d'énormes figures farouches sculptées sur d'épais troncs d'arbres. Ces montres représentent les forces naturelles, le feu, le séisme, l'inondation. Mais ils n'effraient pas. Tu sais qu'ils sont eux aussi, les esprits des ancêtres, nos propres forces, et que tu peux les exorciser. Tu sais qu'ils constituent des étapes préparatoires sur la route de la libération. En les dépassant tu atteindras l'émotion suprême, impersonnelle, au tréfonds du sacré.

         Un Japonais croyant doit ressentir cette émotion plus profondément que moi. Et elle règle toute sa vie. Moi, je retrouverai ma patrie avec sa logique étriquée et ses petits marchands astucieux. Le Japonais, lui, restera ici. Il viendra et reviendra au temple. Peu à peu, ses viscères eux-mêmes changeront de substance et quand il croisera un être humain sur son chemin, il le saluera différemment ; quand il sculptera le bois ou la pierre, il y fera passer son souffle différemment ; et quand après une dure journée, il s'assiéra le soir dans le minuscule jardin que possède toute maison japonaise, il affrontera différemment sa femme et ses enfants, et l'obscurité de la nuit tombante...

 

狩野 探幽 Kanō Tannyū, Paysage

狩野 探幽 Kanō Tannyū

Le vent d'automne sur la rivière Xiang

         C'est ainsi qu'en allant d'un temple à l'autre, je commence à comprendre le Japon. Je sais maintenant que le moindre geste du Japonais est en parfaite harmonie avec la surface scintillante de l'eau qui reflète le monde. Je comprends pourquoi les Japonais peignent de cette façon, pourquoi ils aiment tant les fleurs et les enfants, et je commence à deviner la signification du sourire figé autour de leurs lèvres et qui, jusqu'alors, me paraissait indéchiffrable. Je comprends pourquoi leurs femmes ont une démarche ondulante et d'où vient leur charme qui fait oublier leur vilaine bouche et leurs genoux contournés. Et enfin je sais que l'objet fabriqué, le plus humble, - coffret de bois, couteau, petite tasse, éventail, poupée, socque - recèle une certaine magie, amour, compréhension, beauté, simplicité. Et danses, théâtres, cérémonies du thé, jardins, maisons, prennent maintenant leur véritable signification, en cet instant où, penché moi aussi sur l'onde du temple shinto, j'ai vu le reflet de mon visage lié à celui du Japon.

         Une fois, il y a des années de cela, je me suis penché au-dessus d'un puits avec une femme. Nos deux visages, tout près l'un de l'autre, tremblaient sur les eaux noires et luisantes. Et tout à coup je sentis que j'aimais cette femme.

         Il me semble que je commence vraiment à aimer le Japon.

 

 Nikos KAZANTZAKI    

Voyages : Chine-Japon (1938)

©1971 Plon/2018 Tokyo Time Table

Kazantzaki dessin.jpg

Pour lire un autre texte de Kazantzaki

sur le Japon

Sur le Japon grec, le livre de Michael Lucken

Le Japon grec.jpg

狩野 探幽 Kanō Tannyū, Coucher de soleil sur les vagues

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