Charles VILDRAC

Charles Vildrac

sculpture de Takata Hiroatsu

シャルル・ヴィルドラック

高田博厚

 

 

 

D'un voyage au Japon

       Charles Vildrac (1882-1971) est aujourd'hui un écrivain quelque peu oublié. Au début du XXe siècle, il avait pourtant fondé à Créteil, en compagnie d'auteurs à l'époque aussi importants que Georges Duhamel et Jules Romains, le « Groupe de l'Abbaye". Inspiré de l'Abbaye de Thélème, ce phalanstère artistique organisé autour d'une maison d'édition et d'une série d'expositions se proposait d'échapper à la « commercialisation de l'esprit et de la création artistique » en fondant un lieu de liberté et d’amitié, propice à la création. Dans son autobiographie Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen (1943), Stefan Zweig se souviendra de « tout un groupe de jeunes hommes qui, au contraire de la génération précédente, avaient répudié tout nationalisme étroit et tout impérialisme agressif ».

       Poète (le prix de poésie de la SGDL - Société des Gens De Lettres - porta jusqu'en 2015 le nom de Prix Charles Vildrac), Vildrac était aussi un grand amateur d'art : propriétaire d'une galerie rue de Seine, il acquit notamment le fameux tableau de Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte - c'est lui qui le revendra à des collectionneurs de Chicago, où il se trouve toujours. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Vildrac, lors de son voyage au Japon en 1926, se montre si sensible à l'harmonie des couleurs, aux différences de plans et à l'intensité chromatique du paysage japonais, pour lequel il invoque immédiatement les estampes de Hiroshige.

 

       Vildrac a semble-t-il entretenu des relations étroites avec le Japon. D'après mes recherches, il connaissait notamment Kawashima Riichirô, peintre aujourd'hui méconnu mais qui résida en France à de nombreuses reprises à partir de 1911 (où il partagea l'atelier de son ami Fujita) et joua un grand rôle de médiateur culturel entre la France et le Japon (voir à ce sujet le texte de Hayashi-Hibino Yôko publié dans Ebisu)Mais aussi les peintres Kuroda Seiki et Ishii Hakutei, le sculpteur Takata Hiroatsu, les écrivains Yosano Tekkan et Yosano Akiko, le poète-traducteur Horiguchi Daigaku et les metteurs en scène de théâtre Osanai Kaoru et Hijikata Yoshi... Cette liste, sans nul doute incomplète, en dit long sur la variété des relations franco-japonaises à la fin des années 1920, des liens qui subsistent entre les deux pays bien après la vogue du Japonisme et qu'il reste à élucider et à analyser.

       Vildrac a laissé un récit de voyage très intéressant et fort bien écrit de son unique séjour au Japon au printemps 1926 : D'un voyage au Japon, paru en 1927 aux éditions Hazan. Nous en extrayons ici l'avant-propos savoureux, où il court-circuite avec une belle ironie le genre du "journal de voyage", ainsi que le premier chapitre, consacré à une longue rêverie sur les paysages de la Mer intérieure. Ces textes, que nous reproduisons ici en en conservant l'orthographe (notamment pour les noms propres), n'ont à notre connaissance jamais été réédités.

Michaël FERRIER

 

シャルル・ヴィルドラック(1882-1971)

Sanyu, dessin de 1920, 1920年の常玉の絵

« Je n'ai retrouvé dans mon carnet de poche que les noms et adresses des gens

que j'ai connus là-bas ; que des petites feuilles d'érable, diaphanes et pourprées,

cueillies dans la campagne de Kioto ; ...ou encore qu'un croquis fait dans l'autobus et représentant la minuscule receveuse avec sa casquette sur les oreilles,

sa courte jupe à plis et sa sacoche. »

AVANT-PROPOS

 

p.9-12

         J'ai fait au Japon un séjour de deux mois à peine : 9 avril - 30 mai 1926. C'est-à-dire que mes impressions sont de celles que laisse le premier regard posé sur un spectacle. Elles sont profondément gravées dans l'esprit et avec d'autant plus de franchise que l'habitude n'a pas pu leur apporter ni retouches ni patine. Aussi bien, elles manquent de contrôle et en fixant ici quelques-unes d'entre elles, je prétends à leur vérité plutôt qu'à la vérité. Tant mieux s'il arrive que celle-là se rencontre avec celle-ci.

         J'ai regardé tour ce qui s'offrait à moi sans avoir le temps du choix ni le désir d'un examen méthodique. Je suis un badaud. Je retiens mieux ce que je vois que ce qu'on me dit. Si quelqu'un me tient un discours, j'observe malgré moi sa façon de parler plus que je n'écoute ce qu'il dit. C'est peut-être qu'ainsi je le connais un peu au-delà de ses paroles.

         Je ferais un reporter déplorable. Je ne prends jamais de notes ; si j'en prenais, ce serait, naturellement, pour essayer de me rappeler des choses que je craindrais d'oublier. Or je n'oublie que ce qui ne m'a pas touché de quelque manière ; pourquoi donc noterais-je ce qui ne me touche pas ? Cela ne me vient même pas à l'idée.

         C'est égal, il me faut convenir et de ma paresse et de ma négligence. J'ignore une foule de choses importantes dont il se peut qu'on m'ait instruit, voire sur ma demande. Je ne sais même pas, par exemple, le chiffre de la population de Tokio, le nombre de ses établissements de bains publics, les caractéristiques de la Constitution japonaise ou la date précise qui marque, au théâtre, l'apparition du style qu'on nomme kabuki. Heureusement que beaucoup d'auteurs savants et patients ont écrit sur le Japon avant moi et que je puis renvoyer mon lecteur à leurs ouvrages.

         A chacun selon ses moyens et ses penchants, je n'ai retrouvé dans mon carnet de poche que les noms et adresses des gens que j'ai connus là-bas ; que des petites feuilles d'érable, diaphanes et pourprées, cueillies dans la campagne de Kioto ; que le nom d'une gare où il fallait descendre pour aller voir de nouveaux amis ; ou encore qu'un croquis fait dans l'autobus et représentant la minuscule receveuse avec sa casquette sur les oreilles, sa courte jupe à plis et sa sacoche.

         Tout cela m'est plus évocateur qu'un journal de voyage et n'en a point la vanité tyrannique.

         Il y a plus d'un an que je suis revenu du Japon avec un butin aussi trouble et chargé que le vin qui bout encore. Voici seulement que mes souvenirs commencent à se détacher les uns des autres, limpides et tout livrés à la lumière ; surtout je sais maintenant ceux qu'affectionne ma rêverie. Or je ne pourrais mieux il me semble, ni plus exactement raconter ce que j'ai vu qu'à partir du moment où je crois l'avoir un peu rêvé.

Hiroshige, Les Tourbillons d'Awa (Tokushima, à la lisière de la Mer intérieure et de l'Océan pacifique)  雪月花阿波鳴門之風景

« A quoi tient le sentiment si particulier du paysage japonais ?

Un mélange de grandeur et d'intimité

à quoi contribuent la préciosité des rivages tout proches,

l'étroitesse de certaines passes, la multiplicité des plans

et le lointain échelonnement des cimes. »

LA MER INTÉRIEURE

 

1ER CHAPITRE, p.13-19

         Nous avons eu la chance d'entrer dans la Mer intérieure au petit jour. Après avoir doublé Shimonoséki, il faut naviguer douze ou quatorze jours pour atteindre Kobé. C'est-à-dire que pendant toute cette première année de Japon, j'ai pu, à la faveur d'un temps admirable, contempler, reconnaître, semblables à leur légende, des sites qui sont parmi les plus beaux du monde.

         Une profusion d'îles escarpées, de toutes dimensions ; des collines, des rochers ayant des formes de montagnes. On sent nettement que ce sont là de hauts sommets émergeant à peine ; d'où une impression d'altitude, comme si le niveau de la Mer Intérieure était de quelque deux mille mètres plus élevé que celui de l'Océan avec lequel elle communique.

         Un mélange de grandeur et d'intimité à quoi contribuent la préciosité des rivages tout proches, l'étroitesse de certaines passes, la multiplicité des plans et le lointain échelonnement des cimes. Tantôt l'eau lisse brille loin, au fond d'un chenal tout en dédales, jusqu'au pied, semble-t-il, de vraies hautes montagnes bleues ; tantôt elle s'étale en vastes carrefours que découpent des promontoires aux arêtes vives et que peuplent rochers et barques de pêche. Quel qu'il soit, le changeant horizon est sans cesse intercepté par des îlots dont aucun n'est bas, qui sont parés d'un petit champ vert, d'un arbre en fleurs ou de deux ou trois pins dont la présence et les proportions semblent répondre uniquement à un besoin esthétique.

         Ilots de la Mer Intérieure, comparée à vous, Isola Bella est bête comme un pot de fleurs !

         C'est que le site nippon a le privilège non seulement d'un caractère unique, mais d'une constante unité dans ce caractère. Unité aussi de sentiment et donc : style. Subtile correspondance des rythmes : il court sur les flancs nerveux de ces petites montagnes des plis à peu près parallèles qui décrivent et accusent les formes ; parallèles aussi, les champs minuscules et cloisonnés, les toits des villages et ces bambous qui font une armature aux voiles rectangulaires que l'on croise ; sans parler de tous ces rappels de la ligne horizontale que sont, sur l'eau, à tous les plans, les bases des îles.

         On m'avait dit que certains aspects de la côte bretonne ou de la rade de Toulon faisaient penser au Japon. Non, si ce n'est par le dispositif ou seulement à la façon dont se peuvent ressembler différentes écritures d'un même mot.

         A quoi tient le sentiment si particulier du paysage japonais ? Pas seulement aux formes tourmentées, pas seulement à cette merveilleuse solidarité qui existe entre chaque détail et l'ensemble, mais encore à la couleur, à la sobriété raffinée des harmonies.

« C'était la détente et les mouvements de la fin du jour

comme ils se produisent partout au monde :

paysans quittant leur travail, femmes appelant leurs enfants,

pêcheurs amarrant leur barque aux grêles appontements de bambou,

rires, cris, flâneries. »

Kajioka Miho, BK0002, toned gelatin silver print, 2012      ©梶岡 美穂

         Dans ce montagneux et pluvieux pays, les silhouettes sont parfois voilées de brume, mais elles ne sont jamais dévorées par la lumière. Il règne le plus souvent cette clarté cristalline d'après la pluie qui dévisage les objets, en aiguise les contours et sous laquelle toute la nature semble attentive et recueillie.

         J'ai constaté l'absence ou la rareté des tons chauds, des ocres. J'ai retrouvé presque exclusivement, au cours de mon séjour au Japon, les accords que je croyais inventés par Hiroshigé : blancs, noirs, verts, bleus, mauves et la gamme de tous les gris. Il est à remarquer que les jaunes sont peu fréquents dans les bonnes estampes japonaises et qu'ils ne sont jamais heureux. J'ajouterai qu'aucune carte postale ne saurait évoquer plus exactement les paysages de la Mer Intérieure que les estampes d'Hiroshigé. Il semble qu'il n'ait eu qu'à choisir et qu'à copier. C'est-à-dire qu'il a senti et compris.

         Les villages, les ports de pêche que j'avais grand'hâte de connaître et que du paquebot je pouvais observer d'assez près, n'apportent aucun élément de bariolage. Au premier abord leur aspect n'est pas séduisant pour un Européen : ils ne sont qu'alignements gris ou bruns de petites maisons de bois sans étages dont on ne peut deviner à distance les rustiques beautés. La tuile japonaise a la couleur et la matière de la mine de plomb et le bois, qu'aucune peinture ne recouvre, s'est argenté ou noirci avec le temps.

         J'ai passé les dernières heures du jour sur le pont supérieur de notre Amboise avec son charmant commandant, M. Durrieux, qui nous offrait là, à quelques passagers, le porto d'adieu. Le paquebot va bien jusqu'à Yokohama, mais il fait escale trois jours à Kobé où il est plus pratique de le quitter pour prendre le train.

         Je n'oublierai jamais ce couchant dans la Mer Intérieure. Sur l'eau inerte et d'or pâle circulaient cent barques de pêche, précieuses comme des joyaux. Ici un vaste espace lumineux peuplé à perte de vue d'îlots noirs et qui, sans doute à cause d'eux et de la hauteur où je me trouvais au-dessus de l'eau, me donnait une sorte de vertige de l'étendue ; là, un canal de rêve errant dans les montagnes et dans lequel une grande jonque semblait s'égarer à jamais.

         Nous avons côtoyé des petites îles vivantes qui, sous leur escarpement boisé pouvaient abriter tout un monde en miniature : quelques champs en gradins, d'un vert laiteux, un bouquet de cerisiers en fleurs, une petite plage grise, un village, un port. C'était la détente et les mouvements de la fin du jour comme ils se produisent partout au monde : paysans quittant leur travail, femmes appelant leurs enfants, pêcheurs amarrant leur barque aux grêles appontements de bambou, rires, cris, flâneries.

         Qu'il est émouvant de saisir distinctement tout cela du pont d'un navire qui passe et de surprendre, dans un regard avant-coureur et passionné, sans qu'on ait encore franchi le seuil, un visage inconnu qu'on est venu voir de l'autre bout du monde.

 Charles VILDRAC      

D'un voyage au Japon

©1927 Emile Hazan éditeur/2018 Tokyo Time Table

 

旅行案内部製圖 瀬戸内海航路圖

 

Guide de voyage, Carte des routes de la Mer intérieure - Source : Université de Kagawa, centre de recherche régional sur la Mer intérieure de Seto

©2014-2019 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

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