KYOTO

 

京都

« J’ai pris la décision de mourir un jour à Kyoto, si toutefois le destin me demande mon avis, et à la condition expresse que ce soit le plus tard possible. »

 

Fukushima, récit d'un désastre

Gallimard, 2012 

 

« - Vous avez aussi habité 2 années complètes à Kyoto. Quels liens gardez-vous avec cette ville ?

 

- Kyoto est une ville avec laquelle j’ai gardé des liens très forts. J’y retourne régulièrement, et j’y passe presque chaque année le jour de l’An. J’y suis attaché non seulement parce que c’est la ville par laquelle j’ai découvert le Japon et qu’une partie de ma jeunesse est là-bas (bien vivante), mais aussi parce que par elle, d’autres aspects du Japon me sont révélés.

   On me demande souvent quelle est la différence entre Kyoto et Tokyo, et pourquoi je suis aussi attaché à l’une et à l’autre, comme s’il fallait absolument choisir entre les deux. Je réponds que les deux me plaisent, que si Kyoto a du charme, Tokyo a du chien... ou l’inverse. »

 

Entretien pour l'Office national

du Tourisme japonais, 2010 

 

 

Yoshida Hiroshi, Quatre cartes de Kyoto, 1928

       À Kyoto, tout redevient forme et mélodie.

 

       Bâtie sur le modèle des anciennes capitales chinoises, la ville est l’une des plus belles du monde, avec ses temples à chaque coin de rue, sa rivière Kamo qui coule nonchalamment entre les roseaux et les touffes d’herbe, parcourue par les canards et effleurée par les hérons, sa multitude de venelles qui se glissent entre les grandes avenues rectilignes, ses petites maisons de bois clair et ses échoppes sombres. Sur l’ensemble, dès que la nuit vient, par la grâce des étudiants qui viennent s’entraîner au saxophone sur les bords de la rivière et des innombrables petits bars dont elle est truffée, flotte un léger parfum de jazz qui survole la ville et lui donne un charme incomparable.

 

       Quand on arrive, les petits rectangles des rizières sous le ciel du printemps. Le vert des rizières est très tendre, comme s’il ne s’était rien passé. Au bord de la Kamogawa, la douceur du soir, les reflets des lampions sur l’eau, la rumeur des convives sur les terrasses et jusqu’au babil incertain de l’eau, tout fait de la ville un havre de paix au milieu de la tempête. Là, le vol du héron reprend ses droits. Malgré la tourbe des tourments, on est heureux, serein. C’est au cours de ce mois de mars que j’ai pris la décision de mourir un jour à Kyoto, si toutefois le destin me demande mon avis, et à la condition expresse que ce soit le plus tard possible. Là, observer les femmes et les hérons qui dansent, dessiner – comme  le fait Jun – la courbe du feuillage des saules, humer le parfum des camélias, écouter le bruit du vent dans les bambous. Le séisme a suspendu le temps, l’a renversé, amplifiant démesurément le désir de vivre.

 

(...)

 

       Comme les moines marcheurs, je n’ai apporté avec moi qu’un baluchon d’ustensiles : quelques vêtements, des livres, un stylo et des calepins pour prendre des notes. Jun elle, a pris toute une valise, ce qui ne l’empêche pas de se promener aussi légèrement que d’habitude, avec cette drôle de démarche chaloupée et électrique qu’elle a même lorsqu’elle n’a pas bu. Nous sommes accueillis chez Sylvain et Sae Cardonnel, dans une grande maison de bois qui va se remplir, au fil des jours, de six, huit, dix puis douze réfugiés… Générosité, hospitalité sans conditions, accueil généreux. Au bout d’un moment, on ne compte plus, chacun se retrouve le soir autour de la table basse, sur les tatamis, dans un chahut joyeux. On boit du Chasse-Spleen, le bien-nommé. Le Bordeaux coule à flots. De temps en temps, on alterne avec du saké. L’un d’entre eux vient de Yamagata, il se nomme Kawauso : la Fête de la Loutre. Un autre, de Shizuoka, répond au doux nom de Kaiun, dont les deux idéogrammes signifient : « Ouvrir la Chance ». Oui, il s’agit d’ouvrir la chance, de profiter de l’aubaine, de cette éclaircie nommée Kyoto dans le désastre noir venu du Nord – et qui se répand. Chaque jour nous apporte son lot de nouvelles catastrophiques de Fukushima, où des milliers de gens luttent contre le pire, mais nous avons trouvé le lieu et la formule, nous les soutenons de loin et nous ne tremblons pas.

 Michaël FERRIER    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait de Fukushima, récit d'un désastre,

©2012 by Michaël Ferrier/Ed. Gallimard

Art Blakey, Kyoto, 1964

©2014-2019 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

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