SHIGA Naoya                        par Michaël FERRIER 

Shiga Naoya, Ed. Mikasa Shobô

「志賀直哉随筆集」、三笠書房版

SHIGA NAOYA ET LA LANGUE FRANÇAISE

 

 

 

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       SHIGA Naoya est l'auteur de textes où se mêlent fiction et récit autobiographique. Il est souvent relié au courant Watakushi shōsetsu ou shishōsetsu (私小説), le « roman du je », ainsi qu'à la revue littéraire Shirakaba (白樺, Le bouleau blanc, 1910-1923), organe de l’école anti-naturaliste, dont il fut l’un des principaux initiateurs.

 

        Mais Shiga occupe une place à part dans l’histoire des relations franco-japonaises pour avoir tout à fait sérieusement proposé, après la deuxième Guerre mondiale… l’adoption du français comme langue nationale sur l’ensemble du territoire japonais. En 1946, il propose en effet, dans un texte intitulé « Le problème de la langue nationale », de choisir le français comme langue officielle du Japon. 

        Nous avions donné la première traduction partielle de ce texte en français dans le glossaire de La tentation de la France, la tentation du Japon (Picquier, 2003). Nous en proposons ici une traduction revue et corrigée, enrichie de plusieurs notes, en attendant sa publication intégrale dès qu'un éditeur se trouvera intéressé.

志賀 直哉

 1883-1971

志賀直哉、渋谷駅前にて昭和40年11月02日©文藝春秋 /amanaimages

Shiga Naoya  devant la gare de Shibuya, 2 novembre 1965

Traduit du japonais par Michaël FERRIER

改造 1946年6月号 / Revue Kaizo (numéro de juin 1946)

       « Pendant cette guerre (la Deuxième guerre mondiale), j'ai pensé à plusieurs reprises à ce qu'a proposé Mori Arinori [1] il y a soixante ans : adopter l'anglais comme langue nationale. J'ai pensé à ce qui serait arrivé si sa proposition avait été réalisée. On peut imaginer que la culture du Japon aurait été largement plus avancée que maintenant. Peut-être cette guerre n’aurait-elle même pas eu lieu. Nos études aussi en auraient été facilitées, et je vais même jusqu'à penser que nous aurions pu nous rappeler notre vie d’étudiants comme un souvenir agréable. Nous aurions parlé et écrit naturellement l'anglais sans avoir un complexe vis-à-vis des langues étrangères, car sans connaître la langue nationale ancienne, nous aurions eu la même spontanéité que les enfants qui ne connaissent pas l'ancien système japonais des poids et mesures (Shakkan-hô [2]) ont à calculer avec la méthode contemporaine. Nous aurions pu inventer beaucoup de mots spécifiques qui ne figurent pas dans le dictionnaire d'anglais, et je pense aussi que, grâce à cet anglais que nous aurions ainsi enrichi, le Manyô.shû et le Genji monogatari auraient été lus par beaucoup plus de personnes que maintenant [3].

(...)

       C'est ainsi qu'il vaut mieux, à mon sens, adopter avec courage et franchise la meilleure langue, la plus belle langue du monde comme langue nationale. Pour cela, c’est la langue française qui me semble aujourd’hui la plus appropriée. Ce qu'a conçu Mori Arinori soixante ans auparavant, n'est-il pas souhaitable de le réaliser désormais ? Cette solution est beaucoup plus sûre qu'une réforme inaboutie de la langue nationale. Certes, cette solution aurait été difficile à mettre en œuvre à l'époque de Mori mais elle n'est plus impossible aujourd’hui. Je pense qu'il y aura des avis contraires. Si nous pouvions faire de notre langue nationale actuelle une langue parfaite, ce serait mieux. Mais sinon, plutôt que de s'en tenir à nos attachements du passé, et rompant avec nos sentiments présents, il est temps à mon sens d’oser œuvrer pour nos descendants, dans cent ou deux-cents ans.

(...)

 

       Je ne suis pas très compétent en langue étrangère et je ne dispose pas de connaissances concrètes pour insister avec conviction sur l'adoption du français comme langue nationale. Mais les raisons pour lesquelles le français me semble le plus approprié sont les suivantes : d’abord, la France est un pays culturellement avancé ; de plus, il y a quelques points communs avec les Japonais, comme j’ai pu le vérifier par ma lecture des romans français ; ensuite, d'après ce qu'on dit, la poésie française a aussi certains éléments en partage avec les waka et les haïkus japonais ; enfin, il semble que la langue française ait atteint un haut niveau d’élaboration grâce aux hommes de lettres. C'est pourquoi le français me semble la meilleure langue possible. »

       Le problème de la la langue nationale (国語問題, Kokugo mondai[1], a été écrit par Shiga le 20 mars 1946 et publié en avril 1946 dans la revue Kaizô (改造, Ed. Kaizô-sha). Il est ici traduit à partir de『資料日本英文学史② 英語教育論争史』大修館書店 一九七八 七九九~八〇〇頁 (Shiryô Nihon Eibun Gakushi 2, Eigo kyôiku ronsô shi) : Matériaux pour l'histoire de la littérature anglaise au Japon. Tome 2. Histoire de la controverse sur l'éducation en anglais, Taishûkan shoten, 1978, p. 799-800.

[1] Ou, dans l'ancienne orthographe : 國語問題

NOTES

[1] Mori Arinori (森有礼, 1847-1889) est un homme d'état et diplomate, considéré comme le fondateur du système éducatif moderne du Japon. Il a fait des  études à l'University College de Londres et fut le premier ambassadeur du Japon aux États-Unis (1871-1873). Cofondateur en 1874 de la Meirokusha (明六社), mouvement intellectuel visant à promouvoir les "Lumières japonaises" (liberté religieuse, laïcité, égalité homme-femme et introduction d'éléments de civilisation occidentale), il prônait, comme le rappelle Shiga, l'abandon de la langue japonaise au profit de l'anglais. Mori est poignardé par un ultra-nationaliste le jour même de la proclamation de la constitution de Meiji (大日本帝國憲法, 11 février 1889), et meurt le lendemain. C'est à la fois dans sa lignée et en décalage que s'inscrit ici Shiga, en le nommant à plusieurs reprises, mais en préconisant le français à la place de l'anglais.

[2] Le Shakkan-hô 尺貫法 est le système de mesure traditionnel japonais, utilisé avant l'introduction du système métrique décimal en 1891 (le Japon ayant signé la Convention du Mètre en 1885, et reçu les prototypes du kilogramme et du mètre du Bureau international des poids et mesures en 1890, la nouvelle loi des poids et mesures s'est appliquée à partir de 1891). Ce système, qui s'appuyait largement sur le système chinois mis en place à l'époque de la dynastie Tang, était fondé sur les proportions du corps humain, tels que le pied (shaku) ou la main (tsuka).

Système de poids, époque Edo

江戸時代の分銅

[3] Le Man'yōshū (万葉集, littéralement « recueil de dix mille feuilles »), est la plus ancienne anthologie de poésie japonaise (waka) datée des environs de 760. Le Genji monogatari (源氏物語, ou Dit du Genji, ou Conte du Genji, ou Roman de Genji) est une œuvre majeure de la littérature japonaise du xie siècle, attribuée à Murasaki Shikibu, au début du XI siècle.

Man'yōshu (Bibliothèque Univ. Kyoto)

万葉集, 京都大学電子図書館

Mori Arinori, 森有礼 (1871年)

       Les propos de Shiga ont fait l'objet de plusieurs polémiques : celui qui était alors surnommé le « dieu du roman » (shôsetsu no kamisama) en fut vertement critiqué et sa réputation pour longtemps entachée. Certains spécialistes comme le linguiste Ōno Susume 大野 晋, qui terminera sa carrière comme professeur émérite de langue japonaise à l’Université Gakushūin (celle-là même où Shiga et quelques étudiants fondèrent la revue du Bouleau blanc), s'indignent et parlent d’un « pessimisme idiot et inacceptable vis-à-vis de la langue nationale ». D'autres prétendent que Shiga a « perdu les pédales à cause du choc dû à la défaite de la guerre ». Pourtant, onze ans plus tard, Shiga persiste et signe dans un entretien publié dans la revue Zuihitsu-Sankei (随筆サンケイ) : « (…) la décadence actuelle de la langue japonaise est vraiment lamentable. Lorsque je pense à la situation dans 200 ou 300 ans, je crois qu’il aurait été mieux de faire comme je l'avais proposé à l’époque. Il est maintenant trop tard, mais nous aurions dû prendre cette décision dans le désordre d'après-guerre. Ce n'était pas seulement dans l’intérêt de notre littérature. Il est bien désolant que l'on ait considéré ma proposition comme un coup de tête… »

志賀直哉©文藝春秋 /amanaimages

Shiga Naoya devant un jeu de go

BIBLIOGRAPHIE

志賀直哉©文藝春秋 /amanaimages

Shiga Naoya aux oiseaux

Œuvres de Shiga disponibles en français :

- Le recueil de nouvelles intitulé Le Samourai, malheureusement difficile à trouver, offre de loin la vision la plus complète de son travail en français, avec une série de textes couvrant la période de 1908 à 1955 : Le Samourai, trad. Marc Mécréant (Verviers, Belgique : Ed. Gerard &​ Co., Coll. Marabout), 1970.

 

- Les deux livres les plus accessibles en librairies ou bibliothèques sont : À Kinosaki, trad. M. Mécréant, Arles, Ed. Picquier, 1998 (qui reprend 14 des 22 textes du recueil Le Samouraï), et Errances dans la nuit, l'unique roman de Shiga, trad. Marc Mécréant, Gallimard, 2008.

 

- Le séjour à Kinosaki (autre traduction du titre À Kinosaki) et Le crime de Han ont également été traduits par P. Hervieu et A. Gouvret, accompagnés de textes d’hommages à Shiga par Tanizaki Jun'ichiro, Kobayashi Hideo et Ito Sei (Collection Cahiers d’Arfuyen n°23, 1986). 

 Michaël FERRIER    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

©2004 by Michaël Ferrier/Editions Picquier pour la première traduction partielle ©2017 Tokyo Time Table, pour la traduction révisée et complétée.

©2014-2020 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

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