AKASEGAWA Genpei                par Michaël FERRIER 

L'ÉCOLE D'OBSERVATION DE LA RUE

Rojōkansatsugakkai / Rojō

路上観察学会 / 路上

 

 

Dans Vocabulaire de la spatialité japonaise

éd. CNRS, 2014,

p. 386-388.

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赤瀬川原平

Akasegawa Genpei

 1937-2014

Appareil photo d'Akasegawa Genpei/ dessin d'Akasegawa Genpei

La Rojō n'a jamais reposé sur un esprit de système,

mais bien plutôt sur des explorations de groupe et des découvertes individuelles.

Elle n'a jamais eu non plus de véritable structure : ni lieu fixe, ni liste de membres,

ni cotisation ou droit d'entrée, ni organe de diffusion.

Elle n'en inspire pas moins jusqu'aujourd'hui de nombreuses représentations

et pratiques contemporaines. 

Akasegawa Genpei 赤瀬川原

@千円札裁判

       Se rapprochant davantage d'un mouvement informel que d'une institution académique, l'École d'observation de la rue est une école artistique et scientifique, fondée à Tokyo en 1986 autour de deux figures principales : l'écrivain Akasegawa Genpei 赤瀬川原平 (1937-2014) et l'historien de l'architecture Fujimori Terunobu 藤森照信 (né en 1946). Ses membres s'intéressent aux multiples aspects déviants, éphémères ou absurdes, de l'espace urbain, ses anomalies de construction comme ses juxtapositions accidentelles, issues par exemple des multiples restructurations successives.

       Leur méthode : la déambulation, voire l'errance, la promenade au hasard dans la ville. Leurs outils : des carnets de notes et de croquis, des appareils photographiques. Leur but : trouver, photographier, nommer. Leur cible privilégiée : les zure ずれ, c'est-à-dire les déviances ou les décalages qui parsèment la ville et auxquels on prête généralement peu d'attention : une porte qui s'ouvre sur le vide au dernier étage d'un immeuble, des devantures et des vitrines condamnées mais qui ont conservé leur rideau de fer ne s'ouvrant plus désormais que sur un mur, des balcons désaffectés dont ne reste que l'armature métallique et que plus personne ne peut utiliser, des marches qui s'arrêtent dans une palissade ou un grillage, des escaliers qui ne mènent nulle part.

       La première et sans doute la plus célèbre de ces trouvailles est un escalier de Yotsuya qui, dès 1972, avait attiré l'attention d'Akasegawa. Composé d'une double rangée de six marches et d'un palier central, il a gardé sa rampe mais, sans doute suite à une rénovation de l'édifice, l'entrée où il menait a disparu, le laissant accolé au mur de l'immeuble, sous les fenêtres, dans une splendide solitude. C'est un junsui kaidan 純粋階段, un pur escalier, qui monte et qui descend, en toute gratuité... un escalier pour l'escalier ou un escalier pour rien.

Fujimori Terunobu 藤森照信

L'escalier de Yotsuya - 四谷の純粋階段

第2回展案内状のための集団ポートレイト Néo-DadaGallery 58, Tokyo, 2014

       Dans leur approche résolument empirique et pragmatique, approche d'explorateur et de détective autant que d'historien et d'architecte (Fujimori parle de Kenchiku tanteidan 建築探偵団, un groupe de détectives de l'architecture), les adeptes de la Rojōkansatsugaku 路上観察学 (Science de l'observation des rues) font appel à qui le veut pour localiser tous ces ephemera et marginalia de la ville, dans une forme de collectivisme qui rappelle qu'avant de fonder la Rojō 路上, Akasegawa s'était illustré dans plusieurs mouvements d'avant-garde d'inspiration néo-dada et marxiste. Pour lui, ces éléments du tissu urbain s'apparentent à de l'art, par défaut ou par excès. Soudain, une partie de la ville dévie de son usage habituel, de sa destination première ou de sa fonction supposée : ce déphasage sort les éléments architecturaux du gigantesque puzzle urbain de leurs cadres originels et les fait entrer dans une autre dimension, qu'il nomme chōgeijutsu 超芸術 : l'Hyper-Art.

       Akasegawa trouvera aussi à ces phénomènes une appellation qui connaîtra une grande fortune : les Tomason トマソン. Ce nom vient de l'excellent joueur de base-ball américain Gary Thomasson (né en 1951), recruté en 1981 par la célèbre équipe de Tokyo, les Yomiuri Giants, à l'occasion du plus gros contrat jamais signé par une star de base-ball à l'époque. Après une saison blanche où il ne marque pas un seul point, Thomasson est licencié en 1982 et, dans la foulée, termine sa carrière sur une blessure au genou. Comme le fameux joueur de base-ball, paré de toutes les qualités mais qui se révèle complètement inutile, les Tomason sont des éléments architecturaux dont la forme excède la fonction : ils ont tout ce qu'il faut pour servir mais il ne servent à rien.

Gary Thomasson ゲーリー・トマソン

Comme le fameux joueur de base-ball,

paré de toutes les qualités mais qui se révèle complètement inutile,

les Tomason sont des éléments architecturaux dont la forme excède la fonction :

ils ont tout ce qu'il faut pour servir mais il ne servent à rien.

 

バーナード・ルドフスキー

『建築家なしの建築』(1964)、

鹿島出版会、1976年

       Quelque originale, incongrue ou même saugrenue qu'elle puisse paraître, la démarche des    « observationnistes » s'inscrit à la fois dans les innovations théoriques internationales de leur temps et dans une certaine tradition japonaise. On citera notamment l'influence probable de Bernard Rudofsky (1905-1988), qui était intervenu à l'Université Waseda au début des années 1960, pour son esprit sarcastique, son attention aux détails de la vie quotidienne et son idée d'une « architecture sans architectes » ou « sans pedigree » (Architecture Without Architects: A Short Introduction to Non-pedigreed Architecture, New York, Doubleday, 1964).

       Leur nomadisme urbain n'est pas non plus sans évoquer Guy Debord et les situationnistes, pour qui la ville était un terrain de lutte et d'expérimentation : même si le but de la Rojō n'est pas de structurer l'espace urbain comme le lieu d’une réinvention radicale de la vie quotidienne (la ville est davantage pour eux un lieu d'observation qu'un théâtre d'opérations), il y a dans leurs tentatives respectives une portée critique de l'urbanisme contemporain qui peut en effet les rapprocher.

       Mais l'influence la plus profonde, et d'ailleurs revendiquée ouvertement par Fujimori, est celle de l'architecte Kon Wajirō 今 和次郎 (1888–1973) qui, dans les années 1920, avait proposé une ethnographie urbaine très documentée des paysages de Tokyo, et forgé avec Yoshida Kenkichi 吉田 謙吉 (1897-1982) le terme de kōgengaku 考現学, pour désigner l'étude des phénomènes sociaux modernes ou « Modernologie » [1]. L'important travail de collecte, de documentation et de photographie des observationnistes est, en effet, contemporain du formidable redéploiement du Tokyo d'après-guerre, des Jeux Olympiques de 1964 à la bulle économique et immobilière des années 1980 : il porte à la fois sur ses vestiges (travail de mémoire qui interroge les notions de survivance, de reste, de trace, comme le montre leur fascination pour les mijimeten 惨め店, ces échoppes fossiles et autres boutiques misérables réchappées de la modernisation de Tokyo), mais aussi sur les scories de cette reconstruction effrénée, tous les restes inutiles ou absurdes abandonnés dans l'énorme développement de la mégalopole.

Trad. D. Lebourg,

Chêne, 1977

[1] Sur Kon Wajirō et la Modernologie, voir une présentation ici.

Le travail de l'École revient alors à montrer tout ce qui subsiste d'erratique et de désordonné, de confus et de chaotique dans la croissance urbaine, aux antipodes de la propagande de l'époque, met mettant l'accent sur la vulnérabilité, l'absurdité, les espaces sans valeur et les endroits négligés de la ville, 

tous les restes inutiles ou absurdes abandonnés dans l'énorme développement de la mégalopole.

Tomason, Tokyo

       Le travail de l'École revient alors à montrer tout ce qui subsiste d'erratique et de désordonné, de confus et de chaotique dans la croissance urbaine, aux antipodes de la propagande de l'époque, celle du gouvernement métropolitain du Gouverneur Suzuki Shinichi 鈴木俊一 par exemple (1910-2010, gouverneur de 1979 à 1995), qui prônait la « Tokyo Renaissance » et décrivait cette croissance uniquement en termes de développement harmonieux et bénéfique pour tous. Sous des dehors modestes (observer, enregistrer, décrire) et en utilisant souvent l'arme de l'humour, la Rojōkansatsugakkai met l'accent sur la vulnérabilité, l'absurdité, les espaces sans valeur et les endroits négligés de la ville, et propose ainsi une réflexion ample, profonde et incisive sur les phénomènes d'urbanisation en général et la modernisation de Tokyo en particulier.

 

       La Rojō n'a jamais reposé sur un esprit de système, mais bien plutôt sur des explorations de groupe et des découvertes individuelles. Elle n'a jamais eu non plus de véritable structure : ni lieu fixe, ni liste de membres, ni cotisation ou droit d'entrée, ni organe de diffusion. Elle n'en inspire pas moins jusqu'aujourd'hui de nombreuses représentations et pratiques contemporaines. L'un des ses créateurs, Fujimori Terunobu, est devenu professeur d'architecture à l'Université de Tokyo, avant de se voir confier le Pavillon japonais de la Biennale de Venise en 2006. D'importants groupes d'architectes sont tributaires de ses trouvailles, comme l'Atelier Bow-Wow アトリエ・ワン et sa Pet Architecture ペット・アーキテクチャー[2]. Quant à la notion de Thomasson, elle remporte aujourd'hui un succès international, même si elle a tendance à se diluer, notamment via des sites internet qui en traquent des exemplaires - ou des approximations - dans le monde entier. De ce point de vue, on peut dire que la Rojō a constitué la matrice de nombreuses expérimentations, aussi bien populaires que scientifiques, ainsi que d'une grande créativité conceptuelle et artistique qui lui donnent une place singulière, à la fois centrale et décalée, dans les réflexions sur la spatialité japonaise.

[2] Sur l'Atelier Bow Wow, on se reportera notamment à Michaël Ferrier : « Tokyo, ville réelle, ville rêvée, ville révélée » (sur les projets d'aménagement de la baie de Tokyo), dans Croisements, revue francophone de sciences humaines d'Asie de l'Est, N° 3, 2013, p. 246-269.

BIBLIOGRAPHIE

Ÿ- AKASEGAWA Genpei 赤瀬川原平, FUJIMORI Tenobu 藤森照信 et MINAMI Shinbō  南新方 (dirs.), Rojōkansatsugaku nyūmon 『路上観察学入門』 (Introduction à la science de l'observation des rues), Tokyo, Chikuma Shobō 筑摩書房, 1986, 316 p.

Ÿ- AKASEGAWA Genpei 赤瀬川原平, Chōgeijutsu Tomason 『超芸術トマソン』, Tokyo, Byakuya Shobō 白夜書房, 1985, rééd. Chikuma Bunko ちくま文庫 1987, 495 p.

Disponible en anglais, traduction de Matthew Fargo : Hyperart Thomason, New York, Kaya Press, (1987), 2010, 352 p.

- FUJIMORI Terunobu 藤森 照信, Kenchiku tantei no bōken : Tokyo hen建築探偵の冒険・東京篇』 (Les aventures du détective de l'architecture : le chapitre Tokyo), Tokyo, Chikuma Shobō, 1986.

Ÿ- Jordan SAND, « A Utopia of Fragments: Street Observation Science and the Tokyo Economic Bubble, 1986-1990 », in PRAKASH G. and KRUSE K.M. (dirs.) The Spaces of the Modern City: Imaginaries, Politics, and Everyday Life, Princeton, Princeton University Press, 2008, p. 373-400.

 Michaël FERRIER    

 

©2014 by Michaël Ferrier/Editions CNRS/

version remaniée 2017 Tokyo Time Table

LE MONDE ÉTRANGE DES TOMASON

Comme le fameux joueur de base-ball,

paré de toutes les qualités mais qui se révèle complètement inutile,

les Tomason sont des éléments architecturaux dont la forme excède la fonction :

ils ont tout ce qu'il faut pour servir

mais il ne servent à rien.

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Sources : https://www.pinterest.se/alphard_hb/超芸術-トマソン/, https://www.pinterest.se/source/thomason.taken.jp/, https://www.pinterest.se/debukinoko/トマソン/, https://www.pinterest.se/kazuyoshi1000/超芸術-トマソンの世界-transcendental-art-thomasson-s-world/

©2014-2019 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

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