JAPON,

LA BARRIÈRE DES RENCONTRES

 

 

Ed. Cécile Defaut, 2009

« Mais un jour nous franchirons la Barrière des Rencontres »

 

écrit pour la Princesse d’Ise, sur une coupelle de saké

Présentation de l'éditeur

 

       « L’Est est l’Est, et l’Ouest est l’Ouest, et jamais ils ne se rencontreront » écrivait Rudyard Kipling en 1889, dans son poème La Ballade de l’Est et l’Ouest.

 

       Malgré un engouement sans pareil, force est de constater que le Japon reste aujourd’hui un pays difficile à appréhender sous d’autres angles que celui d’une fascination inépuisable pour ses arts et sa culture, d’un étonnement sans cesse renouvelé devant son fonctionnement politique et son organisation sociale, ou d’une incompréhension – tour à tour amusée, inquiète et exaspérée – devant ses modes de vie et ses catégories de perception.

 

       Pourtant, la rencontre a eu lieu. Depuis plus d’un siècle et demi maintenant, les échanges se sont multipliés à une vitesse et avec une fécondité incroyables entre le Japon et le reste du monde, révélant ce que Kipling lui-même avait pressenti dès les vers suivants : « Mais il n’y a ni Est, ni Ouest, ni Frontière, ni Race, ni Naissance/Quand deux hommes forts se retrouvent face à face, même s’ils viennent des confins de la Terre. »

 

       Ce sont quelques-unes de ces rencontres étranges, paradoxales, déplacées, que ce livre voudrait relater.

On trouvera ci-dessous la Table des Matières et l'Avant-propos du livre. 

 TABLE DES MATIÈRES 

Avant-propos

 

I. Le Japon au miroir de la France

 

1. Le japonisme dans la littérature française (1867-1967)

2. Japon mode d’emploi : Perec et le Japon

3. « Ruser avec la clôture » : Petit portrait de Michel Butor en volatile japonais

 

II. La France au miroir du Japon

1. Les écrivains de l’irréparable : L’Espèce humaine de Robert Antelme / Notes de Hiroshima d’Ôe Kenzaburô

2. Hugo le malentendu : Victor Hugo dans la chanson, la BD et le manga

3. Japon créole ou les aléas de la créolisation

 

III. Regards croisés

1. L’affût du lecteur : Claudel, lutteur japonais

2. Petit portrait de Lacan en maître zen

3. Le Japon, laboratoire esthétique : Philippe Forest, ou la Beauté du contresens

4. La théorie du « double éclairage » franco-japonais : l’« anthologie réciproque » de Nakagawa Hisayasu

5. Je suis un écrivain japonais : de l’importance du zuihitsu chez un romancier contemporain

Tosa Mitsuyoshi, La Barrière des Rencontres © The Metropolitan Museum of Art, Fletcher Fund, New York

 AVANT-PROPOS 

       Le titre de ce livre est emprunté à l’un des plus anciens documents littéraires conservés au Japon : les Contes d’Ise (Ise monogatari). Il s’agit, dans un délicat mélange de prose et de poésie, d’une suite d’histoires n’ayant en apparence aucun lien entre elles, mais dont la réunion pourrait former la trame d’un étrange roman. Le chapitre 69 raconte l’histoire d’un homme dont on sait fort peu de choses – un agent de l’Empereur chargé d’organiser les chasses au faucon. Il se met en route vers la province d’Ise, une plaine côtière située à l’Est, bordée d’un côté par de merveilleuses montagnes et de l’autre par les petites criques de l’Océan Pacifique. Là se trouve le sanctuaire d’Ise, le site shintô le plus vénéré du Japon. C’est la fille de la Grande Prêtresse qui le reçoit et le traite avec les plus grands égards : il en tombe instantanément amoureux. Ils passent même quelques heures ensemble durant la nuit, mais semble-t-il sans se toucher. Durant trois jours, l’homme et la femme vont tenter de pousser plus loin leur aventure et d’avoir un véritable « entretien amoureux », mais la succession des obligations sociales va les en empêcher : ils ne communiqueront plus désormais que par poèmes, tracés à la hâte et transmis par une petite fille qui leur tient lieu de messager.

 

       Au matin du quatrième jour, alors que l’homme s’apprête à repartir, la Princesse lui fait porter un dernier poème, écrit sur une coupe de saké. La fin du poème manque. Dans le feu tout proche, l’homme se saisit du charbon d’une torche et le complète par ces mots : « Mais un jour, nous pourrions franchir la Barrière des Rencontres... » Puis il se met en route vers la Barrière d’Ausaka (nom de lieu qu’on peut traduire par « Barrière des rencontres »), sur la frontière de la province d’Omi. Se rencontreront-ils enfin là-bas ?

 

       D’une certaine manière pourtant, la rencontre a eu lieu, par cette nuit de rêve et dans la cendre de ces quelques mots tracés sur le papier et sur le rebord d’une coupe de saké. Les Contes d’Ise regorgent de ce genre d’histoires, entrevues réelles ou imaginaires, rendez-vous nocturnes et flottants, étreintes fugaces dans le face à face indistinct de l’aube… Rencontres dont on se demande toujours à la fin si elles ont bien eu lieu, promesses qui ont été d’une certaine manière tenues, dont le souvenir reste vif mais en même temps infiniment différées. Ce sont quelques-unes de ces rencontres étranges, paradoxales, déplacées, que ce livre voudrait relater.

 

*

 

       « L'Est est l'Est, et l'Ouest est l'Ouest, et jamais ils ne se rencontreront » écrivait Rudyard Kipling en 1889, dans son poème La Ballade de l’Est et l’Ouest. On cite souvent cette phrase, aujourd’hui encore, pour en tirer des effets définitifs sur l’incommensurabilité du fossé entre les civilisations, l’impénétrabilité des cultures ou l’incompatibilité des « valeurs » : en ce qui concerne le Japon notamment, malgré un engouement sans pareil depuis plus d’un siècle (dans des domaines aussi variés que la littérature, l’architecture, la cuisine, le cinéma, la mode, le design ou la bande dessinée…) et quelques brillantes tentatives ponctuelles d’éclaircissement, force est de constater que l’Archipel reste un pays difficile à appréhender sous d’autres angles que celui d’une fascination inépuisable pour ses arts et sa culture, d’un étonnement sans cesse renouvelé devant son organisation sociale, d'une grande ignorance de son fonctionnement politique et d’une incompréhension – tour à tour amusée, inquiète et exaspérée – devant ses modes de vie et ses catégories de perception.

 

       Pourtant, la rencontre a eu lieu. Depuis plus d’un siècle et demi maintenant, les échanges se sont multipliés à une vitesse et avec une fécondité incroyables entre le Japon et le reste du monde, révélant ce que Kipling lui-même avait pressenti dès les vers suivants : « Mais il n’y a ni Est, ni Ouest, ni Frontière, ni Race, ni Naissance / Quand deux hommes forts se retrouvent face à face, même s’ils viennent des confins de la Terre [1]. » On ferait bien, en effet, de méditer la suite du poème, au lieu de n’en citer le plus souvent que le premier vers et d’en fausser ainsi le sens : la rencontre a eu lieu, et elle a emporté avec elle les catégories bien closes de la géographie, franchissant les barrières, bousculant les étiquettes et obligeant à une redéfinition des concepts qui semblaient les mieux assurés (Est, Ouest, Race, Frontière...), lézardant les dogmes culturels et fissurant par pans entiers les ciments identitaires les mieux armés.

 

       Les textes qui suivent se penchent, dans des perspectives variées, sur la manière dont cette rencontre s’est produite dans un domaine précis, celui des idées, et particulièrement de la création littéraire. En effet, tandis que les échanges scientifiques sont de mieux en mieux connus [2] et que le japonisme artistique fait naître chaque année un nombre impressionnant d’ouvrages de toutes sortes, l’impact de la découverte du Japon pour les Lettres françaises reste encore peu connu et, à mon sens, mal évalué. Ce livre voudrait donc d’abord suivre sur un siècle et demi la diffusion du « japonisme » – ce terme qui semble aujourd’hui réservé à l’art et à la peinture en particulier – dans la littérature française pour en esquisser un début de problématisation et en montrer l’importance aujourd’hui largement sous-estimée, à partir d’une vue d’ensemble (« Le japonisme dans la littérature française, 1867-1967 ») puis de deux exemples spectaculaires et révélateurs quoique dans une certaine mesure diamétralement opposés (Georges Perec, Michel Butor).

 

       Mais pour éviter l’un des pièges du comparatisme traditionnel (celui consistant à partir d’un pays-source ou pays-phare, « rayonnant » sur un autre pays), il voudrait également proposer de passer de l’autre côté du miroir afin de mieux saisir les transferts qui se sont accomplis, dans le même temps, mais dans l’autre sens. Entre la France et le Japon en effet, ces échanges furent le plus souvent non synchrones, mus et dévorés par une sorte de décalage permanent et, si l’on s’accorde à dire que la littérature française a joué un rôle important sur la scène artistique japonaise depuis le XIXe siècle et l’ouverture de l’archipel, on dispose aujourd’hui encore de peu d’informations et d’études de cas précises sur le sujet, notamment en ce qui concerne les expériences contemporaines. Or, si les questionnements sont parfois similaires (comme le montrera une étude sur l’écriture des camps dans L’Espèce humaine de Robert Antelme, mise en regard avec celle des Notes d’Hiroshima d’Ôe Kenzaburô), les stratégies de réappropriation et de transformation à l’œuvre dans l’archipel méritent indubitablement bien plus d’attention qu’elles n’en ont attiré jusqu’à présent : ces rencontres, pour insolites qu’elles puissent parfois paraître à un lecteur français, n’en ouvrent pas moins un certain nombre de malentendus féconds (comme dans la reprise de Victor Hugo par des mangas ébouriffants), ou d’aléas passionnants (comme dans l’utilisation des écrivains créoles par une frange de penseurs japonais, phénomène complètement passé sous silence aujourd’hui). À travers ces exemples se dessinent non seulement la complexité – et, parfois, la violence – de l’expérience de l'altérité, mais aussi une réévaluation des critères épistémologiques et des canons esthétiques ouvrant un immense questionnement multiforme sur la notion de l'acte créateur aujourd’hui.

 

       Enfin, pour montrer la fécondité de ce questionnement, je voudrais étudier quelques figures de « passeurs », adeptes de migrances et/ou de métissages qui ne se réduisent pas à des métamorphoses identitaires, et qui ont, avant les autres, compris l’énorme ressource que constitue un regard pluriel ou hétérographique dans le domaine de l’écriture artistique comme dans celui de la réflexion philosophique. Il s’agit évidemment d’abord de Paul Claudel, présence tutélaire dont l’apport est aujourd’hui encore si précieux, de Jacques Lacan, dont le rapport au zen est méconnu, alors qu’il fut manifestement décisif, de Maurice Pinguet qui lut et commenta ces deux auteurs avec une érudition franco-japonaise époustouflante, du dix-huitiémiste Nakagawa Hisayasu, inventeur de la théorie du « double éclairage », ainsi que d’un des meilleurs écrivains contemporains, Philippe Forest, dont le rapport au Japon est une composante essentielle de l’œuvre théorique comme romanesque : tous, par la traversée incessante entre plusieurs cultures – percée, traverse, passerelle fragile, infréquentable – me semblent faire surgir, chacun à sa manière, quelques-uns des enjeux les plus saillants de la pensée aujourd’hui.

 

       Un dernier mot : j’ai beaucoup hésité à inclure dans ce livre un texte sur ma propre pratique d’écriture (« Je suis un écrivain japonais »), qui plus est en le plaçant en fin de volume, comme s’il s’agissait là d’un point d’orgue, alors qu’il s’agit au mieux d’un point de départ ou de recommencement. Mais si l’activité critique a un sens, elle suppose aussi, du moins de mon point de vue, que l’on y risque quelque chose qui est de l’ordre de l’intime ou du plus personnel, loin des mirages de l’objectivité critique. Dans Le Goût de Tokyo (Mercure de France, 2008), sous la forme d’une anthologie, ainsi que dans mes deux premiers livres, sous une forme romanesque cette fois, Kizu (la lézarde) (Arléa, 2004) et Tokyo, petits portraits de l’aube (Gallimard, 2004), j’ai essayé de lézarder une certaine image du Japon, monotone et monolithique, qui a cours aujourd’hui en France comme ailleurs, et de montrer qu’il existe un Japon contradictoire et polyphonique, pluriel voire anarchique, encore largement inconnu du public français.

 

       Les textes qui suivent s’inscrivent dans la même veine : que ce soit du côté français ou du côté japonais, ils portent tous sur des écrivains et des penseurs qui se sont efforcés de regarder à côté de la civilisation dont ils étaient issus, mais aussi à côté de la culture officielle de leur temps (comme si ces deux expériences étaient, d’une certaine manière, logiquement reliées), et nous proposent ainsi une révision générale des cadres de référence, qui touche autant à l’esthétique qu’au politique, ouvrant l’expérience de la pensée à ce qui sera, je crois, la marque même du XXIe siècle. Ils représentent ainsi, chacun avec ses accents particuliers, une poche de résistance à l’ordonnancement du monde tel qu’il s’organise aujourd’hui sous nos yeux : en essayant de pulvériser les vieilles oppositions binaires (Orient/Occident, nous/eux, universel/particulier), et du même coup de remettre en question des concepts comme ceux d’origine et d’identité, ils ouvrent une possibilité de pensée alternative, la possibilité d’un écart, d’un pas de côté, soumettant notre vision du monde à une vaste réélaboration dont on commence à peine à discerner les contours.

 

       Ainsi organisé en trois moments, ce livre n’a donc pas seulement pour but d’identifier des points de contact ou de décrire des interférences : sans prétendre dresser un panorama exhaustif de l’extraordinaire activité de passage qui se trame plus ou moins souterrainement entre la France et le Japon depuis plus d’un siècle, il voudrait surtout contribuer à ouvrir des pistes qui permettent de penser les multiples textes qui s’articulent aujourd’hui en même temps à plusieurs univers culturels de référence, et pour lesquels de nouveaux instruments théoriques sont désormais nécessaires.

 

NOTES

[1] « Oh, East is East and West is West, and never the twain shall meet, /Till Earth and Sky stand presently at God's great Judgment Seat; /But there is neither East nor West, Border, nor Breed, nor Birth, /When two strong men stand face to face, though they come from the ends of the earth ! » The Ballad of East and West : première publication dans Macmillan's Magazine, en décembre 1889, puis dans Barrack-Room Ballads and Other Verses (1892).

[2] Voir par exemple le catalogue de l’exposition IshinL’aube des échanges scientifiques entre la France et le Japon, édité par Nishino Yoshiaki et Christian Polak, Musée de la Recherche de l’Univ. de Tokyo, 2009.

 Michaël FERRIER 

 

Japon : la Barrière des Rencontres,

« Avant-propos »

©2009 by Michaël Ferrier/Ed. Cécile Defaut/

complété et corrigé Tokyo Time Table 2016

 
 

©2014-2020 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

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