FRANÇOIS,

PORTRAIT D'UN ABSENT

 

 

Gallimard, 2018

 

Préambule

 

OUVERTURE AU NOIR

 

 

PREMIÈRE PARTIE :

LES QUATRE CENTS COUPS

 

1. LE LYCÉE LAKANAL

 

2. FRANÇOIS À SA FENÊTRE

 

3. L'INTERNAT

 

4. STRAIGHT, NO CHASER

 

5. LA PERLE NOIRE

 

 

DEUXIÈME PARTIE :

LIBERA ME

 

 

1. LE STUDIO BERTRAND

 

2. AUX CAPTIFS, LA DÉLIVRANCE

 

3. JAPON : EXERCICES DE DISPARITION

 

4. RUE SAMBRE-ET-MEUSE : CE QUI NOUS LIE

 

TROISIÈME PARTIE :

BREAKING THE WAVES

 

1. BAHIA

 

2. QUERELLE

 

3. LES AVENTURIERS DU SON

 

4. LA GRACIOSA

  

CODA : LES GALERIES CHAOTIQUES

   Épilogue

 

« Οὐ περιττὸν οἴετ' ἐξευρηκέναι

ἀγαθὸν ἕκαστος, ἂν ἔχῃ φίλου σκιάν »

On possède un trésor aux merveilles sans nombre

Quand on n'a d'un ami ne serait-ce que l'ombre.

Ménandre

FRANÇOIS

À SA FENÊTRE

 

FRANÇOIS,

PORTRAIT D'UN ABSENT

EXTRAIT, p.59-62

         François entre. C'est un courant d'air. Dès qu'il entre, l'air circule. C'est une bouffée d'oxygène. Toute la pièce s'agrandit, s'allège, se réorganise autour de lui.

 

         Je revois François à la fenêtre de sa chambre en ce début de septembre, la tête levée vers le ciel bleu et pâle, le regard tourné vers le parc de Sceaux. Dehors la cour, au milieu des arbres roux et jaunes de l'automne. Il observe les jardins brodés par Le Nôtre, il écoute le frôlement des moineaux sur l'ardoise du château, il hume les arômes boisés des frênes, des ormes, des peupliers.

 

         La main gauche reste dans l'ombre, tandis que la droite, appuyée sur le genou, tient au dessus de la tête son éternelle cigarette. La lumière rasante venant de droite illumine son flanc gauche et pose un reflet sur son visage. Il semble se transformer lui-même en halo de lumière. Composition claire, où l'espace rétréci de la chambre s'ouvre grâce à la fenêtre vers un espace extérieur vaste, peuplé d'arbres et d'oiseaux, éclairant la surface des êtres et des choses.

 

         Lui, toujours près de la vitre, attentif, immobile. La nuit aussi, quand il rentre, il se met à la fenêtre pour fumer : de ma chambre voisine, j'entends le cliquet caractéristique que fait l'espagnolette quand il se relève pour fumer et contempler les étoiles. D'aussi loin que je me souvienne, il est toujours à proximité d'une croisée, d'un carreau, d'un hublot, d'une baie, où il déplie en fumant sa longue silhouette aérienne. Toute une vie à la fenêtre... La fenêtre lui permettait en même temps d'éclaircir une scène intérieure et de retrouver un lien, tour à tour tendu et contemplatif, entre lui et le monde extérieur.

 

 

 

(...)

         Ainsi, en ce qui concerne François, son aura ne tient pas – ou pas seulement – à une certaine personnalité, à un tempérament. Il est généreux, il est intelligent, il est un peu narcissique, il est cultivé : oui, tout le monde le sait. Mais surtout, comme une fenêtre, il fabrique une certaine forme de lumière. C'est un flux : il circule à l'intérieur des ombres. C'est une phrase en mouvement, parfois sombre, parfois claire, jetant mille feux et tout autant de nuances, illuminant les uns et délaissant les autres.

 

         Quand j'écris « François à la fenêtre », je ne veux pas seulement dire que François était toujours attiré par les fenêtres et qu'il s'accoudait à elles de manière régulière, du matin au soir et jusqu'en plein cœur de la nuit. Non, j'écris « François à la fenêtre » comme « Achille aux pieds légers », « Athéna aux yeux pers » ou « Ulysse aux mille ruses ». C'est-à-dire que la fenêtre n'était pas seulement un endroit de la pièce vers lequel François se dirigeait volontiers, mais il en était devenu inséparable. C'était son épithète homérique, la manière d'être au monde que, très tôt et pour l'ensemble de sa vie, il s'était forgée. François était à la fenêtre comme le chasseur est à l'affût et comme le loup est aux abois.

 

         En fait, François était devenu la fenêtre elle-même. François était fenêtre et toutes les fenêtres que j'ouvre ou près desquelles je m'assieds désormais se souviennent de François. C'est ce qu'il était pour moi, et pour chacun de nous : un rayonnement, un souffle d'oxygène et de lumière, une ouverture qui laisse entrer à pleins poumons la musique et le vent.

Satoru au café Honyarado (1977) ©Fusayoshi Kai

甲斐扶佐義

Thelonious Monk à la fenêtre, Hudson, New York

AUX CAPTIFS, LA DÉLIVRANCE

 

FRANÇOIS,

PORTRAIT D'UN ABSENT,

EXTRAIT, p.130-133

         Thierry, portrait d'un absent n'est pas un pamphlet. Il ne geint pas. Il ne se plaint pas. Il ne vitupère pas, il montre. Il « prend la réalité ». Il ne prétend pas dénoncer : il se contente d'énoncer. Et cette simple apostrophe suffit à en faire un coup de poing magistral dans la veulerie de notre époque. Un coup de poing qui touche en même temps à la tête, à l'estomac et au cœur. Son regard n'est ni scientifique ni compassionnel. Comme un vrai coup de poing, il est simplement bien placé.

 

         Juges, médecins, politiciens ou policiers : c'est la débâcle. Nul n'a rien vu venir, personne n'a su ou voulu voir, personne n'a été touché. Thierry est juste « un individu de passage... », comme le dit à François le juge qu'il interroge. Ce juge a vu Thierry quatre fois, mais il ne s'en souvient pas. Et après ? Tous les frelons de l’ordre social bourdonnent, les naïfs s'étonnent, les moralistes claironnent. Mais la vérité, c'est que c'est bien la France des quarante dernières années, complaisante envers les plus forts, impitoyable aux rejetés.

 

         Ça et là surnagent quelques consciences, certains éducateurs de rue. Le père Patrick Giros par exemple : il a beaucoup travaillé avec les blousons noirs, les errants, les prostituées. Il a croisé Thierry à de nombreuses reprises. C'est un habitué du marasme ambiant. Et pourtant, il n'en croit pas ses yeux : « Un tel aveuglement des institutions, des structures, un tel charabia du pouvoir médical, un tel silence du côté des médias... ». Ordonné prêtre en 1968, le père Giros fut même à un moment tenté par le terrorisme, devant l'ampleur du désastre, avant de se raviser. Il fonda Aux captifs, la libération, une association loi 1901 qui a pour mission d’accompagner les personnes de la rue. (...)

 

         Thierry, portrait d'un absent est un témoignage poignant et un grand cri de révolte parfaitement maîtrisé. Sans aucune rancœur qui suinte, sans aucun appel pathétique. La haine n'est pas de son côté, elle est du côté des institutions, de l'immense engrenage social qui broie, qui mâche, qui pulvérise, qui recrache. L'indifférence, l'égoïsme, le fatalisme, l'apathie, la résignation ? Oui, sans doute, un peu de tout cela – mais au fond c'est la haine, mécanique, inconsciente, appliquée, indifférente aux autres et à elle-même. C'est le cri de Thierry qui retentit juste au milieu du film, devant une dame en chapeau bleu qui lui fait la morale : « Voilà, c'est ça la haine, tu l'entends la haine ? C'est la haine qui parle ! »

Capture d'écran de Thierry, portrait d'un absent

         Un quart de siècle plus tard, la haine est toujours là. Elle a pris des formes différentes, s'exerce parfois sur d'autres cibles, toujours les mêmes cependant dans sa diversité : le faible, le sans papiers ou le sans domicile fixe, le clodo, le toxico, le migrant, le mendiant, le réfugié, la prostituée.

 

         Ils sont partout, dans nos rues, sous nos porches, dans nos escaliers. Ils sont proches et pourtant terriblement éloignés. On les trouve dans les couloirs du métro comme dans les entrées d'immeubles, dans les gares et dans les squares, sur les bouches d'aération, sous les piles des ponts.

 

         C'est la non-société : ils n'ont plus aucun rôle social, ne veulent pas en avoir d'ailleurs, et ils gênent. Les riverains se plaignent. Ils sont sales, ils puent. Ils ne sont plus utiles, ni « productifs », ils n'ont pas pris le train en marche, ils ne sont plus clients, salariés ou usagers. Ils sont usés. Et, puisque la métaphore du sport semble aujourd'hui structurer toutes les strates de la société, il faut l'entendre au sens professionnel comme au sens athlétique : ils ne sont pas qualifiés.

 

         Ils se noient, ils n'arrivent plus à remonter à la surface, on les laisse se noyer. Certains ne demandent plus rien à personne. Ils sont infects et infectés. Défoncés. On ne sait même pas combien ils sont, trois peut-être, quatre millions. Ils sont infiniment variés. Ils ne croient plus à la solidarité ni à l'amitié. Ils ne revendiquent aucune communauté, aucune identité. Les riverains ont peur, qui les regardent depuis la rive. Eux, ce sont des îles, errantes, mourantes, superbes et isolées.

 

         Combien de Thierry dans la France d'aujourd'hui ?

Un coup de poing magistral

dans la veulerie de notre époque. Un coup de poing qui touche

en même temps à la tête,

à l'estomac et au cœur.

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JAPON : EXERCICES DE DISPARITION

FRANÇOIS,

PORTRAIT D'UN ABSENT,

EXTRAIT, p.139-145

         La découverte du Japon fut aussi pour François un choc immense. Je le revois en train de faire ses premiers pas dans la petite maison de bois, au bord de la rivière. Il est timide, impressionné : une maison japonaise ! D'abord en retrait et dans l'ombre, il se penche doucement et son long buste émerge lentement de la cloison de papier derrière laquelle il se tient, presque caché. Puis, il entre dans la lumière jaune paille de la pièce. L'odeur du tatami l'enchante. Une odeur de hutte : l'alliance du riz et du jonc délivre un arôme discret parsemé de petite lamelles dorées. Le toucher aussi : c’est doux et soyeux quand vos doigts les effleurent dans le sens du tressage, grenu et raboteux dans le sens contraire. Toute une palette de sensations sous les doigts. On retrouve le contact avec le sol et, comme c'est curieux, dès que le pied touche la paille, on respire mieux. Il y a des couloirs dans notre corps, des tunnels oubliés, des corridors secrets : de la plante des pieds aux fibrilles des bronches, de la racine des cheveux à la pointe du talon.

 

         François ouvre la porte sans faire de bruit et disparaît à l'intérieur, sur la pointe des pieds. Une lumière éclaire le mur. À droite, mon vieux téléphone noir à cadran, posé sur la table en bois de camélia ; à gauche, une lampe conique penchée sur un plateau de pommes rouges. Plus loin, on voit la moitié d'un abat-jour, une lampe de papier où jouent des taches de couleur. C'est doux, c'est calme : le feuillage des arbres proches de la fenêtre baigne la pièce de reflets verts.

 

         Le Japon lui va bien : un étrange mélange de contours très nets, de gestes tranchants (faire glisser d'un poignet ferme la paroi coulissante, verser sans trembler l'eau brûlante dans la théière) et d'attitudes flottantes, de formes diluées (humer les vapeurs qui s'échappent de ce bol de thé, regarder les volutes qui s'enroulent dans l'air et s'échappent par la fenêtre par un soir d'été). Il est parfaitement à son aise dans ce monde flottant.

 

         Ce que François trouve au Japon : le flottement. Le flottement contre le frottement. L'esquive, la ruse, le paravent. La mort de Thierry d'une overdose dans une chambre d'hôtel le hante. Il sort de journées épuisantes à filmer les épaves de la rue, à documenter la misère sociale, à prendre en pleine face, de plein fouet, l'immense violence cachée qui accompagne la production des richesses dans un pays dit civilisé. Il a touché du doigt l'extraordinaire brutalité abrasive d'un système d'injustice et de bonne conscience mêlées : jour après jour, nuit après nuit, il a constaté les dégâts de ce système, prenant tout, arrachant tout, frottement après frottement, et ne laissant derrière lui que des lambeaux de vêtements et des chiffons de chair, des bribes de parole et des existences réduites à l'état de débris. Il a vu les corps détruits et comme passés à l'émeri, les veines bleues et exsangues d'avoir été trop piquées, les poumons en charpie, les visages ravagés, les destins saccagés.

 

         Mais au Japon, dans un pays étranger et lointain, il redécouvre la beauté et la douceur sous un jour neuf. Souvent, il s'allonge sur le tatami, il étend les bras et les jambes et renverse la tête au soleil : c'est comme s'il nageait dans une grande mer de lumière. Son visage même change : les traits sont plus larges et plus veloutés, il s'ouvre à nouveau, il devient plus léger. Le haut de son buste se redresse. C'est le printemps, il porte de grands vêtements amples, des chemises blanches, les manches et les épaules sont flottantes, le cou libéré.

(...) 

 

         Au Japon, le corps de François vogue de plus en plus au rebours de toute consistance et de toute épaisseur – il se maintient dans une sorte d'indéfinition flottante, qui n'est ni une dilution ni un délitement. Il se dépouille peu à peu de tout excédent. Il sourit tout le temps, on dirait qu'il est en route vers la béatitude, l'évanouissement. Il est évanescent. Il est en train de disparaître et de ressusciter, de l'autre côté. Il expérimente cette liberté suprême : la disparition.

 

         Pour que ce phénomène ait lieu, il suffit de savoir s'abstraire, de s'absenter – d'entrer en résistance, c'est-à-dire en clandestinité.

 

*

 

上原古年 Uehara Konen

         Le Japon est le grand pays de la disparition.

 (...)

  

         Notre grand maître en la matière, c'est lui : Tanizaki. Il faut l'entendre, dans ce subtil petit livre au titre délicieux, Le Secret, donner des conseils pour s'initier aux techniques de la dématérialisation. D'emblée, Tanizaki refuse la facilité. Il ne va pas se dissimuler dans une petite ville de province ou dans quelque faubourg isolé. Non, c'est en pleine ville qu'il décide de trouver « certains coins surprenants, morts désormais et n’attirant l’attention de personne. » Et pas dans n'importe quelle ville, dans la plus grande du monde : Tokyo. C'est ici, « au milieu de la cohue des rues populaires », qu'il va se mettre en quête de « quelque oasis de paix où ne passent qu’exceptionnellement des gens bien déterminés dans des circonstances bien déterminées... » Et il ajoute, avec une précision quasi scientifique : « exactement comme dans un torrent impétueux se forment ici et là des trous d’eau dormante. »

 

         Pour trouver l'eau dormante dans le torrent impétueux, François et moi développons avec Tanizaki une série de méthodes erratiques qui finissent par former le dessin d'une stratégie implacable :

         — dans sa ville natale (ou celle que l'on habite, « à demeure » comme on dit), trouver à chaque sortie une rue où l'on n'a jamais mis les pieds

         — toujours partir à la recherche de la « ville basse » au sein de la grande cité : quitter les avenues tracées au cordeau, les boulevards bien alignés, pour se jeter dans l’inextricable lacis des rues et des ruelles sans nombre, convaincu que, « pour disparaître, là se trouve la clé »

         — refuser la routine, c'est-à-dire les avenues grégaires et les chemins bien tracés. Parfois, il suffit de tourner dans une ruelle transversale pour avoir la surprise de déboucher dans une zone à l’abandon et complètement déserte

         — marcher dans chaque ville comme un passager clandestin ou un agent secret ; sortir surtout le soir, quand la nuit tombe, quand les travailleurs du jour vont se coucher, que les parfums se lèvent et que la vraie ville commence à respirer

         — trouver dans chaque ville ses médinas ou ses sestieri : l'endroit exact où une rue esquisse un angle imprévu et ouvre le paysage vers une signification nouvelle, où un boulevard se lézarde dans le joyeux réseau des rues secondaires, où le détour d’une ruelle vous transporte en un clignement d’œil dans un endroit secret, tenu en réserve hors du chemin du temps

         — privilégier la pénombre, plonger dans les zones obscures ou les passages mal éclairés ; pousser systématiquement les portails entr'ouverts, pénétrer dans les édifices, se glisser dans les interstices, explorer tous les orifices, méditer dans les endroits équivoques, ausculter les failles et les fissures, sonder les anfractuosités

         — Enfin, partout, chercher avec opiniâtreté les endroits par où vous n'êtes jamais passé.

 

         Ainsi, à chaque instant, vous trouverez à la fois le calme et la surprise. Vous ferez fuir les importants et les importuns, et vous garderez seulement auprès de vous vos livres, vos amours et vos amis. 

« Depuis le Japon,

je suis pris par ce désir des voyages.

J'ai le mal de tous les pays. »

François et ses valises, Lycée Lakanal, 1985 ©Jean-Christophe Brioist

©2014-2019 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

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