KIZU

(LA LÉZARDE)

 

 

Arléa, 2004

Kizu, rééd. poche

(Arléa, 2013)

Kizu, édition originale

Arléa, 2004

 EXERGUE

 

« Kizu est le nom que l’on donne au Japon à la blessure, lésion légère ou plaie tranchante. Griffure, fêlure, coupure, il désigne aussi bien un trouble profond de l’âme que la trace d’un canif sur la table, une entaille à la surface d’un fruit. »

Présentation de l'éditeur

Kizu, la lézarde, c’est ce qui rompt avec le monde d’avant, c’est ce qui insidieusement bouleverse la vie d’un jeune homme d’aujourd’hui installé dans une des capitales du monde contemporain : Tokyo. Un jour, sans qu’il puisse exactement en déterminer la raison, une sensation de fêlure apparaît dans sa vie jusqu’alors paisible. Peu à peu, c’est toute son existence qui est entraînée vers le gouffre : il entre alors dans un face-à-face étrange, un dialogue muet et impérieux avec le peuple des fissures. Glissements, fêlures, affections souterraines, dans cet archipel soumis a toutes les lézardes de l’écorce terrestre, c’est dans la fragilité et l’impermanence que se recomposent les vies.

 

Différences entre les éditions

L'édition originale contenait une coquille dans l'épigraphe, qui citait une phrase de Francis Scott Fitzgerald en l'attribuant à un improbable "John Fitzgerald" (étrange mélange d'écrivain américain damné et de Président des États-Unis assassiné). Cette erreur a été corrigée, mais elle fait de l'édition originale de Kizu, aujourd'hui épuiséeun véritable collector.

Kizu a été réédité en poche en 2013 avec un sous-titre différent : À travers les fissures de la ville.

 

Peu après le grand séisme du Tôhoku, et comme le livre se termine lui aussi par un tremblement de terre, il s'agit d'une allusion au célèbre texte de Paul Claudel, écrit lors du grand tremblement de terre de 1923 : « À travers les villes en flammes ».

Cut-up de The Crack-up

 ÉPIGRAPHE

« J’en vins à l’idée que ceux qui avaient survécu 

avaient accompli une vraie rupture.»

 

Francis Scott Fitzgerald

 

       Les écrivains étrangers qui ont su parler avec justesse, précision et élégance de leur séjour, plus ou moins long, au Japon sont assez rares pour qu’on salue la publication simultanée des deux brefs récits de Michaël Ferrier, qui pose sur Tokyo et ses habitants un regard poétique, décalé, plus nocturne que diurne, mais empreint d'une force sans apprêt, sans prétention. Kizu, dont le narrateur est japonais, aurait presque pu être signé d’un nom japonais si l’auteur avait cherché la supercherie. La lézarde du titre est cette fissure qui parcourt les murs de son immeuble, mais aussi toutes les fêlures qui viennent fragiliser la carapace sociale de son personnage, proche, par certains aspects, de certains héros un peu veules de Sôseki. « Si j’essaie de me souvenir de ces événements minuscules qui ont peu à peu lézardé l’édifice respectable de mon existence, ils reviennent en foule : alors que je peinais, tout à l’heure, à trouver l’origine de ce malaise qui transforme chacun de mes jours en une question lancinante, je n’ai plus que l’embarras du choix pour lui en trouver une. »

 

René de Ceccatty, Le Monde des Livres, vendredi 22 octobre 2004

« Chez soi, à l’étranger : le Japon, avec justesse, de Michaël Ferrier »

(...) Inquiétant, angoissant même, est Kizu, récit dont le titre signifie « blessure ». Mais il évoque aussi bien la fissure, la fêlure, la faille que la lézarde, animal vert et ondoyant qui peut en jaillir à tout moment. Le narrateur, un Japonais, constate que des événements minuscules ont lézardé peu à peu l’édifice de son existence, anéantissant l’une après l’autre, les repères de sa vie. Quand las de scruter l’effritement de sa demeure, d’observer les lézardes qui envahissent son jardin, il fait appel à Alerte Fissures Inc., entreprise déterminée à mettre fin à ses tracas, le monde s’écroule. L’archipel oscille entre typhon et tremblements, entre cauchemar et cafard. Tokyo est agité de violentes secousses - comme l’actualité vient de le montrer. Pour l’heure, les entrailles de la terre vibrent sans discontinuer. « La nature, même dans sa sauvagerie, garde une dignité à laquelle les hommes, même dans leurs triomphes, ne peuvent prétendre », s’exalte l’étonnant Michaël Ferrier.

Ruth Valentini, Le Nouvel Observateur, n° 2093, jeudi 16 décembre 2004

« Deux livres de Michaël Ferrier »

円山応挙、「龍門鯉魚図」

Maruyama Ōkyo

       Sans doute avons-nous tort, lorsque nous parlons de notre vie, de n’en retenir que la face la plus visible, les arêtes tranchantes, les épisodes dramatiques ou spectaculaires. Nous privilégions ce que tout le monde peut voir, ce qui est évident. Il faudrait pouvoir descendre dans l’épaisseur des jours, passer de l’autre côté de l’existence, sous l’écume des phénomènes. Établir avec patience et minutie le décompte des séismes intérieurs, tenir le répertoire des cataclysmes inaperçus.

 

(Kizu (La lézarde), chapitre 6)

Pourtant, les visages, et parfois la voix, ne trompent pas. Abe Kōbō a raison d’écrire qu’une ride ou une protubérance d’un millimètre prend une grande signification dès qu’elle se trouve sur le visage : la face humaine est un lieu stratégique, particulièrement sensible aux lézardes. C’est sur les visages que vous pouvez lire, à livre ouvert, si les gens connaissent leurs lézardes ou ne les connaissent pas.

Kizu (La lézarde), chapitre 13

Devenir la pluie ...

Ishiuchi Miyako,

Apartment #2,

 ©石内 都 1978

       Je compare souvent ma vie à un bâtiment qui commencerait à être gagné par des fissures. Progressivement, les premières lignes apparaissent, elles se logent dans les coins, à la base des murs, sur les plafonds. Au début, on n’y prête guère attention, on ne les voit presque pas. Un jour, en rentrant du travail – la clef tourne dans la serrure – l’une d’elles vous saute aux yeux. C’est un sentiment désagréable. On se plante en dessous de la brèche, on l’observe : comment se fait-il qu’elle soit apparue là ? Jusqu’où va-t-elle monter ? Pourquoi ne l’ai-je pas aperçue plus tôt ? On cherche mille explications : la plupart du temps, on n’en trouve pas.

       Puis, les jours passant, d’autres lignes surviennent. Pour peu qu’on ait l’esprit curieux, on s’inquiète de leur progression ; on les regarde s’élancer dans l’espace, se lover dans les recoins, on s’habitue à leur présence, et la gêne laisse place à une forme ambiguë de délectation. Enfin, plus aucun jour ne passe sans qu’on se hâte le soir de rentrer à la maison : on les retrouve avec une sorte de joie, désormais, un pincement au cœur pour chaque nouvelle ligne. Toute la maison semble s’organiser autour de l’inexorable avancée de ces courbes buissonnantes, l’édifice entier se recompose en se déplaçant par rapport à ces bouquets de lignes qui le dévorent, ne tenant plus que par la grâce des fêlures.

 

       La sensation est encore plus intense les soirs de pluie. On s’installe dans le futon et on écoute la pluie tomber, un immense bonheur en soi – ne rien faire et écouter la pluie. Quand la pluie tombe ainsi, le Japon ressemble aux tableaux de Hokusai qu’on voit dans les livres d’estampes : de fines rayures en diagonale et, en dessous, de minces silhouettes qui s’affairent, transpercées par la pluie. Le monde semble imperturbable, et les humains tout petits. Il n’y a rien d’autre à faire qu’écouter et, en quelques instants, les fissures frémissent sur les murs d’albâtre, la ville entière est prise dans leur ruissellement. Le moindre geste prend des allures d’événement – se redresser sur la literie, avancer sa tête près de la fenêtre pour se rapprocher de la nuit – on respire profondément pour se mettre au diapason de ce travail obscur, on tend l’oreille pour goûter ce grondement de montagne et, très vite, la rumeur des lignes est au-dedans de vous, et c’est comme si l’on était soi-même devenu la pluie.

Kizu (la lézarde), chapitre 8

Ishiuchi Miyako,

Endless Night #4,

©石内 都 1980

« -  J’ai constaté que pour traduire un mot comme « kizu » ou un « kanji », vous avez recours à de multiples expressions françaises...

-        Dans le cas de « Kizu », la traduction la plus courante est « blessure ». Mais donner ce sous-titre aurait induit presque fatalement une lecture psychologisante passe-partout et un peu mièvre (c’est à la mode) et aussi une coloration très négative.

 

       J’ai préféré « La lézarde » car le mot évoque aussi bien la fissure et la fêlure que l’animal vif, vert et ondoyant qui peut en jaillir à tout moment... C’était aussi pour moi un clin d’œil à Edouard Glissant, dont le premier roman portait ce titre. C'est donc un titre à double et même à triple détente : un titre à plusieurs longueurs d'onde, sombre et mystérieux, souple et chatoyant. Comme un lézard, en somme.

Entretien avec Ruth Valentini

pour Le Nouvel Observateur,

décembre 2004 

Iwata Toshihiko, Hasuniyamori,

autel bouddhique et gecko

©岩田俊彦 2012

       Vers l’avant, vers l’arrière, ces mots n’ont pas de sens pour le lézard ; toutes les directions lui sont égales et se résolvent dans le joyeux fatras de ses déhanchements. C’est l’explosion vive du départ qui l’intéresse, la course folle vers la fissure. Qu’il reste de longues heures au soleil immobile ou se terre dans une anfractuosité propice, le lézard n’existe que pour la prochaine avancée du bond. Vous croyez qu’il se prélasse, mais il ne fait que reprendre des forces, il se reconstitue, comme le caméléon qui feint de dormir quand sa langue – d’un trait – jaillit sur l’insecte naïf. Vous lui coupez la queue, elle repousse aussitôt, tandis que le morceau mutilé s’agite à son tour d’une vie propre, nouvelle. Sa vie est un étrange puzzle de joie, fait de repos prolongés, de gambades subites, de bonds incompréhensibles.

 

       À la fin de la journée, je regardais silencieusement la ville. Tokyo elle-même, dans son chatoiement de nuit, me semblait une danse de gecko sur des fils invisibles.

Kizu (la lézarde), chapitre 12

« Avant que la fêlure vienne, l’appartement est neuf, il est bien propre et rangé ; mais c’est après la fêlure seulement qu’il acquiert l’épaisseur d’un logis, le tranchant d’une histoire, et qu’importe si celle-ci ne signifie rien. Car si l’on peut savoir où est née la fêlure, on ne sait jamais dans quel sens elle déploiera ses traits : c’est une volute sans paroles, une arabesque pour rien. On sait seulement qu’elle existe, et que cette présence étrange est irremplaçable. »

Kizu (la lézarde), chapitre 10

Ishiuchi Miyako, Apartment #1,

©石内 都 1979

 Michaël FERRIER    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

©2004 by Michaël Ferrier/Editions Arléa/

Tokyo Time Table 2016

Texte photographié à travers une page déchirée, numérisée le 27 septembre 2007 ©New York Public Library

 

©2014-2019 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

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