Marcel

PROUST

マルセル・プルースト(1871-1922)

« La Tentation du Japon chez les écrivains français »

 

 

 

La Tentation de la France, la tentation du Japon,

éd. Picquier, 2003

 

- « "À côté de la plaque" :

Comment les romanciers écrivent l'Histoire,

 une comparaison Proust-Céline »

 

Comment la fiction fait histoire :

emprunts, échanges, croisements,

textes réunis par Noriko Taguchi,

Paris, Ed. Honoré Champion, 2016,

p. 211-223.

 

 

 

 

PROUST ET LE JAPONISME

 

 

COmbray au Soleil levant.

À propos du jeu japonais dans le célèbre passage de la petite madeleine :

que diable vient donc faire le Japon de Tante Léonie et de sa tisane

dans le brouhaha des ragots du village et sous la flèche de l'Église,

tous référents extrêmement familiers pour un lecteur français ?

Extrait de La Tentation de la France, la Tentation du Japon, Ed. Picquier, 2003

       Le Japon semble donc souvent se constituer dans notre littérature comme le dernier refuge d’un espace pur, débarrassé du temps, non tant une utopie qu’une uchronie [1], et j’en verrai une illustration éclatante dans un texte très connu, mais paradoxalement presque jamais cité lorsqu’on aborde ce thème de la tentation du Japon chez les écrivains français. Ce texte, vous allez le reconnaître tout de suite :

       « Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là) ; et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés, s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. » [2]

       Bien entendu, la référence nipponne est ici utilisée à titre de comparaison, pour mieux faire sentir l’effet d’irradiation provoqué par le goût de la petite madeleine dans la tasse de thé. Mais on peut légitimement se demander pour quelle raison Proust a justement choisi cette analogie japonaise : que diable vient donc faire le Japon à côté de tante Léonie et de sa tisane, dans le brouhaha des ragots du village et sous la flèche de l’Eglise, tous référents extrêmement familiers pour un lecteur français ? Il faut bien se rappeler en effet que la scène qui se déploie sous nos yeux prend place à Combray, c’est-à-dire un petit village de campagne perdu dans le fin fond de la France profonde. Le Japon intervient là, si j’ose dire, comme un cheveu sur la madeleine, une paire de baguettes dans la tasse de thé. On peut bien sûr, un peu banalement, considérer cette allusion comme une des traces du Japonisme, quoi qu’il fût déjà à l’époque sur son déclin (Du côté de chez Swann est publié en 1914), mais se contenter d’y voir un symptôme serait je crois insuffisant. Non, si le Japon apparaît à ce moment précis dans le texte de Proust, dans ce qui va rester comme l’un des textes fondateurs de la poétique proustienne, ce n’est pas seulement à titre ornemental mais parce qu’il s’accorde parfaitement avec l’entreprise proustienne, avec son écriture si neuve et en prise avec ce qui est sans doute aujourd’hui le point crucial des plus grandes recherches du style et de la pensée : saisir le Temps dans sa vibration même [3].

 

       Car À la Recherche du Temps perdu n’est pas seulement, comme on a trop tendance à le dire, le roman-photo d’une Belle Epoque révolue ou la recherche éperdue de souvenirs d’enfance : la Recherche de Proust n’est pas tant tournée vers le passé – ce qui la situerait à bon compte dans le courant de toutes ces autobiographies nostalgiques dont nous sommes aujourd’hui accablés – que vers un ailleurs. La recherche du temps perdu n’est pas la recherche du temps passé, c’est un piège tendu au temps, un guet-apens du temps, qui vise à saisir le Temps lui-même dans son expression la plus vive, et la plus singulière : comme dans ce passage parfumé au thé et amoureusement tourné vers les prestiges de l’enfance et les corolles ludiques d’un Japon coloré, passé et présent soudain se rejoignent et fusionnent dans une sorte d’épiphanie, le surgissement d’un moment libéré des entraves du temps, où nous avons, presque cruellement, cette énigmatique sensation d’exister.

 

       Moment troublant, que ce Combray qui renaît au Soleil levant et entraîne toute la littérature française dans de nouvelles directions : on comprend mieux alors pourquoi le Japon, qui représente dans la littérature française cet espace mental unique de la naissance au monde et à soi-même, de l’apparition, une expérience du tout, de l’immédiat, de l’être existant, une dimension de présence que l’analyse conceptuelle occidentale n’a presque jamais cessé d’abolir, trouve ici sa place dans l’un des textes les plus célèbres de cette littérature.

       Michaël FERRIER     

 

 

Extrait de « La tentation du Japon chez les écrivains français », dans La tentation de la France, la tentation du Japon

©2003 by Michaël Ferrier/Ed. Picquier/Tokyo Time Table 2015

NOTES

[1] D’où également sa place privilégiée dans le discours philosophique d’après-guerre : Heidegger et l’entretien avec le Japonais dans Acheminement vers la parole, Kojeve relisant Hegel (Introduction à la lecture de Hegel, note 2 de la seconde édition de 1961), et Lacan dans sa préface à l’édition japonaise des Écrits (1972) en constituant trois ponctuations essentielles, qu’il reste à étudier, de même que le rôle central du Japon dans un certain discours « post-moderniste ».

[2] Marcel Proust, Du côté de chez Swann (1914).

[3] Un deuxième exemple en est la fameuse référence au petit pan de mur jaune qui, comme l’a bien vu Luc Fraisse avec sa sagacité habituelle, naît autant de la peinture japonaise que de la peinture hollandaise (cf. Proust et le Japonisme, Presses Universitaires de Strasbourg, 1997).

   Depuis la publication de ce texte (2003), et en plus du livre de Luc Fraisse qui y  est cité, au moins deux titres sont venus éclairer les rapports entre Proust et le Japon : tout d'abord la thèse de Junji Suzuki, Le japonisme dans la vie et l'œuvre de Marcel Proust, Presses Universitaires de Keio, 2003, puis l'article de Yuji Murakami, « Postérité japonaise d'À la recherche du temps perdu », paru dans le numéro spécial de la Nouvelle Revue Française consacré à Proust en 2013 (D'après Proust, NRF, n° 603, Gallimard, 2013).

   Le sujet du japonisme dans l'œuvre de Proust est pourtant loin d'être clos, et nous y reviendrons...

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