FUKUSHIMA,

 

RÉCIT D'UN DÉSASTRE

 

 

 Gallimard, 2012

Fukushima, récit d'un désastre 

réédition poche

Folio, 2013

Fukushima, récit d'un désastre 

édition originale

Gallimard, 2012

Michaël Ferrier dans la région de Fukushima ©M.Ferrier 2011

« C’est comme si soudain, l’impossible lui-même était arrivé. »

Prologue 

LE MANCHE DE L’ÉVENTAIL

 

 

 

RÉCITS SAUVÉS DES EAUX

 

 

 

LA DEMI-VIE, MODE D’EMPLOI

Épilogue

       Fukushima, récit d'un désastre est composé de trois parties.

 

       « Le manche de l'éventail » raconte le grand séisme du 11 mars 2011 vécu depuis Tokyo.

       « Récits sauvés des eaux » retrace le tsunami qui s'ensuivit et un périple chaotique dans la zone contaminée.

       Enfin, « La demi-vie, mode d'emploi » constitue une réflexion sur la vie dans les territoires nucléarisés.

       Cette tripartition renvoie aussi bien aux trois actes d'une tragédie classique (d'où provient, comme le rappelle un autre texte, le terme même de « catastrophe » [1]) qu'aux trois vers d'un haïku, avec l'évocation de trois kigo (季語, mot ou expression de saison, éléments structurants de certaines formes de la poésie japonaise [2]) : la terre (description du séisme), la mer (évocation du tsunami) et l'air (réflexion sur la contamination radioactive de l'air, même si celle-ci passe aussi par l'eau, le sol, les arbres, l'alimentation, etc.).

       Ces trois chapitres sont encadrés par un prologue et un épilogue, contant chacun l'histoire de Zhan Heng, l'inventeur chinois du premier sismographe.

       On trouvera ci-dessous des extraits de ces différentes parties, puis une revue de presse et des liens vers d'autres textes sur Fukushima.

 

[1] Voir Michaël Ferrier, « De la catastrophe considérée comme un des Beaux-Arts », dans Communications, "Vivre la catastrophe",

N°96, Paris, Le Seuil, 2015, p. 119-152, et particulièrement la partie intitulée « Le modèle dramaturgique de la catastrophe »,

p. 121-125.

[2] Voir 宮坂静生 『季語の誕生』 岩波

新書、2009年​

LE « ROMAN SISMOGRAPHE »

« Formidable roman sismographe,

sans aucun équivalent à ma connaissance,

et dont la puissance de dévoilement dépasse de loin tout ce que l'on a pu lire ici sur la catastrophe en question. » 

 

Philippe Forest,

Art Press, mars 2012

 

 « Au moment d’ouvrir ce livre, alors qu’un chapitre essentiel de l’histoire humaine est en train de s’écrire sous nos yeux au milieu de la confusion des chiffres et de l’effondrement généralisé, j’ai pensé qu’il n’était pas inutile de rappeler le souvenir de ce sismographe aventureux. »

Zhang Heng    張衡 

Sismogramme du séisme du 11 mars 2011

Source : Northern Illinois University

PROLOGUE

 

EXTRAIT, p.11-13

       « C’est un Chinois, Zhang Heng, qui a inventé le premier appareil à détecter les tremblements de terre. En 132 après Jésus-Christ, il présente à la cour des Han un stupéfiant vase de bronze, semblable à une grande jarre de vin ou au corps ventru d’une carpe argentée. Colossal, replet, imposant, brillant des reflets du cuivre et de l’étain, ce vase suscite immédiatement l’étonnement et l’admiration de ses concitoyens : il mesure deux mètres de diamètre et pèse près de six cents kilos. Tandis que sous le règne des Han, les récipients étaient le plus souvent ornés de bâtiments (fermes, murailles, palais) ou de figurines animales (poules à la peau noire et aux plumes de soie, canards colverts, brèves à nuque bleue), celui-ci porte simplement sur ses flancs huit dragons sculptés, fixés par des rivets. Gueule ouverte, tête en bas, ils font face à huit crapauds de bronze disposés sur le socle, gueule ouverte, tête en haut, orientés selon les huit directions de la rose des vents.

張衡の地動儀(模型)

       Le vase sismographe de Zhang est considéré comme l'une des plus belles réussites de la Chine antique : lisse et doucement décoré, pâle et patient comme un reflet des eaux, fleuri de chimères et de batraciens, il est monstrueux et majestueux, sobre jusque dans son exubérance. Mais c’est aussi l’ingéniosité de son mécanisme qui en fait une pièce d’exception : le dispositif, tel qu’il a été reconstitué par le sismologue japonais Imamura Akitsune en 1939, et plus récemment par sept scientifiques de l’Académie chinoise des Sciences (archéologues, sismologues et ingénieurs), n’a jusqu’à l’heure actuelle pas été complètement élucidé, mais on sait qu’il comprenait une manivelle, un poids suspendu faisant office de pendule et un levier à angle droit, et qu’il fonctionnait vraisemblablement selon le principe de l’inertie.

 

       Chaque dragon avait dans sa gueule une bille de bronze à l’équilibre, ronde et lumineuse comme une perle. Lorsqu’un séisme se produisait, le pendule à l’intérieur du vase commençait à osciller et, par le biais de ses huit bras mobiles et d’un système de pivot sur projection semblable au déclenchement d’une arbalète, libérait deux billes qui tombaient – avec un bruit métallique sec et sonore qui, paraît-il, pouvait réveiller tout le palais – de la gueule des dragons dans celle des crapauds. Une bille pointait vers l’épicentre et l’autre vers son opposé. Nord/Sud, Est/Ouest… : l’Empereur chinois, ne pouvant savoir quel côté était le bon, envoyait ses cavaliers dans les deux directions, dans un double geste visant à assurer à la fois l’intervention des secours et le maintien de l’ordre.

Vase sismographe de Zhang (réplique) 

       Ainsi, plus de dix-sept siècles avant l’Europe (où le premier sismographe sera inventé par le prêtre italien Felippo Cecchi en 1875), les Chinois s’étaient dotés d’un instrument capable de repérer une catastrophe majeure, à des kilomètres de l’épicentre, sur leur vaste territoire. Le vase de Zhang cependant, dans sa réussite admirable, avouait une faiblesse, que les avancées technologiques ont en grande partie effacée sans complètement la recouvrir : quand les deux billes de bronze giclaient de la mâchoire des dragons à la bouche des crapauds, elles indiquaient deux directions inverses et exactement symétriques sur la rose des vents, de telle sorte que même l’Empereur ne pouvait décider vers quel point de l’espace il fallait envoyer ses troupes et devait se résoudre à les lancer dans deux directions opposées. La terre, lorsqu’elle tremblait, déconcertait le Fils du Ciel lui-même.

 

       Aujourd’hui que les perfectionnements techniques permettent de chiffrer quasi-immédiatement l’intensité d’un séisme et d’estimer avec une grande précision sa profondeur et sa localisation, la leçon chinoise est toujours d’actualité : qu’un tel événement survienne et tout d’un coup, signes et références se brouillent. Qui a vécu un tremblement de terre le sait : en quelques instants, le monde entier vacille sur ses bases, les coordonnées de l’espace et du temps sont complètement bouleversées. Le temps s’étire, l’espace est fracturé. Les points cardinaux eux-mêmes deviennent des indices fragiles, des repères incertains. Pour peu qu’un tsunami s’en mêle et qu’une centrale nucléaire explose, et c’est – au delà du désastre naturel, humain, industriel et politique – toute notre manière de vivre qui s’en trouve interrogée. »

   « Vendredi 11 mars 2011,

en début d’après-midi,

la vibration des fenêtres...»   

Sismogramme du tremblement de terre du 11 mars 2011  

« C’est une immense phrase qui s’est mise en marche avec sa mélodie spécifique, source et centre momentané de tout l’univers, tour à tour souple, précise et fluide, cahotante, anarchique, poétique... »

« Le livre de Michaël Ferrier est divisé en trois parties. La première est consacrée à la description du séisme, que l'auteur nous fait revivre comme en direct, en mettant le son. »

 

Claire Devarrieux,

Libération, 22 mars 2012

LE MANCHE DE L'ÉVENTAIL

 

(PREMIÈRE PARTIE DE FUKUSHIMA,

RÉCIT D'UN DÉSASTRE)

EXTRAIT, p.21-22

       « Vendredi 11 mars 2011, en début d’après-midi, la vibration des fenêtres. Quelque chose s’ouvre, grogne, frémit, demande à sortir.

 

       Tout d’abord, ce n’est rien, un mouvement infime, insignifiant, quelque chose comme une fêlure sur l’ivoire d’un mur, une craquelure sur un os. Je ne sais pas comment je m’en aperçois, une babiole peut-être qui bouge, les bibelots qui s’ébrouent près de la baie vitrée, quelques points de poussière dans la lumière de l’air. Silencieusement, subtilement, cette chose se développe et suit son cours, elle circule sans relâche.

 

       Maintenant, le frisson envahit la table, la déborde, oscille sur elle comme une vague, il gronde tout doucement, se déplace, touche les stylos, les cahiers, les livres, fait palpiter le clavier de l’ordinateur, remonte entre les lignes, arrive sur l’écran, pulsation imperceptible. C’est une immense phrase qui s’est mise en marche avec sa mélodie spécifique, source et centre momentané de tout l’univers, tour à tour souple, précise et fluide, cahotante, anarchique, poétique, torpillant les sentences et disloquant la syntaxe, renversant les perspectives, changeant tous les plans et bouleversant les programmes, et qui pourrait se condenser en un seul énoncé reflétant pour un instant la vérité tout entière : ça venait des profondeurs et c’était arrivé. »

Simulation d'un tremblement de terre à Tokyo

Source : Gouvernement japonais, 内閣, 2016

« Un grand séisme est un malheur sans recours. À moins d’être oiseau l’on ne saurait s’envoler dans l’azur, à moins d’être dragon l’on ne saurait s’élever dans les nuées. Grands et humbles dressaient pour se protéger des portes et des cloisons, et chaque fois que le ciel grondait et que la terre s’ébranlait, croyant leur dernière heure venue, ils invoquaient les bouddhas en une clameur formidable. »

Le Dit des Heike,

cité dans Fukushima,

récit d'un désastre,

Folio Gallimard

« Michaël Ferrier fournit un témoignage à la fois scientifique, sociologique, géopolitique, intime et littéraire de l'enchaînement des causes. (...) On croit être au cœur des réacteurs au moment où la vague de treize mètres les submerge.  »

 

Muriel Steinmetz,

L'Humanité, 16 mars 2012

RÉCITS SAUVÉS DES EAUX

 

(DEUXIÈME PARTIE DE FUKUSHIMA,

RÉCIT D'UN DÉSASTRE)

EXTRAIT, p.118-122

       « Quand, dans notre camionnette de location chargée de vivres, de médicaments et de vêtements, nous entrons progressivement dans la région par la grande autoroute qui mène vers Sendai, puis par le réseau inextricable de petites routes qui ruissellent vers la mer, c’est d’abord une impression trompeuse de normalité. Les rizières bien ordonnées, les charmants villages blottis dans les anneaux rocheux de la côte, les grandes forêts solitaires remplies du chant des oiseaux, tout évoque le calme et la sérénité. Parfois, au bout d’un chemin de cailloux surmonté d’une feuillée fleurie, un vieux temple de bois attend sous l’hospitalité des arbres, dans la délicieuse odeur de l’ombre, tout imprégné de mousse, environné de mystère et cerné de tombeaux.

 

       Et soudain, passé la courbe d’un virage, au détour de la route, le désastre nous prend. Tout à coup, il n’y a plus rien. Ni arbres, ni maisons, ni jardins. Ni routes, ni immeubles, ni collines. Une masse de débris innombrables ondule à perte de vue. Les montagnes sont écrasées, les fleuves bus, la terre n’est plus qu’une immense tache. Soudain, toutes les distances sont réduites et, en même temps, indéfiniment distendues. Le regard ne rencontre plus rien que les débris, peine à donner un sens, une forme à ces lambeaux de tout et de rien. C’est une immense coulée brune, sur laquelle plane une persistante odeur de pâte de soja fermentée. Un cauchemar marron. On voit tous les objets en brun, toutes les autres couleurs ont disparu du monde. Tout à coup, nous ne sommes plus au Japon. Nous ne sommes plus nulle part d’ailleurs, car d’aucun pays ce paysage ne saurait porter le nom.

 

       C’est un tapis de débris. Des kilomètres et des kilomètres de gravats. Tout est aplati, aplani, rasé, arasé. De cette plaine de déchets, plus rien ne semble pouvoir s’élever : le mouvement vertical a été éliminé de la Terre, réduite à sa plus simple surface, sa plus plate expression. Plus rien ne porte, ne rayonne, aucune arête d’immeuble, aucune flèche de branche : le bois, l’acier, tout a été aplati, laminé, lapidé, dilapidé. Le flot dur comme de la pierre a tout arraché de sa base, ouvrant comme une corolle la vaste zone du désastre. Plus rien ne pointe, ne perce, plus rien ne jaillit vers le ciel. Nausée. Les hommes sont terrassés, les villes pulvérisées.

 

       Un murmure d’incrédulité se lève à l’intérieur de l’âme. Les lourds blocs de béton qui formaient la base des quais, soulevés et rejetés à plusieurs mètres, les immeubles et les maisons engloutis par la violence du flot, les bateaux franchissant les môles et venant s’écraser sur les murs ou se percher sur les toits, à la cime d’un arbre ou dans la douceur dévastée d’un jardin, sont autant de fables pour qui n’a pas vu ce paysage de décombres et de fange que le spectateur lui-même est tenté de prendre pour une violente hallucination.

 

       Partout des fils, des poteaux électriques emportés et brisés, des tuyaux enchevêtrés d’algues. Étranges racines, qui semblent venir du futur lui-même. Le paysage n’a plus rien d’humain ni de naturel, plus rien d’ancien ni de nouveau : tout s’est aboli sous la vague, qui a mué toute une partie de la région en une sorte de mangrove post-industrielle.

 

(...)

       Nous arrivons avec le soir, à l’heure où les montagnes basses absorbent doucement les teintes du crépuscule. Cela fait comme un grand vide argenté sous le soleil couchant. Sur des milliers de kilomètres carrés, une étendue grisâtre comme l’ombre matérialisée du malheur. Maintenant, ce n’est plus un paysage physique : nous sommes entrés dans quelque zone d’obscure et amère douleur, peuplée de villes à l’aspect inexplicable.

 

       Une note unique, un peu sinistre, monotone, stridente, semble planer sur cette éternité de tourbe. En prêtant l’oreille, on entend une rumeur sourde. Le son n’a plus aucune richesse, ni variété. C’est un bruit stupéfiant, sans relief, plat et froid. C’est le vent, l’air qui n’est plus arrêté par rien, qui ne trouve plus sur son chemin ni bloc ni angle. Cela fait un drôle de chuintement, un bourdonnement, le glissement d’un souffle sans fin sur la terre sans formes, le bruit muet des choses qui ne sont plus.

 

       C’est la nuit, nous arrivons dans une ville où ne rôde même plus un chien, où il n’y a pas d’oiseaux. Où se poseraient-ils dans cet immense désastre ? »

 

Michaël Ferrier dans la région de Fukushima ©M.Ferrier 2011

« je marche, je marche... j'écris. Je longe l'effacement des choses... »

EXTRAIT, p.166-168

       « Tout en conduisant la camionnette surchargée, je garde un œil sur la route et un autre sur le panorama somptueux qui s’étend sur ma droite. Je m’aperçois que ce n’est pas le hasard si je me fais ces réflexions : que peut-on écrire devant une beauté – ou une catastrophe – hors-normes ? La question n’a cessé de me tarauder durant tout ce voyage.

 

       Le désir de dire, le souci impérieux de porter témoignage, se trouve immédiatement confronté à toute une série de réticences et de résistances, née de la disproportion entre ce que ces gens ont vécu et le récit qu’il est possible – ou impossible – d’en faire. À peine commence-t-on à raconter qu’on suffoque : nous avons affaire à l’une de ces réalités qui font dire qu’elles dépassent l’entendement ou l’imagination. Je songe à Robert Antelme, au tout début de L’Espèce humaine, quand il évoque le sentiment de l’insuffisance ou de l’inutilité du langage pour ces hommes qui ont vu « ce que les hommes ne doivent pas voir ».

 

       En arrivant à Matsushima, nous avons les pires craintes. Pourtant, à notre grande surprise, la ville a été relativement épargnée. À quelques mètres de là pourtant, un peu plus à l’Est, à Higashi-Matsushima, il y a eu six cent cinquante morts. Chiffre terrifiant. Pourquoi Matsushima, si proche, a-t-elle donc été préservée par le tsunami ? L’explication nous est fournie par une femme qui nettoie les décombres au bord de la route. Les quelque deux cent soixante petites îles couvertes de pins qui font la réputation du site ont protégé la baie : elles ont pour ainsi dire découpé le tsunami en tranches en l’empêchant de frapper frontalement.

 

       Ainsi, ce que n’ont pas pu accomplir les brise-lames ni les murs, les digues et les enceintes, les tripodes agglomérés, les blocs massifs coulés à sec dans des coffrages de béton, les pieux enfoncés dans le sable des grèves, toute cette architecture militaire et compacte disposée sans grâce sur la beauté des flots, une flottille de petites îles dispersées a réussi à le faire par la seule finesse de son tracé et la bénédiction de ses rivages dentelés.

 

       Du coup, j’ai la réponse à ma question. Écrire donc, par îlots ou par estuaires, par petites notes déferlantes, pointues, blanches ou noires, tout à la fois sauvages et soignées… Ah, Matsushima ! »

 

«  Ainsi, ce que n’ont pas pu accomplir les brise-lames ni les murs, les digues et les enceintes, les tripodes agglomérés, les blocs massifs coulés à sec dans des coffrages de béton, les pieux enfoncés dans le sable des grèves, toute cette architecture militaire et compacte disposée sans grâce sur la beauté des flots, une flottille de petites îles dispersées a réussi à le faire par la seule finesse de son tracé et la bénédiction de ses rivages dentelés.

 

       Écrire donc, par îlots ou par estuaires, par petites notes déferlantes, pointues, blanches ou noires, tout à la fois sauvages et soignées… »

Fukushima, récit d'un désastre,

Folio Gallimard, p. 168

Iida Takashi

Vague de couleurs, Rouleau peint, vidéo, 2010

《色の波の絵巻》2010年

HDビデオ(サイレント)

©石田尚志 2010

« Le très beau livre de Michaël Ferrier, qui illustre bien l'impuissance de nos sociétés développées devant cette situation et le silence administré par les autorités. »

Daniel Cohn-Bendit,

Le Nouvel Observateur, 23-28 mars 2012

LA ZONE INTERDITE

LA DEMI-VIE, MODE D'EMPLOI

(TROISIÈME PARTIE DE FUKUSHIMA,

RÉCIT D'UN DÉSASTRE)

EXTRAIT, p.202-205

       « La zone interdite : c’est comme s’approcher d’un incendie. Un cercle de vingt kilomètres de circonférence (évacuation forcée), puis un autre de dix kilomètres (évacuation recommandée, confinement obligatoire). Sur toute cette route entre les vingt et les trente kilomètres, il n’y a pratiquement plus personne.

(...)

 

       Il est difficile de décrire ce que l’on ressent quand on arrive dans un de ces villages-fantômes. D'abord, le silence est colossal, un silence profond et qui semble sans fin. J’ai l’impression d’être devenu sourd. Le cri des corbeaux, le ronflement des moteurs, l’aboiement des chiens, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Le vent même a disparu.

 

       Les formes des immeubles flottent comme des ombres. Les portes de certains cafés restent ouvertes, les bicyclettes sont abandonnées. Un taxi vide attend des passagers qui ne viendront jamais devant la gare désertée. Les maisons ténébreuses et voilées, le halo faible des lampes en veilleuse : toute la ville baigne dans un fantastique sentiment d’irréalité. Non loin de là, dans la zone interdite, dont l’entrée est gardée par des baraquements de bois et des camions militaires, quelques points jaunes trouent la nuit. Ce sont des lumières laissées allumées au moment de fuir et qui brûlent maintenant, nuit et jour. Repères fixes et inutiles pour des villes désormais invivables. »

 

LA DEMI-VIE

NAISSANCE D'UN CONCEPT

       Michaël Ferrier évoque pour la première fois le concept de « demi-vie » dans l'émission de radio de Laure Adler du 5 décembre 2011, en compagnie du traducteur japonais de Jacques Derrida (Hors-champs, « Japon, comment penser l'avenir ? », France Culture, 1e émission d'une série de cinq).

       Retournant contre le nucléaire un des mot-clefs de son jargon, il en montre toute la dimension mortifère, instillée dans les replis de la vie quotidienne. Ce « rouleau compresseur sédatif et sécuritaire de la demi-vie » lui donne l'idée d'un titre emprunté au roman de Georges Perec, La Vie mode d'emploi. Dans le texte intitulé « Une étoile nommée Perec », il s'explique sur ce choix, qui ne relève pas seulement du jeu de mots : « Dans Fukushima, récit d’un désastre, (...) j’ai choisi d’intituler la dernière partie, relatant la vie dans les territoires nucléarisés : « La demi-vie, mode d’emploi ». Il s’agit évidemment d’une référence au titre du chef-d’œuvre de Perec, où je substitue au mot « vie » l’expression « demi-vie », empruntée au vocabulaire du nucléaire (une « demi-vie » est le temps au bout duquel la moitié des noyaux radioactifs d’une source se sont désintégrés, diminuant de moitié l’efficacité – ou la nocivité – des substances radioactives).

 

(...) Il y a dans ce titre plus qu’un jeu de mots ponctuel ou malicieux ; la référence à Perec n’y est pas simple allusion passagère. Elle s’enchevêtre à de nombreuses remarques sur l’aspect non spectaculaire du danger radioactif, sur l’infiltration insensible du temps de la catastrophe dans celui de la vie quotidienne, sur les stratégies qu’elle permet pour dissimuler les dégâts de la catastrophe. En fait, elle s’appuie sur l’immense travail de Perec sur l’infra-ordinaire comme sur sa poétique de l’observation et de la description.

       Perec, à ma connaissance, n’a jamais évoqué nulle part la question du nucléaire, mais il avait été l’un des tout premiers à sentir que l’infra-ordinaire ou la vie quotidienne étaient voués à devenir les cibles de prédilection des stratégies de contrôle politique dans les sociétés contemporaines mais aussi ses premiers espaces de résistance et de révolte, ce qui est exemplairement le cas dans les sociétés nucléarisées. »

(Cahier de l'Herne Georges Perec, Ed. de l'Herne, 2016)

Pêcheur rejetant des poissons contaminés

 Le Monde après Fukushima, film, 2010©Watanabe Kenichi 

       « Maintenant, on trouve de la radioactivité à un taux anormalement élevé partout, et parfois très loin du site de la centrale : dans le thé, dans l’herbe, le lait, les abricots, les pousses de bambou… Certains aliments sont particulièrement touchés, comme les champignons : puisant leurs nutriments dans le sol avec leurs filaments plus fins que des cheveux, ils ont une forte capacité d’extraction et d’accumulation qui en fait d’extraordinaires capteurs radioactifs. On se méfie aussi des légumes verts à feuilles : plus les feuilles sont larges, plus elles constituent le réceptacle idéal pour les radionucléides qui, au gré des pluies et des vents, viennent s’y poser. Très rapidement, la contamination atteint les salades, les brocolis ou les choux, les poireaux et surtout les épinards, qui atteignent des niveaux faramineux, encore plus vitaminés que ceux de Popeye.

 

       Les produits de la mer sont également touchés par les rejets : poissons-lances, crustacés, truites, algues, mollusques… (...) La Chine, la Corée, Taiwan et Hong Kong, qui à eux quatre représentent 70% des exportations de poisson japonaises, interdisent l’entrée de poisson nippon sur leur territoire. Dès le 25 mars, les États-Unis  ont mis en place des restrictions à l’import, bientôt suivis par Singapour, le Canada, l’Australie et l’Union européenne. »

Fukushima, récit d'un désastre, p.268-269 

EXTRAIT, p.290-293

       « Depuis le 11 mars, une expression s’est répandue comme une trainée de poudre : la « demi-vie ». Elle est tout autour de nous, on ne parle plus que de ça désormais. La demi-vie des éléments radioactifs que les réacteurs nucléaires diffusent par panaches, par bouquets plus ou moins intenses, massifs, dilués, par fumées.

 

       La demi-vie n’est pas une moitié de vie. Techniquement, c’est un cycle de désintégration. Les déchets et les produits de l'industrie nucléaire mettent un certain temps à se désintégrer, temps pendant lequel ils demeurent nocifs. La demi-vie est la période au terme de laquelle un de ces produits aura perdu la moitié de son efficacité ou de son danger. Cela peut se compter en jours, en années, en siècles ou en millénaires.

 

       La demi-vie du césium 135 par exemple est de 3 millions d'années (ce qui signifie que la moitié de la masse de cet élément se désintègre en 3 millions d'années). Le plutonium produit dans les réacteurs a quant à lui une demi-vie de plus de 24 000 ans, temps nécessaire pour qu'il perde la moitié de sa radioactivité seulement.

(...)

 

       En dehors de son sens strictement scientifique, le mot de « demi-vie » me semble surtout exemplaire parce qu’il récapitule, au sens métaphorique cette fois, dans une seule formule, extraordinairement concise et suggestive, l’existence dans laquelle nous sommes entrés désormais, celle que l’on veut nous faire mener.

 

       On peut très bien vivre dans des zones contaminées : c’est ce que nous assurent les partisans du nucléaire. Pas tout à fait comme avant, certes. Mais quand même. La demi-vie. Une certaine fraction des élites dirigeantes – avec la complicité ou l’indifférence des autres – est en train d’imposer, de manière si évidente qu’elle en devient aveuglante, une entreprise de domestication comme on en a rarement vu depuis l’avènement de l’humanité.

 

       On présente une situation complètement anormale comme normale. On s’habitue doucement à des évènements inhabituels. On légalise et on normalise la mise en danger de la vie, on s’accommode de l’inadmissible. Des employés des centrales et notamment les sous-traitants contaminés sans mot dire, des populations entières réduites au silence et à la résignation, des rejets chroniques et continuels tolérés et même homologués, des déchets intraitables qu'on transmet, toute honte bue, à ceux qui viendront après. Et cette furie se propage le plus tranquillement du monde. La pollution radioactive la plus nocive, la plus étendue et la plus prolongée, se disséminant dans les airs, plongeant dans les profondeurs de la terre et se diluant sans fin dans les océans, se fond pour ainsi dire avec quiétude dans les mœurs, dans les usages et jusque dans les jurisprudences.

 

       C'est ce que j'appelle la « demi-vie » : s'habituer à avoir une existence amputée (amputée de ses plaisirs les plus simples : savourer une salade sans crainte, rester en souriant sous la pluie), à vivre dans un temps friable, émietté, confiné, pour que la machinerie nucléaire puisse continuer comme si de rien n'était, sous prétexte que les principaux effets n’en seront visibles et scientifiquement contestables que dans quelques années – le temps nécessaire pour noyer le poison – et que la situation a toutes les apparences du « normal ». Insaisissable, impalpable, nébuleuse et irréfutable à la fois, subreptice et pourtant éclatante dans la limaille des jours, la demi-vie s’impose comme le seul modèle de nos économies et de nos modes d’existence. »

 

« La tragédie est telle qu'on hésite à dire que ce texte-là est magnifique. Pourtant, il l'est, avec une sorte de magie. (...) On est avec lui et on sait qu'on ne le quittera pas jusqu'à la dernière page. »

 

Josyane Savigneau,

«  Carnets d'apocalypse »,

 Le Monde, 15 mars 2012

« À ce Japon dévasté, Michaël Ferrier livre une déclaration d'amour aux éclats douloureux et magnifiques. Renversant. »

 

Olivia de Lamberterie,

Elle, mars 2012

« Or, voici qu’un livre, rien qu'avec des mots, les mots du cœur et les mots de la poésie, dit sur Fukushima ce que n’ont pas dit des millions d’images et des milliers d’articles. Avec Fukushima, Michaël Ferrier élève le témoignage au niveau du grand art. » 

Jean-Louis Kuffer,

24 heures, mars 2012

 Michaël FERRIER    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

©2012 by Michaël Ferrier/Editions Gallimard/

Tokyo Time Table 2016

« Le Français juge la catastrophe, ses causes et ses conséquences, avec le regard froid d'un moraliste de grand style. » 

« Un livre remarquable, car il s'y mêle le sens du reportage, du vécu, de la « chose vue » telle que l'entendait Victor Hugo, mais il s'y ajoute une véritable patte d'écrivain. (...) À lire sans faute. » 

 

Philippe Labro,

Le Figaro, 5 mars 2012 et 9 mars 2012

 

 Autres textes sur Fukushima

  • « Fukushima : la cicatrice impossible » (sur la reconstruction du paysage après Fukushima), Cahiers de l'Ecole de Blois, N°11, "Les cicatrices du paysage", Ed. de la Villette, juin 2013, p. 72-79.

  • « Fukushima ou la traversée du temps : une catastrophe sans fin », Esprit, N°405, "Apocalypse, l'avenir impensable", juin 2014, p. 33-45.

  • « Avec Fukushima », L'Infini, N°130, Gallimard, 2015, p. 64-79.

  • « De la catastrophe considérée comme un des Beaux-Arts », Communications, N°96, "Vivre la catastrophe", Le Seuil, 2015, p. 119-152.

  • « Visualiser l'impossible : l'art de Fukushima », Art Press, N°423, juin 2015, p. 62-66.

  • Penser avec Fukushima, sous la direction de Christian Doumet et Michaël Ferrier, Ed. Cécile Defaut, 2016.

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