NUMA

Shôzô

 

 

Yapou, reloaded

 

沼正三

Pseudonyme d'un auteur  inconnu 

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Couverture des éditions Gentōsha Outlaw,, volume 1, « édition définitive » (1999)

« probablement le plus grand roman idéologique
qu’un Japonais ait jamais écrit après-guerre » (Mishima)

Sylvain CARDONNEL

 

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Sylvain Cardonnel

Photo ©Lou Cardonnel

       Sylvain Cardonnel est né le 30 octobre 1962. Titulaire d’un doctorat en philosophie obtenu sous la direction de Louis Sala-Molins à l’Université de Toulouse-Le Mirail en 1993, il poursuit des études au Japon sous la direction du professeur Hase Shōtō dans le département des études religieuses de l’Université de Kyōto. Il y découvre la pensée de l’École de Kyōto et, plus particulièrement, de Nishida Kitarō dont il traduit un texte en collaboration avec Sugimura Yasuhiko (Logique du lieu et vision religieuse du monde, éditions Osiris, 1999). Ce sera son premier contact avec la traduction, prometteur et fructueux puisque Sylvain Cardonnel deviendra ensuite le traducteur de plusieurs auteurs japonais contemporains : Murakami Ryū, Levy Hideo, Takahashi Genichirō, Motoya Yukiko, Maekawa Yutaka, Enjoe Toh...

 Professeur à l’université Ryukoku dans la Faculté de Communication interculturelle depuis son ouverture en 1996, il y enseigne la langue et la culture françaises, les médias, la philosophie japonaise et la traduction. Il mène également des recherches sur les textes et ouvrages qu’il a traduits et, plus généralement, sur le thème de la modernité japonaise et l’évolution des discours sur le Japon et la culture japonaise depuis la fin du XIXè siècle, que ces discours soient émis depuis le Japon ou d’ailleurs.

       En 2008, sa traduction de Yapou, bétail humain publiée de 2005 à 2007 aux éditions Laurence Viallet a remporté à la fois le Prix de la Fondation Konishi et le Prix Sade. C'est cette traduction qui est aujourd'hui rééditée, revue et corrigée, mais aussi complétée par un appareil critique très stimulant d'une cinquantaine de pages, contenant à la fois des écrits inédits de Numa Shōzō et une nouvelle postface, offrant une contextualisation de ce roman hors normes et ouvrant de multiples pistes à son interprétation. Ce sont trois extraits de cette postface que nous reproduisons ici, avec l'aimable autorisation de son auteur et des éditions Laurence Viallet.

       La fortune éditoriale, le contenu et le mystère entourant l’identité de son auteur font de Yapou, bétail humain un texte singulier dans l’histoire de la littérature japonaise d’après-guerre [1]

 

       Écrit sur une période de plus quarante ans entre 1956 et 1999, Yapou, bétail humain a connu de multiples éditions. Le roman paraît pour la première fois dans la revue Kitan Club, dans sa livraison de décembre 1956, en feuilleton. Dans un « avertissement de l’auteur », Shōzō Numa s’adresse à ses lecteurs en ces termes : « Avant qu’on ne me le suggère, me voici résolu à écrire un roman de la domestication. Dans deux mille ans, seuls les Blancs jouiront de la civilisation, les Noirs seront des esclaves auxquels auront été déniés leurs droits humains et, plus avilis encore, les Japonais seront devenus des Yapous, mot désignant une espèce d’animal domestique voué au service des Blancs. Voici le récit des mésaventures d’un Japonais du XXe siècle entraîné avec sa fiancée blanche vers un tel univers. Ce roman s’annonce long et je prie le lecteur désireux de disposer d’éléments d’interprétation de se reporter avec un égal plaisir à mes Carnets. Je demande aux personnes goûtant peu les rêveries d’humiliation masochistes, ceux que ces songeries ne feront qu’indisposer, de s’abstenir de lire ce qui va suivre ».

 

       Yapou, bétail humain est une histoire masochiste écrite par un masochiste et Shōzō Numa le pseudonyme [2] autour duquel l’idée de cette fiction voit le jour, au milieu des années 1950. Le livre se retrouve bientôt au centre d’un scandale médiatique en raison des « mauvais génies » ayant parrainé ce texte, dont les noms sont peu connus en France, à l’exception notable de celui de Yukio Mishima qui tenait ce livre pour « probablement le plus grand roman idéologique qu’un Japonais ait jamais écrit après-guerre ».

(…)

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Couverture des éditions Gentōsha Outlaw, volume 2, 1999

       C’est sous la signature de « Shōzō Numa » que commencent à paraître, dès 1953, dans la revue Kitan Club de courts essais qui prennent bientôt le titre Aru musōka no techō kara [Carnets d’un rêveur] dans lesquels l’auteur détaille ses désirs d’humiliation en se livrant à une exégèse de la littérature masochiste non exclusivement japonaise, à une époque où le terme de « masochisme » est presque inconnu au Japon en dehors du cercle de contributeurs et d’amateurs gravitant autour de revues « discrètes » comme Kitan Club, Uramado ou Fūzokukitan. Ces revues, appelées « kasutori zasshi » en raison de la médiocre qualité du papier sur lequel elles sont imprimées et de la rapidité avec laquelle elles apparaissent et disparaissent [3], témoignent d’une parole retrouvée après l’oppression du régime militaire et la fin de l’occupation américaine en 1952.

       La revue Kitan Club [littéralement, Club de l’étrange] paraît pour la première fois en juin 1952, connaît une interruption en 1955 à la suite d'une interdiction et s’interrompt en mars 1975 à la mort de son mécène, Kyōji Minota, un riche courtier d’Osaka. Les « bureaux » de Kitan Club se résument à une boîte postale, les numéros sont alimentés par les contributions d’amateurs soucieux de partager leurs expériences, tourments ou érudition en matière de sadomasochisme. L’usage du pseudonyme est la règle. Tirée à environ 30 000 exemplaires et vendue essentiellement sur abonnement, la revue n’a jamais pour autant été clandestine, il était possible de se la procurer chez certains libraires spécialisés de Tokyo ou d’Osaka.

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Uramado, octobre 1960

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Uramado, juin 1963

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Uramado, volume 8, No 14, décembre 1963

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Fûzoku Kitan, juillet 1960

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Kitan Club, février 1959

       Les parutions de Yapou, bétail humain se succèdent de décembre 1956 à juin 1959. Numa se voit contraint de cesser sa « contribution » au terme d’une vingtaine de livraisons. On lui a renvoyé son manuscrit en lui demandant « d’en assouplir certaines formules afin de répondre aux exigences de la censure ». L’éphémère revue Chi to bara [Le Sang et la Rose] créée par Tatsuhiko Shibusawa [4] republie en 1969 la totalité des épisodes existants dans son quatrième et dernier numéro. En 1970, le texte connaît sa première édition en un volume de 28 chapitres, aux éditions Toshi, fondées pour l’occasion par Kazuhiro Yamaki et Yoshio Kō, ce dernier devenant l’agent et producteur de Shōzō Numa [5]. Paraît alors ce qui sera qualifié d’édition   « populaire » d’un roman qui continue cependant de s’écrire et de croître, de l’édition Kadogawa en 1983 jusqu’à l’édition « complète » de 1991 aux éditions Million, l’édition Ota en 1993, puis l’édition « définitive » en 49 chapitres sous la forme de cinq volumes de poche aux éditions Gentōsha Outlaw en 1999, objet de la présente traduction. 

(…)

Yapou, bétail humain
et Mishima

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Couverture des éditions Gentōsha Outlaw, volume 5, 1999

« Le monde de Yapou, bétail humain n'est pas un monde de folie.
Il est d'une crudité qui peut indisposer tant sa logique est imparable 
et, pour ainsi dire, sociologique. »
(Mishima)

       Mishima se suicide le 25 novembre 1970, la même année que la parution, en février, de l’édition Toshi de Yapou, bétail humain. Tetsuo Amano apprend la nouvelle de l’irruption de Mishima au quartier général des forces d’autodéfense japonaises d’Ichigaya dans un taxi, alors qu’il est passé le matin à son domicile pour y déposer en son absence une édition numérotée, à tirage limité, du livre, dont il lui destine l'exemplaire numéro 1 [6].  

       Yukio Mishima  s’est  peu  exprimé  publiquement sur  le  roman  mais  les  louanges  –  « excessives » au goût de Numa – qu’il en a faites sont attestées par plusieurs témoignages, à commencer par cette déclaration à Shūji Terayama (1935-1983). « Ce que j'admire dans ce roman, pour peu que l’on reçoive la prémisse sur lequel il repose, est qu’il apporte la preuve que le monde change. L'une des prémisses de ce qu'on appelle le masochisme est que l’humiliation est une jouissance ; à partir de là quelque chose est possible. Rien ni personne ne peut alors résister à ce système théorique. Et tout finit par y être englobé, la politique, l’économie, la littérature, la morale. Ce roman parle de cette terreur. […] Ce livre est probablement le plus grand roman idéologique qu’un Japonais ait écrit après-guerre [7]». Cette formule, reprise à l’unisson par les médias japonais, contribua à la fortune de l’œuvre. 

 

       C’est encore dans la treizième livraison d’une série d’essais intitulée Shōsetsu to ha nani ka ? [Qu’est-ce que le roman ?], rédigée peu avant son suicide, que Mishima précise sa pensée : « Si ce roman exerce une puissance de séduction aussi forte que celle des Cent vingt journées de Sodome du marquis de Sade, ce n’est pas pour leur ressemblance sur le plan de la scatologie mais, pour le dire en un mot, pour leur semblable logique de construction. Le monde de Yapou, bétail humain n’est pas un monde de folie. Il est d’une crudité qui peut indisposer tant sa logique est imparable et, pour ainsi dire, sociologique. Au plan strictement littéraire, l’écriture de ce roman ne présente pas un intérêt singulier, l’émotion ne réside pas particulièrement dans le détail de la phrase. Sur ce point, il ressemble beaucoup aux Cent vingt journées. Ce qui est ahurissant, c'est tout simplement la volonté ou le libre arbitre que l’on sent à l’œuvre dans cette gigantesque construction. Le monde décrit repose en réalité sur la même logique dominants/dominés qui traverse notre société. Or, ce monde est si grotesque que cette œuvre ne saurait être appréciée comme la satire du nôtre ou sa simple analogie. Le masochisme est une perversion. Mais lorsque la volonté et la puissance de l'imagination sont poussées à de tels extrêmes, elles expriment assurément la tentative d’une expérience radicale, d’où quelque chose pourra surgir. La perversion offre le terreau sur lequel naît le frisson s’emparant du lecteur soudain convaincu qu’un tel univers est possible, cela manifeste pleinement le ressort sur lequel un roman se construit. Alors n’importe quelle immondice (horreur) pourra se changer en beauté car cette beauté-là, nonobstant des différences de degré, appartient à notre sensibilité et ressort de notre catégorie du beau [8] ».

Couvertures des éditions Ota, 1993

« Ce roman-fleuve est une œuvre fantastique
poussant le masochisme jusqu’à son comble
et dans laquelle l’auteur, servi par une formidable érudition
dans les domaines de la science-fiction et de l’Histoire
ainsi que par une riche imagination,
décrit comment les Kachiku-jin [les Yapous]
apprennent à se réjouir de leur transformation en objets sexuels
(machines sexuelles/godemichets), pygmées, chaussures, W.C.
au service de belles femmes blanches. »

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       Dans la postface écrite pour l’édition Toshi de 1970, Takeo Okuno confirme l’intérêt manifesté par Mishima pour le roman dès les premiers  feuilletons  parus  dans  Kitan  Club. « C’est Yukio Mishima qui a prononcé les paroles les plus dithyrambiques sur l’intérêt exceptionnel de Yapou, bétail humain, de ce Shōzō Numa, son parfum sulfureux, l’exceptionnelle inspiration du roman et la forte imagination de son auteur. Nous nous retrouvions quatre ou cinq fois l’an, à cette période (1957), pour discuter à deux ou trois, et Mishima demandait : "Toi qui lis Kitan Club, as-tu lu Yapou, bétail humain, l'incroyable histoire publiée par cette revue ?" Je la lisais, évidemment. Mais ce qui m’intéressait surtout dans le roman, c'était le thème de la machine à remonter le temps (time machine) qui permet de décrire cette société du futur dans un roman de science-fiction. J’ai donc été très intrigué par la façon dont Mishima n’hésitait pas à recommander ce texte car je nourrissais malgré tout certains doutes. Autrement dit, je n’étais prêt à en reconnaître la valeur qu’à l’intérieur de l'univers représenté par Kitan Club. C’est pour cette raison que je suis au regret de dire que Yukio Mishima fut le premier à percevoir la valeur universelle et littéraire de Yapou, bétail humain [9]. » Okuno rédige par ailleurs la notice de l’entrée « Shōzō Numa » du Nihon kindai bungaku daijiten [Le grand dictionnaire de la littérature moderne japonaise, 1978], qu’il conclut ainsi : « Ce roman-fleuve est une œuvre fantastique poussant le masochisme jusqu’à son comble et dans laquelle l’auteur, servi par une formidable érudition dans les domaines de la science-fiction et de l’Histoire ainsi que par une riche imagination, décrit comment les kachiku-jin [les Yapous] apprennent à se réjouir de leur transformation en objets sexuels (machines sexuelles/godemichets), pygmées, chaussures, W.C. au service de belles femmes blanches. Remarqué et encensé par Yukio Mishima, Yutaka Haniya, Tatsuhiko Shibusawa, Takeo Okuno, ce livre finit par être publié, entre louanges et critiques, en janvier 1970 aux éditions Toshi et devient un best-seller. » 

       Yoshio Kō est plus explicite encore sur l’engagement de Yukio Mishima : c’est Mishima en personne qui lui apporte les premiers feuilletons parus dans la revue Kitan Club, découpés et annotés, en lui demandant d’œuvrer pour que ce texte – dont la parution en feuilleton avait été interrompue – puisse faire l’objet d’une publication en volume [10]. Selon Tetsuo Amano, Yukio Mishima, qu’il a rencontré au titre de « représentant » de Shōzō Numa, aurait présenté le texte dès la fin des années 1950 aux éditions Chūokōron. Les pourparlers ne déboucheront cependant pas sur une publication, en raison du scandale au centre duquel la maison d’édition vient de se trouver plongée [11]. La création des éditions Toshi par Yoshio Kō est une réponse à l’échec de cette première tentative de publication.

       Yoshio Kō avance une hypothèse sur les raisons de la recommandation de ce texte par Mishima, qui prit à contre-pied l’extrême-droite japonaise dont il passait pour  un  mentor.  « La première tient à son esthétique personnelle. Je pense qu’elle explique sa fascination pour l’univers implacable et effroyable de ce roman sadomasochiste. Derrière cette fascination, se lisent également son masochisme et l’ambivalence de sa sexualité, son homosexualité et son attrait pour les comportements sexuels déviants. La seconde raison est moins connue et pourra sembler paradoxale quand on sait son intérêt pour la culture occidentale, en particulier pour la culture grecque : sa haine de l’Occident. Mishima était nationaliste et ses romans recèlent, sous des formes souvent paradoxales et contradictoires, des éléments ultranationalistes. Fasciné par la culture occidentale, il éprouvait également une antipathie radicale, pour ainsi dire raciale, contre les Blancs, contre l’Occident. C’est un aveu qu’il n’a clairement jamais fait et qui constitue à mon sens un élément important – que personne n’a vraiment relevé – pour comprendre la personnalité de Mishima. Cela explique probablement son attirance pour Yapou, bétail humain qui est, dans sa voix narrative, une dénonciation de l’impérialisme anglo-saxon. J’en veux pour preuve son attitude lorsque l’extrême droite attaqua les bureaux des éditions Toshi. Mishima ne plia pas et défendit le roman en mettant en avant son caractère nationaliste que l’extrême droite japonaise, dans toute sa bêtise, avait été incapable de discerner. Il a fait preuve de beaucoup de courage en défendant le livre alors qu'il fait une critique radicale du système impérial. En apparence, Yapou est un texte qui humilie le peuple japonais, mais si l’on gratte sous cette apparence, l’intention réelle du roman est indéniablement une dénonciation de l’Occident. C’est une opinion que partageait, jusqu’à un certain point, Tatsuhiko Shibusawa [12]. »

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 Sylvain CARDONNEL 

 

 

©2022 by Sylvain Cardonnel/

éditions Laurence Viallet/

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  NOTES

ET RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

[1] Le titre, Yapou, bétail humain [Kachikujin yapū] est un néologisme formé à partir de kachiku [le bétail, les animaux domestiques] et de jin [homme]. (Toutes les notes sont du traducteur).

[2] Ce pseudonyme est choisi en hommage à Ernest Sumpf, auteur allemand spécialisé dans la littérature sadomasochiste, « sumpf » en allemand, comme « numa » en japonais, signifiant « marais » ou « marécage » (cf. postface à l’édition Toshi, 1970).

[3] Le papier est fabriqué à partir de rebuts, kasu, d’où l’expression kasu tori, pris des rebuts. L’expression kasutori est également une allusion à ce qui est appelé le kasutori sake, un alcool de mauvaise qualité.

[4] Tatsuhiko Shibusawa (1928-1988), écrivain et critique d’art. Directeur de la revue Chi to bara [Le Sang et la Rose]. Traducteur et introducteur de littérature française au Japon. Il traduit Sade, Jean Cocteau (Le Grand Écart) et Georges Bataille (L’Érotisme), dont il fait connaître la pensée au Japon. Sa traduction de L’Histoire de Juliette ou les prospérités du vice [Akutoku no sakae, 1959]  lui  vaut  en  1960  un  procès  pour  « obscénité publique ». Durant ce procès, appelé au Japon sado saiban [le « procès Sade »], des auteurs tels que Kenzaburō Ōe, Shūsaku Endō, Shōhei Ōoka, témoignent en sa faveur. En 1969, au terme de neuf années d’instruction, Shibusawa est condamné au paiement d’une amende dont le montant relativement dérisoire (70 000 yens) provoque la colère de l’intéressé. Shōzō Numa fait très probablement une allusion indirecte à ce procès au chapitre 43, paragraphe 3 de Yapou, bétail humain, dans l’épisode du procès Rick. Tetsuo Amano y consacre un article dans Ishishokuteki sakka ron [Discours d’un écrivain de mauvais goût, 2009]. Shibusawa était un ami de Yukio Mishima. Ce dernier s’appuie sur la biographie que Shibusawa a consacrée au marquis de Sade pour écrire sa pièce de théâtre Madame de Sade.

  

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Tatsuhiko Shibusawa

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[5] Yoshio Kō est né en 1937 d’un père de nationalité chinoise, médecin pendant la Seconde Guerre mondiale à l’ambassade de Chine au Japon, et d’une mère japonaise. Il est le premier producteur d’événements hétéroclites diplômé de la prestigieuse université de Tokyo. Son champ d’activité couvre aussi bien la production d’événements sportifs (combat de boxe de Mohammed Ali) et musicaux (premier concert de Tom Jones au Japon) que des « coups médiatiques » tels que la tournée d’Oliver-kun en 1976, un chimpanzé présenté comme le chaînon manquant entre l’homme et le singe, ou une expédition lancée à la recherche du monstre du Loch Ness, patronnée par l’écrivain et ancien gouverneur de la municipalité de Tokyo, Shintarō Ishihara (1932-2022). Kō s’implique aussi dans le monde des Lettres, où il joue le rôle d’agent et de promoteur littéraires en fondant plusieurs maisons d’édition. Figure énigmatique, volontairement provocatrice, dilettante, il se déclare prêt à s’engager dans n’importe quelle activité pour peu qu’elle rapporte de quoi investir dans la suivante, en d’autres termes de lui permettre de « tuer le temps ». Un livre de Kentarō Takekuma, Berabō na hitobito, sengō sabukarucharu eijiden [Des hommes extravagants, légendes des plus éminents promoteurs de la sous-culture dans l’après-guerre, éditions Kawade bunko, Tokyo, 2007] contient un entretien d’une centaine de pages avec Yoshio Kō. Un autre entretien paru en janvier 2009 dans Tokyo bukku nabi [Tokyo Book navi − guide des librairies et blibliothèques de Tokyo] sous le titre Kami wo mo yobu otoko, Kō Yoshio [Yoshio Kō, un homme également capable de produire Dieu] apporte un éclairage sur sa personnalité et ses activités. Kō est également l’auteur de Kyojin no sengen, kurei wo KO shita mōtakutō shōhō [Manifeste d’un illusioniste, Cassius Marcellus Clay mis K.O. par le code du commerce de Mao Zedong, éditions Futaba, 1973] ; Kyojin kaijin Kō Yoshio [Yoshio Kō, illusionniste précurseur, éditions Gakken, Tokyo, 2005] et de Kyojin no susume, muchitsujo wo ikinuke [Conseils d’un illusionniste pour survivre au chaos, éditions Shueisha, Tokyo, 2009].

[6] Le numéro 2 était destiné à Tatsuhiko Shibusawa, le numéro 3 à Kyoji Minota, le directeur de la revue Kitan Club. Cf. Tetsuo Amano (Shōzō Numa), Mishima Yukio to Kachikujin yapū (Yukio Mishima et Yapou, bétail humain] in Ishishokuteki sakka ron [Discours d’un écrivain de mauvais goût], 2009 -- reprise d’un article paru dans la revue Ushio de février 1971.

[7] Dialogue entre Yukio Mishima et Shūji Terayama paru dans la revue Ushio du mois de juillet 1970, repris in Ketteiban Mishima Yukio zenshū [Œuvres complètes de Yukio Mishima − volume 40, éditions Shinchōsha, 2004]. Shūji Terayama (1935-1983) : poète, romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur surtout connu en Europe pour son œuvre cinématographique.

[8] Yukio Mishima, Shōsetsu to ha nani ka ? [Qu’est-ce que le roman ?], in Mishima Yukio zenshū [Œuvres complètes de Yukio Mishima − volume 34, éditions Shinchōsha].

[9] Takeo Okuno, Kachikujin yapū dentetsu (La légende de Yapou, bétail humain], paru initialement dans l’édition Toshi en février 1970 et repris dans l’édition définitive des éditions Gentōsha Outlaw en 1999, volume III.

[10] Yoshio Kō, Kachikujin yapū hiwa, Numa Shōzō no shi ni saishi (Histoire secrète de Yapou, bétail humain : à l’occasion de la mort de Shōzō Numa, revue Shinchō, février 2009. Voir aussi Yoshio Kō, Kyojin kaijin Kō Yoshio [Yoshio Kō, illusionniste précurseur, éditions Gakken, Tokyo, 2005].

  

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Affiche du combat Inoki-Ali,

26 juin 1976

Shūji Terayama (au centre)

Première page de Fūryumutan

dans la revue Chūōkōron,

décembre 1960

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Yoshio Kō

[11] Une attaque de l’extrême droite japonaise contre la maison d’édition qui a publié en décembre 1960 une nouvelle de Shichirō Fukazawa (1914-1987), Fūryumutan [Un rêve merveilleux] se terminant par la décapitation de la famille impériale japonaise. Un jeune extrémiste s’introduit au domicile du président des éditions Chūōkōron, Hōji Shimanaka où, en l’absence de ce dernier, il blesse grièvement sa femme et assassine leur domestique. Fukazawa est également l’auteur de Narayama bushikō (La ballade de Nayarama].

[12] Conversation personnelle avec Yoshio Kō, Tokyo, mai 2010.

                         POUR ALLER PLUS LOIN                        

Sur son site Tokino film production, Sylvain Cardonnel explique en détail le livre Yapou, bétail humain

Lecture des textes par Lou Cardonnel

Ce texte fait partie du
DOSSIER YAPOU