Paul MORAND

Paul Morand

 

 

 

Langage des Fleurs

  De Paul Morand (1888-1976), écrivain polygraphe et voyageur infatigable, on connaît les nouvelles et les romans, les poèmes et les récits de voyage. Dès l'adolescence, il a pris ses quartiers à Londres et à Venise. Il se mariera ensuite avec une polyglotte roumaine d'origine grecque (Hélène Chrissoveloni, princesse Soutzo), voyagera tout autour du monde et sera enterré à Trieste, le plus grand port de l'Adriatique, cette ville qui passe son temps à regarder la mer. Il a, dit-il dans une belle formule, « le mal de tous les pays ».

 

         En 1925, nommé gérant de la délégation de la République à Bangkok, Morand rejoint le Siam en passant par les États-Unis, le Canada, le Japon et la Chine. Le récit de ce tour du monde sera publié l'année suivante sous le titre Rien que la Terre

         Arrivé au Japon le 21 juillet, où il sera accueilli par un autre écrivain voyageur, Paul Claudel, il visitera comme un bolide Kamakura, Nikko, Nara et Chūzenji. « On peut voir rapidement, mais comprendre bien », écrit-il : Morand est « celui qui voit tout sans rien regarder », ce qui vaut mieux que l'inverse, ceux qui regardent tout sans rien voir. Élégance du style, moderne et musical (Céline voyait en lui « le premier de nos écrivains qui ait jazzé la langue française »), érudition légère, concision narrative : pour Morand, « écrire consiste à enlever des mots et non pas à en aligner. »

         Le texte que nous proposons ici date de bien des années plus tard : il fut publié le mercredi 22 décembre 1937 dans le journal Le Figaro et n'a, à notre connaissance, jamais été repris dans un livre.

 

Composition d'automne de Nishiyama Hayato :

Schisandra repanda, chrysanthème sauvage et érable des montagnes

Source : New York Times

         Noël, c'est le printemps des boutiques. Les azalées en pots ressemblent à des légumes primés, les corbeilles de roses à des animaux gras et les hortensias à des oies gavées de chaleur.

         Quand je vois les salons vides se remplir soudain pour les fêtes de l'An Neuf de paniers dorés, de cartons où les catléyas dorment dans le papier de soie, de gerbes enrubannées, je pense que les messieurs polis qui ont envoyé ces corbeilles ont accompli là un geste machinal où l'amour des fleurs est trop souvent absent.

         Alors je me rappelle mes réveils au Japon ; le plancher craquait soudain, sous le poids d'un pied nu dans une chaussette de coton blanc : c'était le fleuriste du quartier qui venait chaque jour faire ses bouquets dans l'hôtel. Il s'inclinait jusqu'à terre, s'excusait de m'avoir réveillé et se nommait : "Flowermaster, I am." Je revois ce petit monstre âgé, courbé, avec des doigts rhumatisants crochus comme des racines. Il accomplissait les rites, en noble descendant d'une longue lignée d'artistes ès fleurs tous connus, car les noms de tous les Maîtres des Fleurs du Palais Impérial, depuis le septième siècle, ont été conservés. L'art des bouquets fut d'abord parent de la Calligraphie et de l'Etiquette. Art aux origines sacrées, venu des Indes au Japon avec le Bouddha et dérivé de la Cérémonie du Thé. L'école d'Ikenobô [1] (car il y eut des écoles de bouquets, comme des écoles de peinture ou des styles d'architecture) n'employait, au moyen âge, que les fleurs hiératiques, l'iris, le chrysanthème, le magnolia, le camélia, l'azalée ; les bouquets de l'école d'Enshu [2] immortalisés par les peintres rappellent nos décorations baroques, avec tiges échevelées et branches tordues comme des meubles rococo ; l'école de Ko-ryn [2] triompha ensuite avec ses gaies fantaisies de bourgeons de pêchers et de boutons de pruniers, dans un décors de jonques miniatures et de jardins lilliputiens.

 

[1] Ikenobō, fondée dans les années 1400 par Ikenobō Senkei,

est la plus ancienne école d'ikebana au Japon (note de Michaël Ferrier).

[2] L'école Enshū fut fondée dans les années 1600 par Kobori Masakazu 小堀 政一, dit Kobori Enshū,

célèbre architecte et maître de thé (note de Michaël Ferrier).

[3] Erreur d'orthographe de Morand : il s'agit de l'école Koryû, fondée en 1900 par Mansaku Tsunoda (note de Michaël Ferrier).

Il laissait de l'air entre chaque tige : un bouquet doit être une architecture avec des vides et des pleins.

Jusque là,

je ne connaissais que des masses florales ; lui,

il dessinait avec des fleurs.

Exposition Ikebono “Tanabata”, automne 2017

華道家元四十五世 池坊専永のいけばな

         Chaque matin, le bouquetier aux yeux bridés me laissait un peu de sa science : ne coupez jamais une tige au sécateur, disait-il, cela écrase les vaisseaux et empêche l'eau de monter ; servez-vous d'un rasoir. Ne cueillez jamais les fleurs des jardins dans la journée, mais à l'aube et le soir.

         Ses gerbes s'inspiraient du grand principe nippon : peu de fleurs à la fois. Il n'eût pas accouplé des espèces qui dans la nature s'ignorent : un hibiscus tropical avec un perce-neige, une orchidée de serre avec un coquelicot, une branche de pommier avec un chrysanthème. Il laissait de l'air entre chaque tige : un bouquet doit être une architecture avec des vides et des pleins. Jusque là, je ne connaissais que des masses florales ; lui, il dessinait avec des fleurs ; il méprisait nos symétries faciles, ignorait nos mélanges de feuillages. Qu'eût-il pensé de nos fautes ridicules, de l'asparagus entre les roses ? Dans ses chefs d'œuvre, tout était rapport subtil de nuances où la monochromie était évitée, où les tons forts se groupaient dans le bas, laissant le sommet très clair. Les hautes branches arrêtant leur jet se recourbaient dans un mouvement ravissant. Les belles fusées verticales des iris conservaient toute leur longueur de tige, et surtout, surtout, mon maître n'eût jamais admis que la fleur la plus chère fût la plus belle. Il blâmait ma hâte à grouper mes achats dans n'importe quel récipient et me citait le précepte définitif du vieux Oda Yura Kusai : "Il ne faut choisir le vase qu'après avoir vu les fleurs." Il préférait à tout les gourdes neutres, les grès unis qui ne distraient pas l'attention et la laissent se concentrer dans la contemplation des honorables pétales. Il faut, recommandait-il, que la matière et la couleur du vase s'harmonisent avec la saison, avec la tonalité de la pièce, avec la qualité des invités ou avec la nuance de leurs habits.

Des siècles ont passé sans pouvoir faner l'éclat des bouquets

Ikebanas des quatre saisons

出典 : 岡山県 湯郷温泉 旅館季譜の里

         Je ne suis pas de ceux qui mettent, en toutes choses et notamment en art, l'Occident à l'école de l'Orient, mais en écoutant mon flower-master dans l'hôtel de Kyoto, j'ai compris que les vrais maîtres de l'art floral sont bien les Orientaux. Des siècles ont passé sans pouvoir faner l'éclat des bouquets qui brillent sur les vieilles toiles du dix-septième siècle, à cadre d'ébène ; tableaux ou hollandais ou français qui, avec les cretonnes portugaises et les albums de botanique jésuites, sont les premiers et naïfs témoins de notre émerveillement barbare en face des fleurs du Soleil Levant.

 Paul MORAND        

Figaro du mercredi 22 décembre 1937

©2018 by Tokyo Time Table

京都大学理学部植物学教室所蔵 『Flora Japonica』シーボルト

Prunus Japonica, planche de Flora Japonica de Siebold

Source : Bibliothèque de l'université de Kyoto

       En écho - et en complément - au texte de Morand, on trouvera ci-dessous le magnifique film de Teshigahara Hiroshi (勅使河原 宏, 1927-2001), Ikebana (1957) : film étonnant, qui commence comme un documentaire - très instructif - sur l'histoire de l'arrangement floral pour se muer progressivement en un véritable poème sonore et visuel sur l'art de son père, Teshigahara Sōfu (勅使河原 蒼風, 1900-1979), fondateur en 1927 de l'école d'ikebana Sogetsu (草月流).

「いけばな」、勅使河原 宏I、1956年

Ikebana de Teshigahara Hiroshi ©Seinen Productions 1956

Thanks to David Surman

©2014-2020 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

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