PENSER AVEC FUKUSHIMA

sous la direction de C. Doumet et M. Ferrier

 

 

Ed. Cécile Defaut, 2016

L'artiste Kôta Takeuchi devant la centrale de Fukushima

28/8/2011 ©竹内公太

Un membre de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique à  Fukushima

27/05/2011 ©Greg Webb/IAEA

       Penser avec Fukushima est un livre collectif issu d'un colloque organisé par Christian Doumet et Michaël Ferrier du 12 au 14 juin 2014 à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales et la Maison de la Culture du Japon à Paris. On trouvera ci-dessous l'avant-propos du livre, la table des matières ainsi qu'une présentation de chaque intervention. Enfin, l'introduction du livre est présentée en version intégrale et complètement gratuite.

AVANT-PROPOS

       « Penser avec Fukushima ».

 

       Les textes qui forment ce volume ont pour la plupart été écrits à l’occasion du colloque « Penser/créer avec Fukushima », organisé à Paris en juin 2014. Le mot avec prend ici la place d’un autre qu’on attendrait, mais qu’on doit s’interdire d’écrire, du moins tant qu’on n’a pas réfléchi à ce qu’il signifie désormais : après. L’ensemble d’événements rassemblés sous le nom de Fukushima n’a en effet pas achevé son déroulement, quoi que certaines voix intéressées essaient d’en dire, et c’est pourquoi après serait une erreur objective. Il n’y a pas, pour l’instant, d’après Fukushima, et, au fond, l’alarme dont ce livre est aussi la traduction tient à ce détail sémantique d’importance majeure.

 

       Avec Fukushima donc. Dans la proximité de Fukushima. Le fait que cette rencontre ait eu lieu à Paris, qu’elle ait été accueillie par deux institutions vouées naturellement à l’écoute des lointains – l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) et la Maison de la Culture du Japon à Paris (MCJP) – est significatif de cette autre conséquence de l’accident nucléaire : l’effacement de la notion de lointains même. Avec Fukushima ne traduit donc pas seulement une communauté temporelle (nous appartenons désormais, que nous le voulions, que nous le sachions ou non, au « monde de Fukushima »), mais également une parenté d’espace. D’une certaine manière, ce que nomme Fukushima n’a pour l’instant pas de limites précises, n’appartient pas à une circonscription du fait humain et c’est pourquoi il est essentiel d’en observer les manifestations depuis ces lieux d’attention atopiques que sont l’art et la pensée [1].

       Consacrés à la littérature, à la philosophie, au temps et à l’espace, les textes qui suivent ne parlent pas toujours de la part immédiatement perceptible de Fukushima, autrement dit de ses aspects politiques, économiques, écologiques même. Mais en même temps, ces perspectives sont impliquées dans toutes les interventions au sens où elles ont fatalement – il vaut mieux le savoir, et le dire – une vocation politique au sens le plus large qui soit.

Christian Doumet et Michaël Ferrier,

Penser avec Fukushima,

« Avant-propos », p. 7-8.

[1] La publication d’un deuxième volet de contributions à ce colloque, intitulé « Créer avec Fukushima », est en cours de préparation, où figureront des textes issus cette fois d’entretiens, de tables rondes et de débats avec des artistes variés : « Filmer Fukushima : paroles de cinéastes », avec Michaël Ferrier, Claude-Julie Parisot, Gil Rabier, Watanabe Kenichi (modérateur : David Collin), « Donner à voir Fukushima : paroles de photographes », avec Thierry Girard, Minato Chihiro, Marc Pallain (modérateur : Michaël Ferrier), ainsi que des entretiens avec des artistes français et japonais, notamment Momiyama Tomoko (musicienne) et Jacques Kraemer (metteur en scène), ce dernier réalisé par Bénédicte Gorrillot.​

 TABLE DES MATIÈRES 

Avant-Propos

Christian Doumet et Michaël Ferrier

 de

INTRODUCTION

 

Michaël Ferrier : Avec Fukushima

 

LA LITTÉRATURE À L'ÉPREUVE DE FUKUSHIMA

1. Anne Bayard-Sakai : Quelle marge d’écriture ? À propos des normes et de l’invention dans la littérature japonaise après le 11 mars 2011 

2. Fabien Arribert-Narce : Écrits du 11 mars en France et au Japon : écrire la catastrophe, entre fiction et témoignage 

3. Philippe Forest : En lisant – ou pas – Uchida Hyakken 

Christian Doumet : La poésie peut-elle répondre de Fukushima ? 

PENSER L'ESPACE AVEC FUKUSHIMA

5. Rémi Scoccimarro : 11 mars 2011 : de la vie en préfabriqués à l’assignation à résilience 

6. François Bizet : L’inhabitat

 

PENSER LE TEMPS AVEC FUKUSHIMA

7. Hervé Couchot : Penser le temps avec Fukushima : chronique du temps suspendu

8. François Lachaud : Fukushima et ses fantômes : cataclysmes et archives de l’immédiat 

LA PHILOSOPHIE À L'ÉPREUVE DE FUKUSHIMA

9. Sato Yoshiyuki : Les faibles doses d’irradiation et le pouvoir de sécurité : du point de vue foucaldien sur le « pouvoir-savoir » 

10. Takahashi Tetsuya : Fukushima : un système sacrificiel 

11. Jean-Luc Nancy : L’Occident est-il un accident ? 

 

       Dans Fukushima. Récits d’un désastre (Gallimard, 2012), Michaël Ferrier a décrit la « longue existence de somnambule » qu’est la « demi-vie » du peuple exposé aux radiations, cette mort à crédit. Il rassemble aujourd’hui, avec Christian Doumet, des philosophes, des géographes et des écrivains, japonais et français, pour penser avec Fukushima l’interminable catastrophe.

       Les géographes décrivent la ruine du modèle de l’urbanisme sous digue et l’extension du domaine de l’invivable. Une catastrophe naturelle est toujours coproduite par les décisions humaines d’aménagement du territoire qui en démultiplient les effets. Tetsuya Takahashi y reconnaît « le système sacrificiel » propre au pouvoir politique japonais dont Yoshiyuki Sato fait une lecture foucaldienne. « Ce que Fukushima nous signifie, c’est que justement on ne réparera pas », écrit Jean-Luc Nancy en conclusion de ce beau volume.

Patrick Boucheron,

historien, professeur au Collège de France

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       Dans cet ouvrage collectif passionnant, paru aux éditions Cécile Defaut, Michaël Ferrier qui a fait l'introduction, le dit : Fukushima est comme une sorte de modèle de la catastrophe, et même de toute crise : on n'en finit pas de la vivre, de la comprendre, d'en sentir les effets. La terre n'en finit pas de trembler.

 

       D'où ce titre pour cet ouvrage : penser avec Fukushima, et non pas après Fukushima. Alors, à défaut de passer à autre chose, de dépasser la catastrophe, comment la penser et comment la vivre ?

 

       Comment envisager le temps, l'espace, les concepts, le langage, quand toutes les conditions pour penser et vivre sont ainsi abolies ? Comment remettre sur pied la pensée avec ce qui, par définition, renverse tout, c'est-à-dire la catastrophe ?

France Culture,

Géraldine Mosna-Savoye,

Deux minutes papillon

ÉCOUTER

INTRODUCTION

« Le chantier est tel qu'il requiert en effet tout à la fois un travail collectif, une dimension interdisciplinaire et un effort dans la durée.  (...)

Le travail que demande l'événement nommé « Fukushima » est évidemment un travail collectif : c'est aussi le sens du mot avec. »

Michaël Ferrier

Michaël Ferrier

Avec Fukushima

 

       À cette déroute écologique et sanitaire, à ce désastre économique sans précédent (notamment agricole et touristique), à ce traumatisme psychologique laissant les habitants d’une des plus puissantes nations de la planète dans une terrible impuissance, il faut ajouter une incertitude généralisée sur les coûts réels et les conséquences concrètes, au nombre desquelles il faut désormais compter la contamination chronique de certaines productions alimentaires et les risques patents de cancers, ainsi que d’anomalies génétiques et congénitales. Toutes les solutions proposées semblent dérisoires ou, au mieux, aléatoires. Le constat est accablant, et il vaut tout autant pour les logiques collectives que pour les destins individuels : Fukushima est un événement qui devrait remettre en cause toute une série de modes de vie et de pensée. 

LA LITTÉRATURE À L'ÉPREUVE DE FUKUSHIMA

« Fukushima présente le cas exemplaire d’un de ces événements qui laissent le langage désarçonné par la chose qui lui fait face, désemparé sur l’essentiel de ce qu’il y aurait à nommer. Existe-t-il un concept pour dire la sorte de dramaturgie à l’œuvre dans un accident nucléaire ? Existe-t-il un mot pour dire les drames cellulaires qui se jouent insensiblement au plus intime des corps domestiques, et dont pourtant l’addition est susceptible de constituer un fléau planétaire ?  »

Christian Doumet

Anne Bayard-Sakai

Quelle marge d’écriture ?

À propos des normes et de l’invention dans la littérature japonaise après le 11 mars 2011 

 

       La gravité de tel ou tel événement désastreux, dans sa portée historique et sociale, mais aussi ontologique, devrait avoir pour effet de décrédibiliser le langage. Il devrait être impossible, ou barbare, ou déplacé, d’écrire après, la faillite devrait entacher ce qui a été écrit, et au-delà même le langage devrait avoir rendu manifeste, dans une révélation obscène, qu’il ne peut rien. Si le langage relevait de prescriptions éthiques, son impuissance à empêcher la catastrophe ou sa déficience à le dire devraient nous amener à choisir le silence, voire même nous condamner à l’aphasie, le « nous » concernant aussi bien les auteurs que les lecteurs. Or, nous savons tous que nous avons quand même continué à écrire et continué à lire.

   

Quelques auteurs étudiés

  • Furui Yoshikichi et Hirano Keiichirô, Shinsaigo no bungaku no kotoba (« Les mots de la littérature après le désastre »), revue Shinchô, octobre 2011 (traduction française sous le titre « Creuser de nouveaux thèmes existentiels », dans Books, n° 30, mars 2012, p. 28-33).

  • Itô Seikô,Sôzô rajio (Radio Imagination), revue Bungei, printemps 2013

  • Takahashi Gen'ichirô, Koi suru genpatsu (La centrale amoureuse), revue Gunzô, novembre 2011 (traduction française par Sylvain Cardonnel sous le titre La Centrale en chaleur, Paris, Books éditions, 2013).

  • Hijôji no kotoba (Le langage en temps de crise), Tokyo, Asahi Shimbun Shuppan, 2012.

  • Kawakami Hiromi, « Kamisama 2011 » (Dieu 2011), revue Gunzô, juin 2011, publié en format livre chez Kôdansha, 2011.

  • Wagô Ryôichi, Shi no tsubute (Jets de cailloux poétiques), Tokyo, Tokuma Shoten, 2011 (traduction française par Corinne Atlan sous le titre Jets de poèmes, Erès éditions, 2016).

Fabien Arribert-Narce

Écrits du 11 mars en France et au Japon

 

       La triple catastrophe du séisme, du tsunami et de l’accident nucléaire de Fukushima qui a frappé le Japon le 11 mars 2011 a, comme on pouvait s’y attendre, suscité de très nombreuses publications dans l’Archipel et dans le reste du monde, durant les cinq années qui viennent de s’écouler. Dans cet ensemble de textes divers se distinguent en particulier les écrits de langue française, dont le nombre est sans commune mesure avec ce que l’on peut observer dans d’autres langues européennes comme l’espagnol, l’allemand et même l’anglais. (...)

       Un ensemble de problématiques éthiques et esthétiques, inévitables dans ce genre de situations, se sont alors posées : comment parler avec justesse de ce qui s’est passé – et qui continue de se passer –, en rapportant les faits sans les esthétiser ni les instrumentaliser ? 

   

Quelques auteurs étudiés

  • 蝋燭の炎が囁く言葉」(Rôsoku no honô ga sasayaku kotoba ; Mots que murmurent les flammes des bougies), collectif sous la dir. de Suga Keijirô et Nozaki Kan, Tokyo, Keisô Shobô, 2011. 

  • Michaël Ferrier, Fukushima. Récit d’un désastre, Paris, Gallimard, 2012, traduit en japonais par Yoshie Makiko sous le titre「フクシマ・ノート: 忘れない、災禍の物語」(Fukushima nôto : wasurenai, saika no monogatari), Tokyo, Shinhyoron, 2013. 

  • Arkadi Filine, Oublier Fukushima, Éditions du bout de la ville, 2012.

  • Furukawa Hideo, 「馬たちよ、それでも光は無垢で」 (Uma-tachi yo, soredemo hikari wa muku de), Tokyo, Shinchôsha, 2011, traduit en français par Patrick Honnoré sous le titre Ô chevaux, la lumière est pourtant innocente, Arles, Picquier, 2013.「聖家族」(Seikazoku ; La Sainte Famille), Tokyo, Shueisha, 2008.  

  • Gen’yû Sôkyû「, 無常という力」(Mujô to iu chikara ; La Force du transitoire), Tokyo, Shinchôsha, 2011.

  • 「福島に生きる」(Fukushima ni ikiru ; Vivre à Fukushima), Tokyo, Futabasha, 2011. 

  • Kawakami Hiromi, 「七夜物語」 (Nanayo monogatari ; Contes des sept nuits), Tokyo, Asahi Shimbun Shuppan, 2013. « Japon : les heures d’après », texte écrit le 25 mars 2011 et traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, Télérama, n° 3196 (avril 2011).

  • Sekiguchi Ryôko, Ce n’est pas un hasard. Chronique japonaise, Paris, POL, 2011. 

  • William T. Vollmann, Into the Forbidden Zone, San Francisco, Byliner, 2011 ; Fukushima. Dans la zone interdite, trad. de l’anglais par Jean-Paul Mourlon, Auch, Tristram, 2012.

Philippe Forest

En lisant – ou pas – Uchida Hyakken

       De quel droit parler de Fukushima ? Je veux dire : de quel droit en parler en écrivain, tournant ainsi la matière d’un événement dont tout le monde mesure la nature et la portée dramatiques en un objet artistique et littéraire ? La question que nous pose Fukushima – et qui concerne la légitimité éthique du geste esthétique – n’a rien de neuf – même si à chaque fois qu’elle se pose, elle le fait avec la même urgence, la même violence. 

(...)

       En ce sens, tel que je me représente Uchida Hyakken, tel que je l’imagine, tel que je l’invente, son art, en raison même de son intègre modestie, peut servir de modèle aux écrivains d’aujourd’hui. Et notamment si ceux-ci veulent – et il le faut – relever le défi éthique et esthétique que représente pour nous Fukushima. 

   

Quelques auteurs étudiés

  • Chiba Fumio, « Chris Marker au Japon », dans Paris-Tokyo-Paris : la réception de la culture japonaise en France depuis 1945, sous la dir. de Fabien Arribert- Narce, Kuwada Kohei et Lucy O’Meara, Paris, Honoré Champion, 2016. 

  • Uchida Hyakken, Realm of the dead (1922), trad. par Rachel DiNitto, Londres, Dalkey Archive Press, 2006 ; La Digue, traduit du japonais et présenté par Patrick Honnoré, Serres-Morlaàs, Les Editions In8, 2011.

  • Kamo no Chômei, Notes de ma cabane de moine (1212), trad. du japonais et annoté par le Père Sauveur Candau, Paris, Gallimard/Unesco, 1968. 

  • Donald Keene, So lovely a country will never perish: Wartime Diaries of Japanese Writers, New York, Columbia University Press, 2010.

  • Primo Levi, Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz (1986), trad. de l’italien par André Maugé, Paris, Gallimard, 1989.

  • Suga Keijirô, « Les vagues absentes », in L’Archipel des séismes, Écrits du Japon après le 11 mars 2011, sous la dir. de Corinne Quentin et Cécile Sakai, Arles, Picquier, 2012.

Christian Doumet

La poésie peut-elle répondre de Fukushima ?

       Fukushima, le mot « Fukushima », depuis qu’il s’est levé sur l’horizon de notre histoire, requiert une parole qui le constitue en événement; une parole qui en dise l’evenit, c’est-à-dire à la fois le surgissement et la circonscription. (...) Parler d’un événement, c’est toujours faire plus que le décrire : c’est communiquer à l’interlocuteur, fût-il le plus lointainement virtuel, un peu de ce temps rompu, de cette soudaineté mystérieuse qui n’en finissent pas d’étonner les hommes, au double sens d’admiration et d’effroi, devant l’événementialité de l’événement. C’est pourquoi il faut toujours plus qu’un constat, plus qu’une fidélité de la parole, plus qu’un procès-verbal, comme on dit: un procès d’un autre ordre, une procédure qui passe par l’invocation d’un tiers, appelé comme témoin et garant à la fois.  

   

Quelques auteurs étudiés

  • Theodor Adorno, « Critique de la culture et société », article écrit en 1949, repris dans le recueil Prismes (Prismen, 1955 ; Paris, Payot, 1986, pour la traduction française).

  • Paul Celan, « Allocution de Brême », Le Méridien et autres proses, trad. Jean Launay, Paris, éditions du Seuil, 2002.

  • Friedrich Hölderlin, « Comme au jour de Repos... », trad. Gustave Roud, dans Œuvres, Paris, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, Paris, 1967.

  • Pierre Jean Jouve, « Inconscient, spiritualité et catastrophe », préface à Sueur de sang, Paris, Mercure de France, 1964.

  • Wagô Ryôichi, « Les Pierres des poèmes (extraits) », trad. Camille Loivier et Suzuki Kazuhiko, dans Po&sie n° 143, 1er trimestre 2013. Autre traduction française par Corinne Atlan sous le titre Jets de poèmes, Erès éditions, 2016.

  • Wakamatsu Jôtaro, poète japonais. 

PENSER L'ESPACE AVEC FUKUSHIMA

«  Que signifierait la progression de cet étrange puzzle [radioactif sur la planète] si nous ne sentions confusément, mais profondément, qu’elle vient rompre une amarre fondamentale avec le sol, notre sol, ce support originaire auquel rien, pour nous autres corps qui l’habitons en partage, ne peut être substitué ? Ces régions aujourd’hui hachurées, ce sont d’abord des millions d’habitants à hue et à dia, autant d’ancrages arrachés, autant de réseaux humains emportés par les radiations, à travers diverses pathologies lourdes, les dépressions et le stress, le suicide, l’errance, l’exil. »

François Bizet

Rémi Scoccimarro

11 mars 2011 : de la vie en préfabriqués à l’assignation à résilience

 

       D’un point de vue géographique c’est-à-dire du rapport des sociétés à l’espace, il y a unicité entre le tsunami et l’accident nucléaire. Les catastrophes naturelles n’existent pas, chacune est nécessairement coproduite par les sociétés et leurs choix d’aménagement du territoire. Aussi la crise du 11 mars peut-elle être analysée comme celle des politiques de développement local mises en œuvre pendant la « haute-croissance économique » (1955-1975). En particulier les travaux de conquête des zones basses des littoraux pour l’expansion urbaine, rizicole et industrielle, dont la production électronucléaire. Ce sont les mêmes innovations techniques et les mêmes choix d’investissement qui ont permis de remblayer le littoral et de protéger les avancées sur la mer par des digues géantes.  (...)

       La question posée aux aménageurs est triple : faut-il reconstruire à l’identique ou changer de mode de protection ? Peut-on autoriser le retour des populations sur le littoral ? Comment relancer l’économie dans ces zones dévastées ? Ces questions se posent autant pour les survivants du tsunami que pour les déplacés du nucléaire. 

   Plan du texte

I. LA VIE EN PRÉFABRIQUÉS

1. Les digues géantes en question 

2. Quelle reconstruction ? 

3. Robustesse des modèles locaux 

4. Faiblesse des villes de la haute-croissance 

II. L'URBANISME SOUS DIGUE EN QUESTION

1. Les murs du Pacifique 

2. Digues et nucléaire, le lien organique 

III. L'ASSIGNATION À RÉSILIENCE

1. Le concept de résilience 

2. Les mécanismes d’assignation à résilience 

  

François Bizet

L’inhabitat

       Qui ne remarque en effet que la radioactivité s’étend, et s’accumule, du fait de l’activité de l’homme ?  

(...)

       Ainsi, fin 2011, 8 % du territoire japonais ont été officiellement désignés par le gouvernement comme zone contaminée au césium 137 et 1348. 30 000 km2 sont alors venus s’ajouter aux 145 000 répartis sur l’Ukraine, la Russie et la Biélorussie, autour de Tchernobyl, et aux quelque 23 000 de la zone contaminée au césium 137 et au strontium 90 qui cernent la centrale de Maïak depuis l’accident de 1957, alors que l’URSS cherchait à égaler les États-Unis en puissance tactique. Cette cartographie ne fait donc que commencer.  

   

Quelques auteurs étudiés

  • Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme (1956), Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances/Éditions Ivréa, 2002.

  • Ulrich Beck, La Société du risque (1986), trad. L. Bernardi, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2008.

  • Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ? (2009), Hachette, « Pluriel », 2012

  • A. Berque, Être humain sur la Terre. Principes d’éthique de l’écoumène, Paris, Gallimard/Le Débat, 1996,

  • Georges Canguilhem, Le Normal et le pathologique (1966), Paris, PUF, « Quadrige », 2013.

  • Dipesh Chakrabarty, « Le climat de l’histoire : quatre thèses » (2009), Entropia, n° 12, « Fukushima, fin de l’anthropocène » (printemps 2012).

  • M. Foucault, « L’extension sociale de la norme » (1976), Dits et écrits, vol. II, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2001.

  • Marlen Haushofer, Le Mur invisible (1963), trad. L. Bodo & J. Chambon, Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 1992.

  • Edmund Husserl, La Terre ne se meut pas (1934), trad. D. Franck, Paris, Éditions de Minuit, « Philosophie », 2011.

  • Hans Jonas, Le Principe responsabilité (1979), trad. J. Greisch, Paris, Flammarion, coll. « Champs-Essais », 2013.

  • Robert Kast, La Théorie de la décision, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2002.

  • Nathalie Moureau & Dorothée Rivaud-Danset, L’Incertitude dans les théories économiques, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2010.

PENSER LE TEMPS AVEC FUKUSHIMA

« Imaginez qu’à la question « quand pourrais-je rentrer chez moi ? », on vous réponde : « dans sept cents millions d’années au plus tôt », comme si la finitude de l’existence elle-même avait été dissoute dans le temps sans fin de la catastrophe.  »

Hervé Couchot

Hervé Couchot

Penser le temps avec Fukushima : chronique du temps suspendu

        À côté du temps des projets et des prédictions, qui a bien sûr son importance, il existe en effet un    « autre temps » qui est celui de l’événement lui-même. Le temps de son surgissement et de son avoir lieu. C’est de ce temps-là dont parlent essentiellement les victimes directes de la triple catastrophe du 11 mars, du moins celles qui peuvent encore en parler. C’est aussi ce temps qui revient de manière insistante dans plusieurs chroniques, journaux ou poèmes écrits sur Fukushima par des écrivains français ou japonais. Est-il possible de le penser ensemble avec Fukushima ? Et quels pourraient être les apports de la philosophie à cette chronique commune d’un autre temps qu’il faut sans cesse réécrire et tenir à jour ? 

       De quel(s) temps parlons-nous ? L’un des sentiments le plus souvent exprimé dans les témoignages ou les récits des victimes du 11 mars est celui d’un décalage généralisé des temps comme des façons d’en parler. Parlons-nous vraiment du même temps avec Fukushima ? Certaines questions posées par les habitants des zones irradiées – « Combien de temps tout cela va-t-il durer ? », « Dans combien de temps pourrons-nous rentrer chez nous ? » – ne reçoivent le plus souvent pour toute réponse, quand réponse il y a, que de vagues estimations chiffrées en décennies, voire calculées en millisieverts.

 

   

Quelques auteurs étudiés

Que faire d’une catastrophe ? Me revenait à la mémoire, après la chute dans le puits des images, un constat de Pierre Nora: l’on ne se souviendrait d’un phénomène/événement que lorsque celui-ci a complètement disparu. Jusqu’à l’excès assumé, le grand historien français posait la question essentielle de la ruine (destruction et vestige), du souvenir (mémoire et nostalgie), de la disparition –, des lieux de mémoire. Les mémoires de Fukushima ne sont autres qu’un effort de penser l’impensable, de lui donner une forme, un lieu; en d’autres termes de passer de l’analyse à l’espoir. 

  • Michaël Ferrier, Fukushima. Récit d’un désastre, Paris, Gallimard, 2012.

  • Kawara On, peintre, Date paintings.

  • Mori Chikako, « De quoi Fukushima est-il le nom ? Réflexions sur la catastrophe du 11/3 et son exotisation », article paru dans le journal Le Monde le 11 mars 2012.

  • Nicolas Poussin, dernier tableau du peintre intitulé Le déluge ou L’hiver.

  • Saitô Tamaki, « Le temps sinistré », L’Archipel des séismes, Arles, Picquier poche, 2012, p. 115-119.

  • Jean-Paul Sartre, « À propos de Le bruit et la fureur. La temporalité chez Faulkner », juillet 1939, repris dans Situations I, Paris, Gallimard, 1947,

  • Sekiguchi Ryôko, Ce n’est pas un hasard. Chronique japonaise, Paris, POL, 2011. 

  • Tawada Yôko, Journal des jours tremblants. Après Fukushima, trad. de l’allemand par Bernard Banoun, Lagrasse, Verdier, 2012. 

François Lachaud

Fukushima et ses fantômes : cataclysmes et archives de l’immédiat 

       Que faire d’une catastrophe ? Me revenait à la mémoire, après la chute dans le puits des images, un constat de Pierre Nora : l’on ne se souviendrait d’un phénomène/événement que lorsque celui-ci a complètement disparu. Jusqu’à l’excès assumé, le grand historien français posait la question essentielle de la ruine (destruction et vestige), du souvenir (mémoire et nostalgie), de la disparition –, des lieux de mémoire. Les mémoires de Fukushima ne sont autres qu’un effort de penser l’impensable, de lui donner une forme, un lieu ; en d’autres termes de passer de l’analyse à l’espoir.

(...)

       S’il me faut essayer de réfléchir à la nature de ces événements et de ces projets, de Christchurch à Fukushima, il me semble qu’ils sont unis par la notion d’archives de la subjectivité ou, en d’autres termes, par le déclin de notre capacité mémorielle qui va de pair avec l’abondance des matériaux. Les prothèses mnémotechniques que constituent les archives digitales ne remplacent pas le contact direct avec les personnes tout comme l’histoire de l’art ne se fait pas à partir d’un écran d’ordinateur. Mais de la dépendance contemporaine à ce qui – voici vingt ans encore – relevait de l’impensable, d’autres spectres du passé ont émergé et permis de mieux survivre à la stimulation continue de l’événement. Le sujet, comme le narrateur chez W.G. « Max » Sebald, devient lui-même une archive.

   

Quelques auteurs étudiés

  • Svetlana Alexievitch, La Supplication (1997), traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, in Œuvres, Arles, Actes Sud, 2015.

  • Ban Shigeru, architecte.

  • William Gay, Little Sister Death, Dzank Books, Ann Arbor MI, 2015.

  • Kamo no Chômei, Hôjôki, disponible en français sous le titre Les Notes de l’ermitage, trad. de René Sieffert, Paris, POF, 1995, ou Notes de ma cabane de moine, trad. de Sauveur Candau, Paris, Le Bruit du Temps, 2010.

  • Kanze Nobukiyo, nô La Conversion de saint Paul (Sei Pauro no kaishin).

  • Kawase Hasui, peintre.

  • Kobayashi Kiyochika, peintre.

  • Nagai Kafû, Herbes rougies d’automne (Kusamomiji), 1946, Kafû zenshû (Œuvres complètes de Kafû), Tokyo, Iwanami shoten, vol. 19 (1994), 2010.

  • W.G. Sebald, Schwindel. Gefühle. Traduit par Vertiges en français, Arles, Actes Sud, 2001.

  • Tanizaki Jun’ichirô, In’ei raisan. Tôkyô wo omou (Éloge de l’ombre; Je me souviens de Tokyo) Chûôkôronsha, coll. « Chûkô kurashikkusu », 2002.

  • Tawaraya Sôtatsu, peintre.

LA PHILOSOPHIE À L'ÉPREUVE DE FUKUSHIMA

« Ce que Fukushima nous signifie, c’est que justement on ne réparera pas. On ne réparera pas, par exemple, toute la radioactivité qui est allée se répandre dans les mers, s’enfouir dans les terres. »

Jean-Luc Nancy

Sato Yoshiyuki                      佐藤 吉幸

Les faibles doses d’irradiation et le pouvoir de sécurité : du point de vue foucaldien sur le « pouvoir-savoir » 

 

       Dans cette intervention, nous allons poser l’hypothèse selon laquelle l’évaluation de l’influence des faibles doses d’irradiation dépend non seulement des connaissances scientifiques, mais d’une connexion entre pouvoir étatique et savoir scientifique.

       Pour démontrer cette hypothèse, nous allons analyser le « pouvoir-savoir » – au sens foucaldien du terme – qui est exercé autour du problème des faibles doses d’irradiation après l’accident nucléaire de Fukushima. Cette notion de « pouvoir-savoir » désigne la connexion étroite ou le rapport d’inter- dépendance entre pouvoir étatique et savoir scientifique : le pouvoir nécessite un certain savoir, et un certain savoir ne s’établit que dans le rapport avec le pouvoir. De ce point de vue, nous allons analyser ce rapport entre pouvoir étatique et savoir scientifique autour des faibles doses d’irradiation, afin de déterminer comme notions idéologiques « la dose limite d’irradiation » et « le seuil d’irradiation » et de les critiquer. 

   

Quelques auteurs étudiés

   

Quelques auteurs étudiés

  • Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Cours au Collège de France, 1977-1978, Paris, Gallimard/Seuil, 2004.

  • John W. Gofman, Radiation and Human Health, San Francisco, Sierra Club Books, 1981.

  • Imanaka Tetsuji, Teisenryo-hôshasen-hibaku (Les faibles doses d’irradiation), Tokyo, Iwanami-shoten, 2012.

  • Nakagawa Yasuo, Hôshasen hibaku no rekishi (Histoire de l’irradiation), version augmentée, Akashi-shoten, 2011 (première édition : Gijutsu to ningen, 1991).

Takahashi Tetsuya               高橋 哲哉

Fukushima : un système sacrificiel

 

       Actuellement, les victimes de Fukushima ont de plus en plus l’impression d’avoir été abandonnées par le pays. Il n’est pas rare que des voix s’élèvent pour dénoncer cette politique volontaire de déni des citoyens.  (...)

       En réalité, il est clair que cela représente un sacrifice sans précédent, et peu importe que ce sacrifice aille toujours plus en s’amplifiant, rien n’a été fait pour ralentir cette politique de promotion du nucléaire comme si ce sacrifice était prévu depuis le départ. Pour ma part, ma conviction que les centrales nucléaires sont une sorte de « système sacrificiel » s’est renforcée. Si le système pour maintenir la satisfaction de certaines personnes doit passer par le sacrifice d’autres, ne peut-on l’appeler « système sacrificiel » ?  

Jean-Luc Nancy

L’Occident est-il un accident ?

       « L’Occident est-il un accident ? » : c’était une plaisanterie philosophique, qui est aujourd’hui peut-être un peu oubliée, dans ma jeunesse. Poser la question était une sorte de private joke entre philosophes : Occident/accident. Mais depuis très longtemps je me suis dit que cette plaisanterie était extrêmement bien trouvée : elle pose une vraie question. L’Occident est en effet arrivé dans le monde, est arrivé au monde et a entraîné l’occidentalisation du monde au point qu’on peut dire aujourd’hui qu’il n’y a plus vraiment d’Occident : l’Occident est partout, mais de manière particulièrement remarquable à Fukushima. Est-ce donc que l’Occident est arrivé au monde comme un accident ? Et si c’est un accident, lequel ? de quelle nature ? Voilà ce à partir de quoi je voudrais réfléchir. 

Jeune fille assise ©Jean-Luc Vilmouth

Introduction

AVEC FUKUSHIMA

Jeune fille assise, Yamamoto-cho, 50 kilomètres de la centrale ©Jean-Luc Vilmouth

       Séisme de magnitude 9 (le quatrième le plus puissant depuis que les instruments de mesure modernes existent), tsunami dévastateur frappant sur 600 kilomètres de côtes, faisant près de 18 500 morts, et accident nucléaire de niveau 7, le degré le plus élevé sur l’échelle des accidents nucléaires. Depuis, environ 350 000 personnes évacuées – un exode de populations comme le Japon n’en avait pas connu depuis la Seconde Guerre mondiale, dont plus de 190 000 sont toujours aujourd’hui dans des abris de fortune : ce sont les réfugiés du nucléaire [1]. Enfin, 8% du territoire japonais contaminés à divers degrés, dans l’air, dans la terre, dans l’eau, la pollution radioactive la plus étendue et la plus durable depuis Tchernobyl, qui rend certaines de ces zones inhabitables pour des dizaines, des centaines ou des milliers d’années [2]

[1] Sources : pour les 184 60 morts et disparus, l’Agence de la police nationale du Japon, chiffres du 9 octobre 2015. Voir ici (en anglais). Pour les réfugiés : l'Agence de la Reconstruction, principal organisme chargé de la reconstruction par le gouvernement japonais. Selon elle, 190 541 réfugiés sont toujours répartis dans 47 départements au Japon (chiffre du 8 octobre 2015) : 171 696 dans des logements publics ou privés, ou logements provisoires, 18 395 dans leurs familles ou chez des amis, 450 à l’hôpital. Voir ici (en japonais).

[2] Source : ministère japonais des Sciences, novembre 2011. Sont considérées comme contaminées toutes les zones où la radioactivité mesurée (dont a été soustraite la radioactivité naturelle) dépasse les 10 000 becquerels au mètre carré. Au total, plus de 30 000 km2, sur 13 départements, contaminés notamment au césium 134 (demi-vie de 2,0652 années) et au césium 137 (demi-vie de 30,15 ans). C’est environ l’équivalent de la Belgique ou de la Bretagne.            

            Mais cela n'est rien encore. À cette déroute écologique et sanitaire, à ce désastre économique sans précédent (notamment agricole et touristique), à ce traumatisme psychologique laissant les habitants d'une des plus puissantes nations de la planète dans une terrible impuissance, il faut ajouter une incertitude généralisée sur les coûts réels et les conséquences concrètes, au nombre desquelles il faut désormais compter la contamination chronique de certaines productions alimentaires et les risques patents d'anomalies génétiques et congénitales. Toutes les solutions proposées semblent dérisoires ou, au mieux, aléatoires. Le constat est accablant, et il vaut tout autant pour les logiques collectives que pour les destins individuels : Fukushima est un événement qui devrait remettre en cause toute une série de modes de vie et de pensée.

 

            Fukushima remet en question notre rapport à l'énergie bien sûr, mais aussi notre rapport à l'espace et notre rapport au temps ainsi que, d'une manière subreptice autant qu'inexorable, notre rapport aux innovations techniques comme aux formes symboliques, langage, art, technologie, pensée.  Mais l'onde du choc du 11 mars 2011 est telle qu'elle va aussi susciter - qu'elle suscite déjà - des formes d'expression et des expériences culturelles complètement inédites. Fukushima est donc comme une sorte de modèle, exemplaire de la multiplicité des crises qui fissurent les sociétés modernes. Ce que la langue d'aujourd'hui résume et dissimule tout à la fois sous un vocable commode : une catastrophe.

       Il n’entre pourtant pas dans mes intentions de présenter ici un panorama des questions que Fukushima pose et des mutations qu’il suppose, en cours ou à venir. Le chantier est tel qu’il requiert en effet tout à la fois un travail collectif, une dimension interdisciplinaire et un effort dans la durée. Pour ma part, j’ai déjà évoqué les changements que suppose cette catastrophe par rapport à l’espace dans un texte intitulé « Fukushima, la cicatrice impossible », paru dans un numéro des Cahiers de l’école de Blois sur les cicatrices du paysage. J’y expliquais les bouleversements provoqués par Fukushima sur la répartition des espaces collectifs et individuels, l’architecture et l’urbanisme, l’expérience physique de l’espace mais aussi son appréhension intellectuelle, et in fine la notion même de « paysage », en montrant qu’elle ne convient plus pour le territoire de Fukushima [3]. Quant aux changements dans notre rapport au temps, ainsi que la nouvelle donne que la catastrophe a déclenchée dans la sphère symbolique, et notamment sur la scène de l’art contemporain au Japon et dans le monde, j’en ai proposé une esquisse dans deux conférences au Musée du Louvre et à l’École des Beaux-Arts  [4]

[3] « Fukushima : la cicatrice impossible », in Jean-Christophe Bailly (éd.), Cahiers de l’Ecole de Blois, n° 11, « Les cicatrices du paysage », Paris, Éd. de la Villette, 2013, p. 72-79. Pour des approches complémentaires, on lira dans ce recueil les quatre textes des chapitres « Penser le temps avec Fukushima » et « Penser l’espace avec Fukushima ». ​

« Mais l'onde du choc du 11 mars 2011 est telle qu'elle va aussi susciter - qu'elle suscite déjà - des formes d'expression et des expériences culturelles complètement inédites. »

[4] - « La traversée du temps : Notes sur l’art au temps de Fukushima 1 »: conférence au Musée du Louvre, 19 juin 2014, dans le cadre du cycle « Prophétie, Apocalypse et temps » de François Hartog (EHESS), en lien avec le programme de recherche « La catastrophe et ses représentations » (2013-2016), sous la direction de Monica Preti. Publiée dans la revue Esprit, n° 405, juin 2014, p. 33-45. 

« De la catastrophe considérée comme un des Beaux-Arts. Notes sur l’art au temps de Fukushima 2 », conférence à l’École Nationale Supérieure des Beaux- Arts de Paris, 6 octobre 2014. Publiée dans la revue Communications, « Vivre la catastrophe», n° 96, Paris, Éditions du Seuil, 2015, p. 119-152. 

       Dans le prolongement de ces études, je voudrais aujourd’hui ouvrir une réflexion plus large et plus théorique, qui se situera à trois niveaux. Il s’agira d’abord de se demander de quoi nous parlons lorsque nous parlons de « Fukushima » – et s’il convient même de lui laisser cette appellation, en nous interrogeant sur la manière dont nous désignons cette catastrophe, de manière sensiblement différente nous le verrons, en France et au Japon. À partir d’une étude des mots que nous utilisons pour évoquer Fukushima, et de tous les contenus de civilisation qui y sont impliqués (critique de la raison philologique), nous pourrons alors nous interroger sur la manière dont nous situons cet événement dans le temps (critique de la raison historique) et dont, tout en sachant qu’il y restera toujours une part d’irréparable, nous tâchons d’y remédier (critique de la raison participative).

       La toile de fond de cette réflexion est une question qui me hante, mais dont je pense qu’elle est aujourd’hui assez largement partagée : pourquoi n’avons-nous pas vu venir Fukushima ? Ou pire : pourquoi, l’ayant vu venir, l’avons-nous laissé arriver ? Et, question tout aussi terrifiante, pourquoi même après l’accident de Fukushima (et alors même qu’on ne peut pas dire qu’il soit terminé), est-il si difficile aujourd’hui de penser Fukushima et d’en tirer les conséquences ? Pourquoi avons-nous cette impression, vague mais tenace, agaçante autant que désespérante, que la catastrophe n’a pas changé grand chose, ni en France ni au Japon ni ailleurs ? Enfin, comment, autant que faire se peut, sortir de cette aporie ? 

1. LE MYTHE DE DEMAIN,

LE MYTHE D'AUJOURD'HUI

       Je voudrais commencer par mettre en relation un événement international et une anecdote locale.

       L’événement international d’abord : la visite du Président français François Hollande au Japon, en juin 2013, un peu plus deux ans après la catastrophe. Sous les éternels boniments du rapprochement culturel et de l’amitié entre les peuples, qui sont le slogan numéro 1 des relations entre les deux pays (car ces gens sont aussi impitoyables qu’ils peuvent être aimables), cette visite a eu pour effet principal leur collaboration dans deux domaines : non pas la littérature et la danse, comme on pouvait s’y attendre, mais le nucléaire et les armements [5]. L’entreprise française Areva et Japan Nuclear Fuel Ltd ont ainsi signé un accord en vue du démarrage de l’activité commerciale de l’usine de retraitement de Rokkasho-mura (département d’Aomori). Areva apportera en outre son expertise dans la poursuite de la construction de l’usine de combustible MOX (oxyde mixte d’uranium et de plutonium), l’amélioration de la sûreté des centrales, le démantèlement de réacteurs et la réhabilitation des sites radioactifs. Bref : cette « série d’accords clés pour la poursuite et le développement du partenariat stratégique franco-japonais dans le nucléaire [6] » apporte sans aucun état d’âme son soutien à la politique du Premier Ministre Abe Shinzô, visant à relancer progressivement les réacteurs. Bien plus, un mois plus tôt, un consortium franco-japonais sous la tutelle de Mitsubishi et avec la participation d’Areva obtenait la construction de 4 réacteurs à Sinop, dans le Nord de la Turquie... zone pourtant fortement sismique [7]. Alors même qu’au Japon, les pires interrogations subsistent, le risque nucléaire continue donc de s’exporter comme si de rien n’était.

 

       Cinq ans après le 11 mars 2011, nous avons donc suffisamment de recul pour le dire : le désastre n’a par lui-même aucune vertu pédagogique. La catastrophe comme outil pédagogique est une illusion didactique, et « l’Internationale de ceux qui sont d’accord pour continuer [8] » est plus résolue que jamais, actualisant en quelque sorte chaque jour le refrain de Marguerite Duras : « Tu n’as rien vu à Fukushima. »

« La catastrophe comme outil pédagogique est une illusion didactique, et « l’Internationale de ceux qui sont d’accord pour continuer » est plus résolue que jamais, actualisant en quelque sorte chaque jour le refrain de Marguerite Duras : « Tu n’as rien vu à Fukushima. »»

[5] Voir Philippe Pons et Thomas Wieder, « La visite de François Hollande au Japon se conclut sur le nucléaire et les armements »,

Le Monde, 10/06/2013.

[6] Site Areva, 7 juin 2013.
[7] En 1999, le séisme d’Izmit, ville située non loin de la côte de la Mer Noire, au sud-est d’Istanbul, a tué près de 18 000 personnes.

[8] Peter Sloterdijk, La Mobilisation infinie (1989), trad. Hans Hildenbrand, Paris, éd. Christian Bourgois, 2000. 

       L’anecdote locale maintenant. À Tokyo, j’habite dans le quartier de Shimo-Kitazawa, à une quinzaine de minutes environ du grand carrefour de Shibuya, au bord d’une petite rivière que borde une rangée de cerisiers. Le hall de la gare de Shibuya, tous les habitants de Tokyo le connaissent: entouré de plusieurs escalators situés à l’un et à l’autre bout de l’espace, il est situé juste au-dessus du fameux carrefour de Shibuya, près de l’immense centre commercial 109, en face du Starbucks Coffee, surmonté de plusieurs écrans géants et noyé dans un déluge de sons et de couleurs, de publicités.

 

       Dans la gare de Shibuya, ce ne sont pas moins de 2,4 millions de personnes qui passent quotidiennement, dont quelque 300 000 précisément dans ce hall [9], saisis et emportés par l’agitation permanente, le tohu-bohu roulant. Au milieu de la salle, sur une trentaine de mètres, trône une gigantesque fresque de l’artiste japonais Okamoto Tarô, intitulée le Mythe de demain (Asu no shinwa). Immense, bariolée de couleurs vives voire criardes, traversée de figures énigmatiques, cette peinture a tout pour attirer l’attention (voir illustration). Pourtant, tous les usa- gers de l’espace passent et repassent devant cette fresque, et semblent ne pas la voir. Si on demande aux gens quel est le sujet qui y est représenté, bien peu savent répondre – quelques-uns connaissent le nom du peintre, très célèbre au Japon, mais c’est tout. Qu’ils sachent ou non le titre ou le sujet de cette fresque, très peu semblent d’ailleurs s’en soucier : ils passent devant par centaines de milliers, dans une indifférence qui confine à l’aveuglement. 

[9]  335 475 personnes par jour, selon les statistiques

de l’année fiscale 2011.

« Entre aliénation et anonymat, cynisme et cinétique, calcul et indifférence, le tableau d’Okamoto, à la lettre « incroyable » (puisque personne ne veut y croire), est le point névralgique de la crise en cours. Il dévoile toute l’ambiguïté d’un système sourd et aveugle, résumée en grand format panoramique dans l’affairement généralisé et la rumeur des jours.  »

Le Mythe de demain, fresque d'Okamoto Tarô, hall de la gare de Shibuya

「明日の神話」、岡本 太郎

       Pourtant, cette réalisation d’Okamoto n’est pas un tableau comme les autres. Par son histoire (conçue pour un hôtel mexicain, elle a longtemps été considérée comme perdue, avant d’être retrouvée en 2003 et restaurée en 2007), par son ampleur (14 panneaux de 5,5 mètres de haut, 30 mètres de long), par son emplacement aussi (la gare de Shibuya se trouve au cœur de Tokyo, c’est un des centres les plus actifs de la ville), par son thème enfin (elle évoque Hiroshima, Nagasaki et le Daigo Fukuryûmaru, bateau contaminé en 1954 par les retombées radioactives d’un essai américain), ce tableau est une des œuvres les plus emblématiques du Japon d’après-guerre : un cri d’alarme contre l’atome.

       Cette situation résume pour moi, de manière spectaculaire, la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, au Japon et ailleurs, devant l’énergie atomique : l’affairement généralisé des sociétés dites modernes, l’emballement de ces passants qui passent sans un regard pour ce qui les surplombe pourtant chaque jour, l’anesthésie de plusieurs centaines de milliers de personnes, la dépolitisation entretenue de l’art également, car peu de gens semblent penser que ce tableau puisse être autre chose qu’une décoration, nous mettent selon moi devant un cas de figure exemplaire non seulement de la situation du Japon aujourd’hui (et depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale), mais aussi de nos civilisations industrielles qui, « avec la force d’un train accéléré depuis des siècles, roule à toute allure vers l’incertain », obnubilées seulement par leurs taux de croissance. C’est ce que le philosophe Peter Sloterdijk nomme « la question cinétique » : un « mode d’être qui est ontologiquement déterminé par la formule de l’être-vers-le-mouvement [10] ». 

       Le Mythe de demain est donc devenu le mythe d’aujourd’hui. Au cœur d’une des plus puissantes capitales de la modernité se trouve ainsi exposée cette fable, invisible autant qu’omniprésente : le mythe du nucléaire, d’un progrès linéaire et sans répit, une expérience catastrophique du monde où tout doit être tourné sans cesse vers le dépassement, la transformation, l’accélération, dans une sorte de dynamisme fonctionnel et mortifère à la fois, tout entier tendu vers sa fin suicidaire. Que le dépassement soit voué au délabrement, que l’accélération nous mène vers la détérioration, que la transformation se mue en désagrégation, les quatre réacteurs de la centrale Fukushima Daiichi en sont l’emblème le plus éloquent, à l’image de ces structures métalliques en lambeaux, où même les robots ne se risquent plus, et que l’on recouvre de grandes bâches bleues. Mais qui s’en soucie ? Seule importe « la continuation cinétique aveugle de masses processuelles déclenchées [11] » : Gambare Nippon ! (« Courage, Japon ! »), et peu importe si le monde est désormais mûr pour sa volatilisation. 

       Entre aliénation et anonymat, cynisme et cinétique, calcul et indifférence, le tableau d’Okamoto, à la lettre « incroyable » (puisque personne ne veut y croire), est le point névralgique de la crise en cours. Par sa situation géographique et symbolique exceptionnelle, qui transcende tout ce qu’il peut y avoir d’un peu grandiloquent dans cette rougeoyante imagerie de la vie à l’ère atomique, il dévoile toute l’ambiguïté d’un système sourd et aveugle, résumée en grand format panoramique dans l’affairement généralisé et la rumeur des jours. 

[10] et [11] Peter Sloterdijk, La Mobilisation infinie, op. cit., p. 61. 

2. LA NOVLANGUE DE « FUKUSHIMA »

(Critique de la raison philologique)

       Si nous voulons penser vraiment Fukushima, nous devons donc mettre en question ce rapport au monde (monde aujourd’hui déréalisé, littéralement anesthésié, comme si Fukushima n’avait jamais eu lieu), c’est-à-dire également ce rapport au langage et à la représentation, qu’elle soit médiatique, symbolique ou artistique. Il y a en effet une énorme inadéquation entre ce que nous voyons se dérouler sous nos yeux et la manière dont cela nous est présenté. Cette énorme inadéquation, elle se trouve d’abord dans le langage lui-même, comme s’il était dramatiquement impuissant non seulement à rendre compte du phénomène, mais tout simplement à le nommer ou à le décrire. 

1. « De quoi Fukushima est-il le nom ? »

       « De quoi Fukushima est-il le nom ? » est un texte de la sociologue Mori Chikako, paru pour la première fois dans Le Monde du 11 mars 2012 [12]. Dans cet article, qui ouvre en quelques lignes une multiplicité de pistes fécondes, Mori Chikako, maître de conférences à l’Université Hitotsubashi, pointe cette anomalie passée avant elle inaperçue : partout dans le monde, on appelle « Fukushima » « Fukushima »... sauf au Japon. Au Japon, plusieurs appellations sont utilisées, comme Fukushima Daiichi genshiryoku hatsudensho jiko (福島第一原子力発電所事故, accident de la centrale nucléaire numéro un de Fukushima) ou Genpatsu-shinsai (原発震災, désastre du tremblement de terre et de la centrale nucléaire), mais en fait, l’équivalent de ce que nous nommons couramment « Fukushima » est l’expression san ichi ichi, c’est-à-dire « trois-un-un » (3/11, soit « le 11 mars »). Comme le fait remarquer Mori Chikako : « le Japon désigne cet événement non par ce nom de lieu, mais par sa date : le 11 mars. C’est d’ailleurs cette appellation qui a été retenue, à l’unanimité, lors du Congrès mondial contre le nucléaire qui s’est tenu en janvier 2012 à Yokohama. »

 

       La sociologue japonaise conclut en faisant la comparaison avec l’attentat contre les tours jumelles du World Trade Center, le 11 septembre 2001, que personne dans le monde ne songerait à appeler « Manhattan », mais qui est toujours désigné par sa date (« le 11 septembre »), voire par un simple chiffre : nine eleven. Ainsi se profile, dans le mot même que nous utilisons tous les jours pour désigner la catastrophe du 11 mars, une sorte d’exotisation pernicieuse : cette appellation est non seulement injuste par rapport à la réalité de l’événement (la catastrophe n’a pas seulement frappé la ville ni même la région de Fukushima, elle a aussi dévasté d’autres régions comme Miyagi et Ibaraki, et menace dans ses effets l’ensemble de l’Archipel – voire davantage), mais elle est aussi trompeuse dans ses effets, laissant insidieusement accroire que la catastrophe, c’est toujours pour les autres. 

       Que faire ? « D’une certaine manière, le mal est déjà fait : « Fukushima » est aujourd’hui employé au détriment du « 11 mars » pour nommer cet événement. Mais c’est précisément la raison pour laquelle nous devons faire attention à ce dont Fukushima est le nom : afin qu’il ne reste pas ce nom à consonance étrangère, qui a pour effet – et peut-être pour fonction – de particulariser le problème, et afin de ne pas considérer cette réalité comme un cataclysme étranger qui ne nous concernerait que de loin [13]. » 

[12]  et [13] Mori Chikako, « De quoi Fukushima est-il le nom ? Réflexions sur la catastrophe du 11/3 et son exotisation », paru dans Le Monde du 11 mars 2012 sous le titre « Fukushima ne doit pas être le nom du désastre nucléaire ».

Disponible en ligne sur le site Les mots sont importants.

« Nous devons faire attention à ce dont Fukushima est le nom : afin qu’il ne reste pas ce nom à consonance étrangère, qui a pour effet – et peut-être pour fonction – de particulariser le problème, et afin de ne pas considérer cette réalité comme un cataclysme étranger qui ne nous concernerait que de loin. »

Mori Chikako

Le 23 août 1984, le pilote de guerre à la retraite René Le Boëtté ouvre son Centre d'information anti-atomique,

Boulevard des Batignolles, à Paris. 

©Keystone Pictures USA / Alamy Stock Photo

2. Fukushima est-il une catastrophe ? 

       Si le texte de Mori Chikako, écrit moins d’un an après la catastrophe, touche encore si juste aujourd’hui, c’est qu’il met à jour un mécanisme largement invisible, et pourtant très largement répandu, qui consiste à mal nommer les problèmes ou à les dissimuler sous des appellations falla- cieuses, afin que le problème même puisse disparaître dans sa nature de problème et réapparaître, au choix, comme un détail anodin, une conjoncture lointaine, une éventualité hasardeuse ou une malencontreuse fatalité.

       Un deuxième exemple va nous en être fourni par la spectaculaire guerre d’édition qui a eu lieu sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia, au moment de la création de l’article « Accident nucléaire de Fukushima ». Une guerre d’édition est une confrontation entre deux ou plusieurs contributeurs à un article, qui « expriment un profond désaccord sur un point particulier (le contenu ou le titre d’un article, sa subdivision en plusieurs articles de petite taille, un paragraphe non neutre...) [14] ». L’article « Accident nucléaire de Fukushima » est créé le 12 mars 2011 : dès le 15 mars, au moment où l’Autorité française de sûreté nucléaire (ASN) classe déjà l’accident au niveau 6 sur 7 de l’échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques (INES), une première passe d’armes a lieu: certains contributeurs proposent de rebaptiser l’article non pas « accident nucléaire » mais « catastrophe nucléaire ». La proposition est refusée, car le terme « catastrophe » paraît à d’autres contributeurs manquer de neutralité, trop sentimental et trop spectaculaire à la fois.

       Le 27 avril 2011, alors que l’« accident » a été réévalué au niveau 7, le même que celui de Tchernobyl et le plus élevé de l’échelle INES, deuxième passe d’armes: des éditeurs demandent à nouveau la modification du titre. Sur le moteur de recherche Google, l’expression « catastrophe de Fukushima » a d’ailleurs d’ores et déjà dépassé l’expression « accident de Fukushima » (216 000 résultats contre 132 000 résultats environ) [15]. Les articles en anglais et en français donnent alors : « accident » et l’article en allemand donne « Katastrofe », ce qui correspond comme par hasard à des choix politiques, l’Allemagne ayant fait le choix de l’arrêt définitif de la totalité des centrales nucléaires suite à l’événement du 11 mars. Mais cette requête est à nouveau repoussée.

       Le 4 mai 2011, troisième passe d’armes. À ce moment, l’occurrence « catastrophe de Fukushima » compte environ 8 millions de résultats sur Google contre environ 2 millions pour « accident nucléaire de Fukushima [16] ». Pourtant, rien n’y fait. Ainsi vont s’égrener, au fil des mois, les tentatives de renomination : le 15 décembre 2011 (quatrième tentative), le 9 février 2012 (cinquième tentative), le 8 mars 2012 (sixième tentative), le 5 juillet 2012 (septième tentative)... En vain. Aujourd’hui encore, les événements du 11 mars 2011 sont désignés sur le Wikipédia français sous le nom d’« accident », alors même par exemple que l’article sur Tchernobyl est intitulé « Catastrophe nucléaire de Tchernobyl ». On pourra relativiser l’importance de cette remarque, d’autant que, dès le premier paragraphe, il est précisé que l’« accident » de Fukushima est aussi désigné par le terme « catastrophe », mais cette guerre des mots me semble tout de même importante. Wikipédia est, comme chacun sait, un projet d’encyclopédie universelle et multilingue (287 langues en 2014), qui fait partie depuis 2012 des dix sites les plus visités du World Wide Web : savoir comment on nomme « Fukushima » sur un tel support de diffusion n’est pas une information anodine.

[15] D’après l’éditeur Apollofox, le 26 avril 2011. 

[16]  D’après l’éditeur JoleK, le 2 mai 2011. 

« Wikipédia fait partie depuis 2012 des dix sites les plus visités du World Wide Web : savoir comment on nomme « Fukushima » sur un tel support de diffusion n’est pas une information anodine.  

   En japonais, c’est carrément un nouveau mot qui a été créé pour l’occasion. »

       En japonais, c’est carrément un nouveau mot qui a été créé pour l’occasion. Genpatsu-shinsai 原発震災 est un néologisme associant les mots Genpatsu 原発, abréviation pour genshiryokuhatsudensho (原子力発電所, centrale nucléaire), et shinsai 震災 signifiant « désastre causé par un séisme » : il signifie donc « désastre causé par un séisme et par la centrale nucléaire ». Il est intéressant de noter que le terme shinsai prévalait jusqu’à présent pour désigner « un tremblement de terre et la catastrophe créée par un tremblement de terre » : dans le nouveau vocable japonais se donne donc à la fois à lire la cause naturelle du désastre, mais aussi l’inextricable responsabilité qui est celle de l’homme dans cet événement. Le 5 juillet 2012, une commission d’enquête mandatée par le Parlement japonais avait également conclu que la catastrophe nucléaire de Fukushima était « un désastre créé par l’homme » et non un simple accident provoqué seulement par le séisme et le tsunami. 

3. Extension du domaine de la fuite 

       Cependant, la dilution de la gravité du phénomène ne se laisse pas seulement lire dans les titres ou les grandes lignes. Elle est souvent aussi à l’œuvre de manière beaucoup plus subtile, subreptice, dans la moindre relation, le récit le plus apparemment factuel, le reportage le plus distancié.

       Lisons par exemple Le Monde du 10 juin 2014, qui relate l’une des innombrables fuites d’eau radioactives qui entachent depuis le début les tentatives de reprise en main de la centrale nucléaire par des autorités dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont un peu débordées : « La société japonaise TEPCO, qui gère la centrale nucléaire accidentée de Fukushima, a annoncé qu’un des robots envoyés dans le réacteur n° 1, détruit après le tsunami et le séisme du 11 mars 2011, a permis d’identifier la source d’une fuite d’eau radioactive. Le robot, envoyé pendant trois jours, du 27 au 30 mai, pour une mission d’exploration dans ce bâtiment aux radiations si élevées qu’elles sont mortelles pour l’homme, a notamment permis de découvrir de l’eau s’échappant d’une vanne. La fuite est estimée à entre 0,75 et 1,5 tonne d’eau par heure [17]. »

       Question : qu’est-ce qu’une fuite d’eau ? Et peut-on encore appeler une « fuite » un débit d’eau estimé entre 0,75 et 1,5 tonne d’eau par heure ? D’un strict point de vue lexical, peut-être : les fuites d’eau géantes sur le site de la centrale de Fukushima répondent sans doute à la définition de la fuite que donnent les dictionnaires, l’« action ou fait de fuir en sortant de quelque chose ». Pourtant, pour peu qu’on y réfléchisse, le terme de « fuite » ne semble pas ici le plus approprié, tant ce mot est lié le plus souvent à un écoulement modéré, se produisant par une fente ou par un point. Extension inimaginable du domaine de la fuite : avec son débit entre 0,75 et 1,5 tonne d’eau par heure, la « fuite » radioactive de juin 2014 – ainsi que les nombreuses autres qui l’ont suivie ou précédée – ressemble davantage à une fontaine ou à un geyser qu’à un simple problème de tuyauterie, comme il nous arrive d’en connaître dans notre salle de bains [18].

       Si le mot « fuite » ne convient guère, comment alors l’appeler ? Un échappement, un écoulement, une dispersion ? Le problème se pose aussi en japonais, où le mot mizumore 水漏れ a les mêmes connotations plutôt domestiques, loin du ravage écologique ici constaté. On pourrait par exemple parler d’une « projection » (funshutsu 噴出 en japonais), ou même d’un « geyser » (kanketsusen 間欠泉 en japonais) : « Projection (d’un liquide, d’une matière) jaillissant en gerbe », ce qui est le cas de nombreuses fuites constatées à Fukushima. Cela ne contribuerait certes pas à rassurer les spectateurs du journal télévisé, mais dirait un peu mieux l’intensité des forces en jeu et donnerait une idée plus juste des volumes concernés. 

[18] 19 août 2013 : plus de 300 000 litres, 20 février 2014 : 100 m3 (100 000 litres), avril 2014 : 203 m3... La litanie des « fuites » n’en finit pas. En tout, des centaines de milliers de tonnes d’eau énormément radioactives (TEPCO lui-même avance le chiffre de 37 millions de becquerels par litre) accumulées dans les bâtiments et des réservoirs dont on ne sait que faire et qui sont parfois eux-mêmes endommagés.

Une petite « fuite » dans la centrale de Fukushima.

Source (radioactive) : TEPCO

4. LFDI : Lingua Fukushima Daiichi 

       On le voit, il serait judicieux de commencer à mener un travail d’observation et d’analyse sur la langue de « Fukushima ». Dans la lignée du fameux ouvrage de Viktor Klemperer sur la manipulation du langage par la propagande nazie pendant la Seconde Guerre mondiale (LTI), et plus récemment du travail d’Éric Hazan sur la langue de la cinquième République (LQR), il s’agirait d’examiner comment un certain langage apparemment neutre et objectif se diffuse à de nombreux niveaux de la société pour nourrir, sans même que ses locuteurs en soient eux-mêmes forcément conscients, ce qu’on pourrait appeler une véritable propagande du quotidien [19]. Dans Lingua Quintae Respublicae (LQR), Hazan montre ainsi comment une certaine manière d’utiliser la langue travaille chaque jour dans les journaux, les supermarchés, les transports en commun, les émissions télévisées, à la domestication des esprits : on parle des « exclus » au lieu de dire les « exploités » ou les « opprimés », des « élites » en lieu et place des « responsables », d’émissions de « divertissement » pour ce qui s’apparente plutôt à de véritables entreprises d’« abrutissement », etc. [20] Tout un langage se trouve ainsi prétraité par une monoculture, ou pour mieux dire une monologie, un système économique et politique en phase avec des intérêts financiers et idéologiques bien précis pouvant ainsi diffuser sa propre version de la vérité, en proposant une qualification des faits qui n’entretient aucune relation véridique avec le réel. 

[19] Viktor Klemperer, LTI – Lingua Tertii Imperii : Notizbuch eines Philologen (Langue du Troisième Reich: carnet d’un philologue), 1947. En français : LTI, la langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, coll. « Agora », 1996.

[20] « Comme par imprégnation lente, la langue du néolibéralisme s’installe : plus elle est parlée, et plus ce qu’elle promeut se produit dans la réalité. Créée et diffusée par les publicitaires et les économistes, reprise par les politiciens, la LQR est devenue l’une des armes les plus efficaces du maintien de l’ordre. » (Éric Hazan, LQR : la propagande du quotidien, éditions Raisons d’agir, 2006, 4e de couverture). 

       Proposer un glossaire de cette Lingua Fukushima Daiichi (LFDI), comme nous venons d’en montrer quelques exemples, serait un exercice salutaire. On pourrait ainsi entendre, par exemple, combien l’expression « retour d’expérience » peut étrangement ressembler en français au « retour sur investissement » (return on investment), sur le modèle d’une pensée qui ne sait plus rien approcher que sur le mode de la rentabilité. Tirer les leçons de réussites ou d’échecs passés ou actuels est évidemment une nécessité pour apprendre de ses erreurs et éviter les dysfonctionnements, dans quelque domaine que ce soit, mais on reste pantois devant l’utilisation qui en est aujourd’hui faite dans le domaine du nucléaire, visant davantage à une exploitation mercantile des points forts et des points faibles qu’à une correction des erreurs commises. Ainsi, alors qu’on aurait pu penser que la catastrophe de Fukushima aurait pu, a minima, conduire à la conclusion qu’on ne devait pas construire de centrale nucléaire en zone sismique, c’est exactement le contraire qui s’est produit, comme le révèle avec une éloquence martiale proprement stupéfiante cette déclaration du Premier ministre Abe lors de sa visite à Istanbul en octobre 2013, juste avant de signer l’accord turco-japonais sur la construction d’une deuxième centrale nucléaire sur les rivages de la Mer Noire : 

       « Nous avons tiré une précieuse leçon de Fukushima. C’est pourquoi, nous aimerions, en toute        confiance, apporter la technologie nucléaire avancée du Japon à la population turque, et en cas         de problème, le Japon portera toute la responsabilité et le résoudra [21]. » 

[21] Cité par Nishi Toshio, chercheur attaché à la Hoover Institution de l’Université de Stanford, in « Fukushima: Three Years Later », paru le 13 mars 2014 sur le site Defining Ideas. Traduction française : Odile Girard, « Fukushima : Trois ans plus tard », disponible en ligne sur l'excellent Fukushima blog.

       Le « retour d’expérience » n’est alors rien d’autre qu’une manière de « capitaliser » sur le dos des victimes passées, présentes et à venir, de faire de la catastrophe elle-même une expérience rentable.

       « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », écrivait Albert Camus [22]. C’est une véritable guerre des mots qui est aujourd’hui en cours. Nous avons affaire à une novlangue, pour reprendre l’expression fulgurante d’Orwell dans 1984, c’est-à-dire à l’imposition, sournoise et évidente à la fois, souterraine et souveraine, d’un langage visant à escamoter les problèmes et à décrédibiliser par avance toute forme de critique, bref à interdire l’apparition de toute pensée. Certains pourront y voir une volonté de minimisation des problèmes ou de manipulation des opinions publiques, d’autres en tirer le constat que notre vocabulaire usuel nous laisse largement démunis et qu’on ne trouve plus aujourd’hui les concepts dont notre époque aurait besoin pour se comprendre elle-même, dans un épuisement des réserves à la fois conceptuelles et morales, peu importe. Ce qui est clair, c’est que cette question du langage, on peut la sous-estimer ou la méconnaître, on peut même la combattre (comme ceux qui pensent qu’appeler Fukushima un « accident » ou une « catastrophe » n’a pas d’importance), on ne pourra pas s’en défaire. Travailler sur cette langue, la confondre et la reprendre, la traquer, la débusquer: il ne s’agit pas d’être fétichistes au niveau des expressions que nous employons, mais ces questions de sémantique et de rhétorique sont à mon sens indispensables pour penser le monde d’aujourd’hui. Ces questions poétiques sont aussi, et inséparablement, des questions politiques. 

[22] Albert Camus, Sur une philosophie de l’expression (1944), Œuvres complètes, tome I, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », p. 908. 

3. « AVEC » ET « APRÈS »

(Critique de la raison historique)

       Un dernier exemple, mais qui a une valeur toute particulière, tant il est inscrit dans nos habitudes de parole et de pensée, de telle manière qu’avec chaque phrase pratiquement nous les confirmons. Il s’agit de la préposition « après », qui revient pratiquement dans toutes les prises de parole sur Fukushima.

 

       Depuis le 11 mars 2011, nous assistons en effet à une déferlante de manifestations qui essaient d’approcher la question à l’aide de prépositions variées : pétitions contre Fukushima, colloques sur Fukushima, publications et rencontres autour de Fukushima ou malgré Fukushima [23].... Ce tournoiement entre plusieurs prépositions signale bien sûr d’abord la multiplicité des vues qu’on peut avoir sur un événement de ce calibre, la pluralité des axes de réflexion qui s’ouvrent face à un phénomène de cette « taille », mettant en cause et restructurant profondément la totalité d’un univers de pratiques et de croyances.

 

       Mais il signale aussi, et peut-être d’abord, une difficulté majeure : où et comment nous positionnons-nous, ou plus exactement nous prépositionnons-nous par rapport à Fukushima ? Il n’est pas sûr que la réponse à cette question puisse être unique ou univoque (d’où cette voltige de pré- positions/propositions contradictoires), il est en revanche certain qu’elle est difficile car elle engage un nouveau rapport au monde, au langage, à la pensée.

       Parmi les choix possibles, une préposition revient de manière massive, et dans des types de textes très variés : « après ». Elle figure par exemple dans un essai philosophique, celui de Jean-Luc Nancy, L’Équivalence des catastrophes, qui est sous-titré Après Fukushima, tout comme dans le beau livre de Tawada Yôko, Journal des jours tremblants, publié chez Verdier la même année, qui porte exactement le même sous-titre. Elle se trouve également dans un atlas géographique (Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée) et même dans un recueil de haïkus (Après Fukushima). Enfin, dans une quantité de livres didactiques, journalistiques ou scientifiques : Après Fukushima, les scénarios énergétiques de 2050, Que sait-on et que peut-on faire après Fukushima, Fukushima : l’apocalypse, et après ?, etc. [24] 

       Que veut dire vraiment « après » Fukushima, et peut-on même parler d’un après-Fukushima ? Que signifie « post-Fukushima » pour un événement qui continue ?

Fukushima est une catastrophe continuée, interminable, qui remet en question même la notion d’« après ».

[23] Éric Faye, Malgré Fukushima, Paris, José Corti 2014.  

[24] Jean-Luc Nancy, L’Équivalence des catastrophes – Après Fukushima, Paris, Galilée, 2012 ; Tawada Yôko, Journal des jours tremblants – Après Fukushima, Lagrasse, Verdier, 2012 ; Ph. Pelletier, Carine Fournier, Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée, Paris, Éd. Autrement, 2012 ; Seegan Mabesoone (éd.), Après Fukushima, recueil de haïkus, Villeurbanne, Éd. Golias, 2012 ; Jacques Foos, Yves De Saint-Jacob, Après Fukushima, les scénarios énergétiques de 2050, Paris, Hermann, 2011 ; Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire que sait-on et que peut-on faire après Fukushima ?, Paris, Eyrolles, 2012 et Sortir du nucléaire après Fukushima, Paris, Eyrolles, 2012 ; Christophe Sabouret, Fukushima : l’apocalypse, et après ?, Saint Malo, Pascal Galodé Éditions, 2011.

       La plupart de ces livres sont passionnants. Mais, si l’on examine le sens de tous ces titres, un point d’interrogation subsiste : que veut dire vraiment « après » Fukushima, et peut-on même parler d’un après-Fukushima ? Que signifie « post-Fukushima » pour un événement qui continue ? On comprend qu’il y a évidemment dans cet « après » la volonté de désigner le 11 mars 2011 comme un point de rupture et en même temps de départ. Pourtant, Fukushima est une catastrophe continuée, interminable, qui remet en question même la notion d’« après » : ce que prédisait déjà Günther Anders, lorsqu’il disait que nous sommes entrés avec le nucléaire dans « le temps de la fin », un temps du délai infini [25], et plus récemment Ulrich Beck, résumant le paradoxe de l’événement dans une formule saisissante : « Toutes les victimes de Fukushima ne sont pas encore nées [26]. » 

 

[25] Le temps de la fin signifie que nous sommes entrés dans un temps où nous pouvons chaque jour provoquer la fin du monde, mais aussi où « le temps qui nous reste ne peut plus être relayé par un autre temps mais seulement par la fin» (Günther Anders, dernier chapitre de Die atomare Drohung: Radikale Überlegungen zum atomaren Zeitalter, Munich., C.H. Beck, 1993, trad. française : Le temps de la fin, Paris, L’Herne, 2007).

[26] Dans le film de Watanabe Kenichi, Le Monde après Fukushima (Arte/Kami Productions, 2013). 

       La vérité, c’est qu’on devrait peut-être – mais est-ce possible ? – se passer du mot « après » lorsqu’on évoque Fukushima... En effet, s’il est difficile de décrire cet événement, et même tout simplement de le nommer, il est tout aussi difficile de l’intégrer à un schéma historico-philoso- phique. Tout se passe désormais comme s’il n’y avait plus de conception de l’Histoire qui permette de prendre en  compte ce genre d’événement : quelque chose échappe à la pertinence de la datation, voire à la nécessité de la datation, en s’éloignant d’une vision statique, figée, qui résumait le monde en une évidence transparente, lui prétendant un sens et une finalité supposée [27].

 

[27] Le nom propre en viendrait alors à remplacer une nomination historiquement datée. Fukushima au Japon, mais aussi Tiananmen en Chine, Tahrir en Egypte ou Maidan en Ukraine... : tous ces événements ne rentrent plus dans les conceptions « paléo-européennes » de l’Histoire. Je renvoie ici au débat que j’ai eu avec Jean-Luc Nancy en avril 2014 à La Manufacture des Idées, « Penser et écrire avec Fukushima », texte à venir sur le site Tokyo Time Table.

« Tout se passe désormais comme s’il n’y avait plus de conception de l’Histoire qui permette de prendre en  compte ce genre d’événement : quelque chose échappe à la pertinence de la datation, voire à la nécessité de la datation. 

       Tous ces événements ne rentrent plus dans les conceptions "paléo-européennes" de l'Histoire. »

       Cette thèse est évidemment très difficile à penser, « dans la mesure où elle s’oppose radicalement du point de vue chronologique à l’entendement qui de manière moderne représente des mondes  [28] », c’est-à-dire, très concrètement, à un certain habitus (linguistique, symbolique, et peut- être même en partie biologique), qui nous pousse à voir les choses dans une séquence « avant/pendant/après ». Il y a là un bouleversement de nos catégories de perception et d’appréciation ordinaires, un effet de perturbation majeur : peut-on penser le monde d’aujourd’hui sans cette flèche tendue du temps, en sortant de cette raison historique, de cette Raison faisant histoire ? Ce fondement chronologique de la crise que nous vivons ne concerne certes pas seulement le nucléaire, mais celui-ci en est particulièrement emblématique, tant il engage des échelles de temps inhabituelles et, à proprement parler, inimaginables. Nous touchons manifestement avec lui aux limites du temps historique classique, et vivons sous sa coupe un essoufflement – voire un épuisement total – d’une certaine représentation du temps et de l’Histoire.

       Si la préposition « après » ne convient pas pour penser Fukushima, c’est qu’il n’y a pas d’« après-Fukushima », au sens où on pourrait passer à autre chose, « dépasser » Fukushima. Pourtant, il y a bel et un bien un monde – à décrire, à critiquer, mais aussi à construire et à accompagner – à partir de cette catastrophe, dans son ombre portée. Qu’est-ce alors que ce « monde d’après », si Fukushima est toujours avant (ou devant), bref si Fukushima ne passe pas, ne peut pas devenir du passé ? Et que mettre à la place de cet « après » ? 

       Pour ma part, sans aucune exclusive ni préjuger d’autres solutions possibles, je proposerais volontiers de penser Fukushima à l’aide de la préposition « avec ». Penser et créer « après » Fukushima si l’on veut, dans son ombre portée, « contre » Fukushima évidemment (dans ses effets mortifères), mais surtout « avec » Fukushima, c’est-à-dire en tenant compte de Fukushima, dans la proximité sans cesse renouvelée de ses paysages et de ses habitants. 

 

[28] Sur ce point, je renvoie au livre qui me semble fondamental de Peter Sloterdijk, La Mobilisation infinie, op. cit

       Penser avec Fukushima ne veut pourtant pas dire « vivre avec la radioactivité », comme nous y invite doucereusement le programme international ETHOS, qui visait à adapter la vie dans les zones biélorusses contaminées par la catastrophe de Tchernobyl et se trouve désormais également en ordre de marche à Fukushima [29]. Il ne s’agit pas de « faire avec », avec toute la résignation qui est parfois présente dans cette expression. Mais bien au contraire de faire travailler ensemble les gens qui réfléchissent sur Fukushima, quels que soient leurs domaines respectifs, dans le sens très concret d’une collaboration transversale et pluridisciplinaire, mais aussi dans un sens plus large, en modifiant de manière radicale notre relation à notre site et à nos conditions d’habitat.

[29] Sur Ethos, voir les travaux d’Yves Lenoir pour le Bélarus (notamment lors du séminaire « Pérégrinations en territoire radiocontaminé », 10 janvier 2014, École Normale Supérieure de Lyon, disponible en ligne.

Et ceux de Kolin Kobayashi et de Michel Fernex pour Fukushima, par exemple dans la vidéo ci-contre. 

« Il ne s’agit pas de « faire avec », avec toute la résignation qui est parfois présente dans cette expression. Mais bien au contraire de faire travailler ensemble les gens qui réfléchissent sur Fukushima, en modifiant de manière radicale notre relation à notre site et à nos conditions d’habitat..»

       Si le 11 mars a montré quelque chose, c’est bien l’inefficacité des valeurs de progrès liées à la pseudo-rationalité technologique et l’ineptie de la priorité donnée à l’économique sur tous les autres secteurs de la vie. Pour lutter contre celles-ci, il me semble que nous et les générations futures devrons en même temps nous ressourcer à des connaissances très anciennes et faire preuve d’une imagination nouvelle : au lieu de ne voir le territoire que comme un espace à conquérir et à soumettre, ainsi qu’à exploiter, il serait souhaitable par exemple d’en revenir à certaines conceptions très anciennes sur l’importance de la nature et de voir le territoire comme un prolongement de notre propre existence. La « pensée avec » mériterait aussi ici d’être revisitée, réévaluée, revalorisée : nous ne vivons pas « sur » un territoire mais « avec » celui-ci, dans sa diversité, avec ses ressources aussi bien que ses contraintes. 

       Ce n’est ni la technique ni le calcul scientifique qui nous permettront de veiller sur notre Terre et sur la fragilité de nos existences, mais bien une certaine qualité d’attention à ce que nous nommons, à tort, en français comme dans d’autres langues : « l’environnement ». Car le monde ne nous environne pas. Nous ne sommes pas seulement dans le monde, ou au milieu du monde : nous sommes avec

CONCLUSION : ÉLOGE DE LA DÉVIANCE

(Critique de la raison participative)

       En 2008, le philosophe Arnaud Spire demandait à Edgar Morin : « À quelles conditions pourrait s’effectuer une transvaluation vers un ensemble de nouvelles valeurs qui permette de passer » à un autre type de société ? « La condition, répondit-il, c’est la masse critique des mouvements déviants. Car en politique, l’efficacité de l’action est différente de l’efficacité physique. En politique, on est obligé de fournir beaucoup d’efforts qui paraissent vains pour que l’une de ces actions permette que quelque chose se transforme [30]. »  

[30] Le 25 avril 2008, au Forum de Blanc-Mesnil. Compte-rendu disponible en ligne sur le site La rumeur tue.

       Le travail que demande l’événement nommé « Fukushima » est évidemment un travail collectif (c’est aussi le sens du mot « avec »), mais il passe par une multiplicité de petites déviances singulières, ou de déviations individuelles, qui se trament quotidiennement au sein de nos existences, à même la vie de tous les jours. En 2012, dans Fukushima, récit d’un désastre, j’ai forgé et commencé à développer le concept de « demi-vie ». Je l’ai fait en réaction à une expression technique empruntée au jargon nucléaire, qui me semblait exemplaire de sa grande hypocrisie en la matière, mais également en référence aux écrits de Georges Perec [31]. Perec, à ma connaissance, n’a jamais évoqué nulle part la question du nucléaire, mais il a au fil de ses écrits développé une critique à la fois calme et incisive des conditionnements modernes, qui me semble être pleinement utile aujourd’hui : il fut notamment l’un des premiers à avoir compris que tout allait désormais se jouer au niveau « infra-ordinaire », dans la manipulation quotidienne, banale autant que scandaleuse, des informations, comme dans les réponses que nous pouvons lui apporter (une vigilance de tous les instants, le soin quotidien porté à notre habitat).

       Je ne peux donc, pour finir, que nous encourager à la déviance, à la déviation ou à la désobéissance que chacun de nous peut apporter au système pour que Fukushima ne soit pas cet immense gâchis auquel nous assistons aujourd’hui, mais une formidable invitation, individuelle et collective, à la recherche et à l’invention. 

[31] Voir Fukushima, récit d’un désastre, Paris, Gallimard, 2012 (rééd. Folio, 2013) et sa troisième partie : « La demi-vie mode d’emploi », p. 220-306. 

Penser avec Fukushima,

sous la dir. de Christian Doumet et M. Ferrier,

« Introduction : Avec Fukushima », p. 9-36.

©2016 by Michaël Ferrier/Ed. Cécile Defaut pour l'introduction.

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