Michaël FERRIER

 

 

 

TOKYO : CAPITALE DE L'IVRESSE

Tokyo, la Ruelle des Ivrognes, Shibuya

のんべい横丁、渋谷

Au Japon saoul dans un

bar

ça

va

Tokyo, 18 mai 1976 Richard Brautigan

« Hommage au poète de haïku japonais Issa »,

traduit par N. Richard, Journal japonais,

Paris, 10/18, 1993

       Tokyo est la ville des bars. Berlin, Londres, oui. New York, bien sûr. Mais Tokyo est la ville des bars. Dans ce pays de danger et d’alerte continuels, toujours exposé à quelque catastrophe – tsunami, incendie, typhon, éruption, séisme, inondation… (Claudel s’indignait qu’on ait pu « placer la capitale d’un pays sur ce couvercle de chaudière ») –, les bars sont à la fois des retraites et des refuges, des tanières et des sanctuaires…

       Ce sont des lieux qui sont pour ainsi dire fériés. Des lieux de vacance, de suspension et de disponibilité, dans le vacarme ambiant. Au milieu de la cohue perpétuelle des gens, qui vont au travail ou qui en reviennent, au cœur de toute cette agitation multicolore, dans la folle écriture des antennes, des fils électriques et des enseignes publicitaires qui forme la trame de la plus grande ville du monde, quand l’horizon vire au rouge, dans la sagesse du soir, heureusement il y a les bars.

 

       Il y en a pour tous les goûts et pour tous les budgets. Des bars-cavernes et des bars-donjons, des tavernes cachées dans une bibliothèque ou des troquets nichés sous une voie ferrée. Certains bars suivent le dessin d’une plante ou d’une fleur (comme ce bar-tulipe de Shibuya, où les sièges s’ouvrent comme des pétales), d’autres sont conçus comme des cliniques ou des prisons (comme l’Alcatraz E.R., bar-pénitencier, où une serveuse-geôlière vous mène à votre cellule…). En dehors des bars à thème, plus fous et plus surprenants les uns que les autres, il y a tous ces bars moins rutilants et moins spectaculaires, mais qui donnent à Tokyo son cachet inimitable. Au coin d’une ruelle, une enseigne discrète, voire introuvable ; au mur une rangée de bouteilles éclairées par-derrière, des étagères chargées de vieux vinyles ; dans la pénombre, l’odeur de bois de pin du comptoir, le frottement du diamant sur le disque noir.

 

       Partout, au moment où on s’y attend le moins, des bars minuscules, certains à peine plus grands qu’un trou dans le mur : l’endroit rêvé pour une évasion. Rien qu’au Golden Gaï, ce quartier de Shinjuku constitué de maisons basses dans quelques ruelles entrecroisées au milieu des tours dressées vers le ciel, on compte 257 bars pour environ 2 000 mètres carrés. Faites le calcul : un bar tous les trois mètres ! Le paradis pour les buveurs… On n’y trouve pas seulement de bons alcools, mais aussi de la bonne cuisine et de la bonne musique. C’est de tout cela que l’on est ivre : un bonheur complet, dans un zinc de poche qui fait la moitié de votre chambre. La multiplication des lieux du boire fait indubitablement de Tokyo une ville de l’ivresse.

UNE IVRESSE TOPOGRAPHIQUE

       Il y a aussi la topographie toute particulière de la ville. Dès qu’on quitte les grandes avenues rectilignes, c’est tout un lacis de ruelles étroites et incurvées, une succession de villages et d’échoppes, accompagnée d’une délicieuse odeur de viande grillée au soja et parsemée d’éclats de rire.

       Tokyo est la ville des ruses et des rivières. Peu de gens le savent, mais de nombreuses ruelles de la ville suivent le tracé d’anciennes rivières : les lits ont été comblés mais l'empreinte en a été sauvegardée, sous la forme ici d’un sentier sinueux, là d’une chaussée louvoyante, plus loin d’un chemin serpentin. De plus, les sillons de l’ancienne ville d’Edo n’ont pas complètement disparu et continuent d’irriguer la capitale. Edo était parcouru de rues étroites et de canaux, toute en bifurcations, ponctuée de carrefours à angle droit. Routes détournées, chemins pentus, passages-pièges, colimaçons : dans la logique d’une ville féodale, tout était fait pour ralentir les progrès d’éventuels assaillants. Lorsque la ville a été modernisée et qu’elle est devenue Tokyo, les rues ont été élargies et la structure a été bouleversée ; mais l’admirable « anthropologie spatiale » de l’historien Jinnai Hidenobu (malheureusement non encore traduite en français - voir bibliographie) a montré combien Edo subsiste sous Tokyo et à quel point la nouvelle ville en garde la mémoire. Dans les interlignes de cette mémoire palimpseste et paléographique, de nombreux bars sont venus se lover.

 

C’est pourquoi peu de villes sont aussi propices que Tokyo au « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » que l’alcool peut provoquer. Toutes ces ruelles qui ruissellent vous invitent à l’ivresse. On pourrait même dire que l’ivresse commence par cette déambulation : vous marchez et sans vous en rendre compte vous êtes déjà ivre, ivre de la ville et de ses rues. D’ailleurs, c’est bien simple, quelques minutes et vous êtes perdu. C’est la ville même qui vous prend dans ses rets, avant que le saké vous retienne en ses filets. L’ivresse commence sous vos pas.

ÉLOGE DU DIVIN SAKÉ

Utamaro Kitagawa, 喜多川歌麿

       « Saké » est au Japon le mot qui désigne tous les alcools. Mais si l’on peut boire de tout à Tokyo – des meilleurs vins aux plus beaux whiskys, en passant par des alcools chinois délectables –, il est évident que seule une initiation approfondie au saké japonais, le nihonshû, pourra vous apprendre les vertus de l’ivresse à la japonaise.

       Nul alcool sur la Terre n’est plus riche que le saké en tant que forme et véhicule poétiques. Cet alcool dit absolument tout ce qu’il veut dire, crée éternellement des situations surprenantes, resplendit de sensations inouïes et finalement est la gaieté même. 

       Dans la mythologie japonaise, on apprend que sa fabrication est d’origine divine. Les divinités se caractérisent d’ailleurs par leur maîtrise de l’ivresse : Susanoo, le dieu des Tempêtes, se sert pour endormir le dragon à huit têtes Yamata-no-Orochi de huit cruches remplies d’un saké raffiné huit fois (une des scènes les plus célèbres de la mythologie japonaise), tandis que le légendaire samouraï Minamoto no Raikô, déguisé en moine bouddhiste, utilise un saké spécial fourni par trois dieux rencontrés en chemin pour mettre hors d’état de nuire l’affreux Shuten-dōji, le démon alcoolique qui capture les belles aristocrates de Kyoto pour s’adonner sur elles à des sévices inavouables dans les hauteurs du Mont Ōe.

Minamoto contre Shuten-dōji, le démon alcoolique, triptyque de Yoshitsuya Ichieisa, c. 1860 

Source : Wikimedia

       Élixir de combat, le saké est aussi un breuvage purificateur. Depuis la nuit des temps, il est relié aux rites shintô : les fudoki, des rapports commandés par l’impératrice Genmei en 713, qui documentent de manière détaillée les coutumes du Japon ancien, nous enseignent que la fabrication du saké dans les villages était autrefois confiée à de jeunes vierges, qui mâchaient le riz puis le recrachaient, leur salive provoquant ainsi le début de la fermentation. Le saké n’a pas seulement une fonction sociale (les libations formant en quelque sorte le lubrifiant des relations interpersonnelles), il permet de se mettre en contact direct avec le divin. 

 

       C’est aussi ce que nous disent à leur manière les démarches savantes et subtiles des alcoolisés au saké dans la nuit de Tokyo. Regardez-les se mouvoir délicatement, à pas de loup ou à dos de loutre. Ce sont des chats qui dansent ou des poissons qui plongent, c’est-à-dire des particules instables, qui changent à chaque moment de niveau d’énergie et traversent l’espace en crochets délectables. Des sortes de singularités ponctuelles, qui se déplacent parfois en groupe. Quelque chose rayonne dans leur nuit, qui ne se réduit pas aux déambulations des fêtards ou aux pittoresques querelles d’ivrognes. Ils n’agressent jamais personne (les rixes sont ici rarissimes), mais à travers eux se déploient toute une théorie de la mesure, une méthode consommée de la perturbation, une façon de penser par ricochets, par embranchements et par bifurcations. Un éternel sourire semble flotter dans la pénombre sur leurs lèvres humectées. Ils en sont la preuve vivante : le bonheur du saké est comme une nasse qu’on tire d’un autre monde.

IVRESSE ET DÉMOCRATIE

Shōjō, masque d'ivrogne au doux sourire, kabuki 

       Mais ce n’est pas tout : topographique, sensible et musicale, l’ivresse tokyoïte a également une vertu politique. C’est ce que nous enseigne le chef-d’œuvre de Nakae Chômin, Dialogues politiques entre trois ivrognes [voir bibliographie]. Nous sommes en 1887 et le Japon est à un tournant de son histoire. Le gouvernement est en train d’élaborer une Constitution à huis clos, dogmatique, autoritaire, rejetant toutes les propositions de l’opposition. C’est tout le xxe siècle qui est en train de se mettre en place, avec l’affrontement entre le mouvement démocratique et le camp nationaliste, dont nous ne sommes pas encore sortis aujourd’hui.

 

       Trois personnages incarnent ici cette polémique : un gentleman occidentalisé, adepte d’un pacifisme radical, un guerrier fougueux, champion de l’expansionnisme militaire, et un grand professeur, maître Nankai, érudit et excentrique, qui sera l’arbitre de cette controverse. Ce dernier, amateur de saké, mène les débats en buvant. Sans mot dire, il écoute attentivement le dialogue puis le relance régulièrement en tendant des coupelles de saké à chacun de ses invités : « Cher Gentleman, j’ai bien compris votre raisonnement. Maintenant c’est à votre tour, cher Vaillant guerrier, de nous faire entendre votre point de vue, j’espère que vous allez nous faire entendre un beau discours… »

 

       On le sait, dans l’histoire du Japon, c’est finalement la position militariste qui l’emportera, menant aux désastres de la guerre et de la colonisation. Mais dans le livre, c’est bel et bien le saké qui a le premier et le dernier mot, c’est lui qui permet à la parole de circuler librement, comme les coupes, d’une bouche à l’autre. Finalement, l’ivresse fait bon ménage avec la démocratie, qui autorise à la fois le contraste et la compréhension, la diversité et l’empathie.

 

       La leçon sera-t-elle mieux comprise aujourd’hui, alors que les tensions couvent à nouveau en mer de Chine ? Si rien ne le laisse supposer, il nous faut d’urgence relire le grand Santōka, dans un haïku superbe et libre auquel, pour finir, je lève mon verre par trois fois :

 

一杯東西なし

二杯古今なし

三杯自他なし

 

Une coupe, plus de différence entre l’Est et l’Ouest

Deux coupes, plus de différence entre le passé et le présent

Trois coupes, plus de différence entre moi et autrui

 

 Michaël FERRIER    

 

 

 

 

 

 

 

 

©2016 Bibliothèque Nationale de France/

2020 Tokyo Time Table

BIBLIOGRAPHIE

-  Jinnai Hidenobu, 陣内秀信 東京の空間人類学」(Anthropologie spatiale de Tokyo), Tokyo, Chikuma shobô, 1992.

-  Nakae Chômin, Dialogues politiques entre trois ivrognes, avec une excellente présentation de Christine Lévy et Eddy Dufourmont, Paris, CNRS Éditions, 2008.

-  Des mérites comparés du saké et du riz, illustré par un rouleau japonais du XVIIe siècle, sous la direction d'Estelle Leggeri-Bauer, Diane de Selliers/BnF,2014.

Texte paru dans la Revue de la Bibliothèque Nationale de France, dossier "Ivresses : Alcool, sociabilité et création littéraire", sous la direction d'Antoine de Baecque et Bérénice Stoll, N°53, 2016, p. 120-125.

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