Christine

ANGOT

 

クリスティーヌ・アンゴ

Née en 1959

 

 

« Écrire l'impossible »

(sur le livre de Christine Angot, Une semaine de vacances)

 

 

Art Press N°394,

Novembre 2012

 

 

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ÉCRIRE L'IMPOSSIBLE

 

 

         « L’inceste au plus haut degré est ce qui ne peut pas être représenté ni dans son apparence ni dans sa conséquence du désir, ni dans son principe, ni dans son savoir, ni dans sa connaissance », écrivait Marguerite Duras dans Agatha (Minuit, 1981), avant de conclure, sagace et tranchante : « L’inceste est invisible. » C'est le tour de force du roman de Christine Angot, Une semaine de vacances (Flammarion, 2012), de prendre acte de ce constat implacable tout en le démentant, poussant son écriture à des limites jusque là rarement atteintes.

       Alors, on est forcé de relire tout à cette lumière sans fard. Et d'abord, le titre : Une semaine de vacances. Titre terriblement anodin : nul ne l'a souligné à ma connaissance, mais un lecteur français y entendra immédiatement l'écho des grands modèles de la littérature de l'enfance, comme dans les romans de Pagnol et la Comtesse de Ségur (Les Vacances), où figurent si souvent les thèmes des châtiments corporels et de l'enfance malheureuse. Intelligence littéraire d'Angot : entre Cinq semaines en ballon et Deux ans de vacances (Jules Verne), son titre convoque toute une mémoire du récit d'enfance ici devenu impossible. « Vacances » ne désigne plus alors qu'un vide affectif et moral, une béance.

       Au début, un couple : lui s'enroule une tranche de jambon autour du sexe, puis requiert d'elle une fellation, qu'elle lui administre sans état d'âme. Ensuite, les scènes de sexe se succèdent, dans des lieux variés - une voiture, un parking, une église - qui constituent le décor interchangeable d'une âpre et interminable exécution. Peu à peu, des repères temporels et géographiques apparaissent : un journal annonce la mort de Franco, une visite à Grenoble est évoquée, nous sommes en 1975, à la Toussaint, en Isère. Une tension dramatique se met en place. Il y a l'accumulation des actes sexuels, décrits de manière purement organique, il y a ce qu'on voit, ce qu'on comprend au fur et à mesure : il est marié, cultivé, elle est très jeune, lit Les Six compagnons, ce ne sont pas deux amoureux ou un couple adultère, mais un père, sa fille - ou du moins celle qui l'appelle papa, puisqu'il veut qu'elle l'appelle ainsi et en tire une grande partie de sa jouissance. Ensuite, il n'y a plus rien à faire : quelque chose de noir, de sourd, de fort pèse de plus en plus à chaque page. Le sentiment d'assister à une mise à mort.

         Temporalité sans ellipses, rythme redondant, phrases serrées, vitesse du récit, crudité clinique des descriptions mettent le lecteur en présence de l'acte, le confrontant avec une réalité impossible dans sa violence même, et qui a pourtant lieu chaque jour. Le jeu des pronoms personnels (la danse des "Il" et des "Elle", soigneusement millimétrée dès les premières phrases : "Il est assis sur la lunette en bois blanc des toilettes, la porte est restée entrouverte, il bande. (...) Elle est dans le couloir, elle sort de la salle de bain, elle marche"), la position des corps devenue visible immédiatement, sa précision incroyable, dessinent page après page une chorégraphie au-delà de l'intelligible. Elle nous montre le crime dans son processus même, banal, terrible, écœurant, répétitif. Elle en restitue les mécanismes.

LE MOT « INCESTE »  NE SUFFIT PAS

 

         Mais, contrairement à ce qu'on pense souvent, pour décrire ce livre - comme toute l'œuvre d'Angot - le mot « inceste » ne suffit pas. S'il en est le socle constitutif, un thème récurrent et structurant, il ne suffit pas à l'épuiser. Ce serait le réduire à une forme de témoignage ou de document, alors que l'organisation du texte et l'économie du récit en font tout autre chose, à mille lieues des récits comme il y en a tant, qui, pour dire l'inceste, l'oblitèrent, le travestissent. La parole d'Angot n'est pas prise dans les rets de la retranscription sociale ordinaire de l'inceste - entre l'apitoiement convenu et la curiosité malsaine - et c'est exactement ce qu'on lui reproche.

 

         Angot brise en effet la logique sociale qui interdit de parler de l'inceste autrement que selon certains codes bien établis, autrement dit de le taire : lorsqu'elle met à nu la violence dans le langage (la prononciation du w) et celle des usages pédagogiques (le "père" apprend sans transition à la fille comment on nomme les deux versants d'une montagne et ce qu'on appelle un 69, le style des voûtes romanes et la fellation), qu'elle refuse la commode distinction entre le coupable et la victime, le regard compassionnel et l'étiquette victimaire, l'espoir de réhabilitation dispensé aux victimes si elles se plient au grand récit social de l'aveu et de la rédemption, c'est toute la charpente symbolique qui fonde les rapports sociaux qui est remise en cause. Le scandale d'Angot est là, sa véritable subversion : montrer, comme jamais personne avant elle sur ce thème, tout ce que la société condamne formellement et met pourtant en acte quotidiennement.

 

         Cette parole neuve, il n'est pas facile de l'accepter. Certains détourneront le regard, fermeront le livre ou lui adresseront des sarcasmes. Bien sûr, il est sans doute d'autres manières de dire cela, par touches merveilleusement légères, comme dans la littérature japonaise (Le pont flottant des songes de Tanizaki). Il est aussi permis de penser que le rire puisse fournir une arme aussi redoutable que la prose acérée d'Angot. Mais il n'est pas possible de nier l'évidence : la cohérence, la force et l'intelligence de cette écriture, autant que son exigence et son efficacité dans l'ouverture d'un insoutenable espace de vérité.

 

         Cette parole neuve, il n'est pas facile de l'accepter. Certains détourneront le regard, fermeront le livre ou lui adresseront des sarcasmes. Bien sûr, il est sans doute d'autres manières de dire cela, par touches merveilleusement légères, comme dans la littérature japonaise (Le pont flottant des songes de Tanizaki). Il est aussi permis de penser que le rire puisse fournir une arme aussi redoutable que la prose acérée d'Angot. Mais il n'est pas possible de nier l'évidence : la cohérence, la force et l'intelligence de cette écriture, autant que son exigence et son efficacité dans l'ouverture d'un insoutenable espace de vérité.

 

Tanizaki, Le pont flottant des songes (1959)

 Michaël FERRIER 

 

©2012 by Michaël Ferrier/Art Press

Photo : le magnifique photographe turc Yusuf Sevincli

©2014-2020 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

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