Maurice PINGUET

M. Pinguet.jpg

Le Texte Japon, Seuil, 2009

Tokei-ji, 東慶寺

 

 

 

L'Art des fleurs

5 mai 1929 : naissance à Montluçon (Allier).

 

1949 : reçu à l’École Normale Supérieure, où il se lie d’amitié avec Michel Foucault, qui y est entré en 1946.

 

1950 et 1951 : licence et maîtrise de Lettres classiques.

 

1953 : reçu premier à l’agrégation de Lettres classiques.

 

1953-1955 : professeur au Lycée de Troyes (Aube).

 

1955-1958 : attaché de recherche au CNRS (pensionnaire de la Fondation Thiers).

 

1958-1963 : lecteur de français à l’Université de Tokyo.

 

1963-1968 : directeur de l’Institut franco-japonais de Tokyo. Il y invite Roland Barthes pour la première fois en 1966, qui y écrira une partie de L’Empire des signes.

 

1968-1979 : maître-assistant, puis maître de conférences à l’Université Sorbonne Nouvelle (Paris 3).

 

1979 : professeur à l’université de Tokyo.

 

1984 : publication de La mort volontaire au Japon, aux Éditions Gallimard.

 

1989 : professeur à l’université Waseda de Tokyo.

 

16 avril 1991 : Maurice Pinguet meurt d’un cancer du pancréas. Un hommage funéraire lui est rendu lors d’une cérémonie où sont présents de nombreux amis et intellectuels japonais, au temple Tôkei-ji de Kita-Kamakura.

         Biographie extraite du recueil Le Texte Japon, introuvables et inédits, publié aux éditions du Seuil en 2009 (rééd. 2016).

       « L’art des fleurs » est un texte de Maurice Pinguet complètement inédit, qui n'avait pas été repris même dans Le Texte Japon pour des raisons de place. Le manuscrit porte en marge : « juin 1971 ».

Michaël Ferrier

Tracez dans les occupations de la journée une ferme parenthèse,

confrontez-vous pendant trente ou quarante minutes à la grâce fragile de quelques rameaux

Dessin du Sōka Hyakki (1820), éd. Ikenobō Senjō「挿花百規」、池坊専定

         Art parfois capable d’éphémères chefs-d’œuvre – ou tout simplement, passe-temps d’une heure sans souci, l’arrangement des fleurs (appelé là-bas ikebana) nous vient du Japon, parmi tant d’autres façons d’orner la vie qu’inventa ce peuple sensible.

 

         Tracez dans les occupations de la journée une ferme parenthèse, confrontez-vous pendant trente ou quarante minutes à la grâce fragile de quelques rameaux : c’est assez pour sentir à l’aspect des verdures et des pétales le cœur s’alléger peu à peu des tracas. Munis de deux ou trois principes et d’un peu de savoir-faire, jouez à tracer des arabesques, à suggérer des jaillissements – et voici une œuvre qui va illuminer pour quelques jours un angle de la maison.

 

         Mais la règle du jeu est peut-être moins de produire une œuvre que de produire en soi un instant d’apaisement. De même qu’on se fait une patience en mettant en jeu ses projets au hasard des cartes, il s’agit pour ce genre de réussite, de diluer d’abord chagrins et désirs au silence de toute la nature résumée en quelques corolles. Les fleurs nous donnent une leçon : on dit parfois au Japon qu’elles nous enseignent à vivre – qui sait arranger les fleurs sait aussi arranger sa vie.

Et l’on raconte que les premiers bouquets placés sur les autels eurent moins le sens d’une offrande que d’une consolation donnée aux rameaux brisés par le vent

Teshigahara SōfuMure (Groupe), exposition "Abstraction et Fantaisie",

Musée national d'art moderne de Tokyo, 1953

勅使河原 蒼風

         À ces vies coupées, si proches de l’agonie, nous allons insuffler une ultime vitalité (ikebana signifie « ranimer les fleurs »), un dernier sursaut de gloire avant l’extinction. N’oublions pas que cet art est né au Japon avec l’introduction du bouddhisme au VIe siècle. Il est donc imprégné de l’infinie compassion du Bouddha pour toutes les formes de la vie, – sentiment que nous concevons mal en Europe, sinon par certains aspects de la piété franciscaine. Et l’on raconte que les premiers bouquets placés sur les autels eurent moins le sens d’une offrande que d’une consolation donnée aux rameaux brisés par le vent. Soyons donc en esprit le dévot des fleurs que nous manions, autour de leur épanouissement tranché faisons œuvre réparatrice.

 

         Innombrables sont au Japon les élèves (femmes et jeunes filles surtout) qui suivent des cours de fleurs. Chaque professeur, obscur ou célèbre, se rattache à l’une des cinq ou six écoles principales qui perpétuent l’art : c’est d’elle qu’il a reçu ses diplômes, c’est à elle qu’il doit allégeance. En choisissant un maître, les élèves se trouvent donc inféodés à l’un de ces clans où l’autorité se perpétue souvent de père en fils. Le prix des leçons reste acquis au professeur, mais le coût des diplômes (une centaine de francs en fin d’année) revient à l’école dont il se réclame. Structure très stricte et très souple : ne dirait-on pas que chaque école de fleurs ressemble à une plante ? Le tronc unique s’enracine dans une tradition, puis il se divise, par ces nombreux professeurs, en mille rameaux qui apportent aux jeunes bourgeons la sève du style, non sans recevoir en échange par les feuilles des diplômes le chlorophylle monétaire qui permet l’accroissement.

 

         D’une école à l’autre, le style et les techniques peuvent varier : à l’aile droite, l’école Ikenobo tient son nom du patronyme de son fondateur depuis cinq siècles et elle suit une tradition volontiers cérémonieuse – à l’aile gauche, l’école Sogetsu, créée voilà quelques années par le maître contemporain Sofu, se place en avant-garde et cultive la surprise.

 

         Les méthodes d’enseignement mettent toujours l’accent sur la pratique : le professeur compose un arrangement sous les yeux de l’élève, puis il en sépare les éléments et il s’agit alors de reproduire l’œuvre initiale. Méthode imitative et répétitive, pendant plusieurs mois. Plus tard, l’élève s’essaiera lui-même à des compositions qui seront examinées et corrigées – mais le jour viendra où il pourra présenter un bouquet sous son nom à l’une des expositions publiques de son maître ; les meilleurs seront appelés à participer aux expositions d’ensemble qu’organise deux ou trois fois par an dans chaque grande ville la branche locale de l’école.

 

         Les principes sont donc rarement énoncés, – ils existent pourtant. Et puisqu’en France l’enseignement des fleurs est nul ou embryonnaire, devenons autodidactes : armons-nous d’un sécateur et d’un peu de patience, étudions de belles photographies d’arrangements et confions à notre mémoire quelques idées pour guider nos tâtonnements.

L'harmonie dans la diversité :

à la seule condition d’en créer un accord harmonieux,

rassembler tous les fragments de l’aveugle beauté éparse qui peuple notre Terre

Dessin du Sōka Hyakki (1820), éd. Ikenobō Senjō

「挿花百規」、池坊専定

         Des quatre ou cinq principes que nous allons résumer, le plus général prescrit l’harmonie dans la diversité. L’arrangement doit à tout prix éviter la monotonie – sans pourtant jamais braver la dissonance. Que cette règle inspire d’abord le choix du vase, en accord avec les fleurs choisies. Evitons une porcelaine trop colorée : ne porte-t-elle pas déjà sur ses flancs des entrelacs polychromes, n’est-elle pas déjà par elle-même tout un bouquet éternisé par le feu ? L’éclat des corolles végétales serait amoindri s’il se trouvait comme répété par les corolles de céramique. De préférence, puisque le vase figure le sol de la plante nouvelle que nous ferons jaillir, choisissons un grès rugueux, rocailleux – ou bien une vaste coupe plate où l’eau puisse comme dans un étang refléter les rameaux riverains. Dans un vase vertical, les tiges s’appuieront au col – dans un plat circulaire ou rectangulaire, elle seront fixées sur un ou deux pique-fleurs, mais près d’une rive, jamais au centre. Verticale ou horizontale, la forme du vase et ses dimensions vont commander le volume du bouquet et son attitude générale.

 

         La même règle de diversité veut qu’on regroupe en un seul arrangement des éléments tout différents : quelques fleurs et toujours quelques feuillages, mais venus d’une autre espèce. Des fleurs seules : monotonie – trois ou quatre espèces différentes : à moins d’une grande maîtrise, ce serait le chaos. Dans tous les cas, le feuillage est nécessaire, il rehausse l’éclat des pétales, il aère le bouquet, il enrichit son foisonnement, il est le principe de son volume et de sa respiration comme la fleur est le principe de son coloris. De ces deux éléments, toutes les combinaisons sont possibles et le secret de l’ikebana est de savoir réaliser des alliances très simples et très hardies : iris protégés par quelques rameaux de lauriers, camélias blancs égayant le vert sombre d’une branche de pin. Nous goûtons ainsi la joie de composer une plante inconnue de la botanique, un être inattendu dont les organes s’entrelacent pour former une chimère végétale. Les fruits ne seront pas oubliés : rien n’est plus émouvant qu’une branche, par exemple, de kakis environnée de quelques herbes d’automne. L’arrangement peut s’enrichir aussi de mousses et de pierres qui rappellent un rocher ou, dans une coupe, les galets de la rive. Un fragment d’écorce ou de racine peut évoquer la souche d’un arbre séculaire. On peut en somme, à la seule condition d’en créer un accord harmonieux, rassembler tous les fragments de l’aveugle beauté éparse qui peuple notre Terre, on peut franchir les frontières du règne végétal et composer par synthèse des poèmes plastiques. Dans ses arrangements d’éléments végétaux, minéraux et métalliques (parfois proches de Calder ou de Tinguely), l’école Sôgetsu explore ces surprenantes rencontres.

Kyoko Hamada et Tetsuya Miura : roses Serena, feuilles et fruits du pommier

Vase de bronze : Just Andersen, courtesy of Dienst + Dotter Antikviteter.

Source : New York Times

         Quelle que soit la variété des éléments appelés à se composer, chacun doit être sévèrement sélectionné. Tout l’accent est mis sur la qualité, la quantité ne compte pas. Il suffit de quelques pivoines, d’une touffe d’azalées, de deux ou trois arums. Dans ce principe de raréfaction se prolonge, venu du XVIe siècle, l’esprit des maîtres du thé, tous imbus de sobriété. Le chef du Japon d’alors, Hideyoshi, voulut, dit-on, admirer un jour les volubilis bleus qui faisaient la gloire du jardin de Sen no Rikyû, le grand maître de thé ; au jour fixé pour la visite, il pénètre au jardin : stupéfaction, plus une seule fleur, toutes ont été coupées ! Sen le conduit alors dans un pavillon à l’écart et lui montre au col d’un vase, seul rescapé de l’impitoyable sélection, le plus parfait des volubilis. Par contraste, ne dirait-on pas que nos bouquets occidentaux tiennent leur valeur de la quantité, du foisonnement ? Leur touffe compacte et symétrique imite la gerbe de céréales, la brassée des épis comestibles. Ne les place-t-on pas d’habitude sur la table ou sur le buffet ? L’impression d’abondance doit être primordiale : un bouquet de fleurs des champs sera naïvement copieux et varié, et même nos fleurs mondaines mimeront la multiplicité, à qualité égale onze roses seront toujours plus belles que neuf, les voici vite réparties dans un cristal et le seul soin qu’on donne à leur arrangement sera d’en composer une masse homogène d’apparence aussi plantureuse que possible.

Toyotomi Hideyoshi (1537–1598), régnant en maître sur tout le Japon, se précipite à Kyoto chez Sen no Rikyū (1522–1591) pour admirer les fleurs. Il pense qu'il va admirer un jardin entier de belles-de-jour en pleine floraison, mais le maître de thé a coupé toutes les fleurs, n'en gardant qu'une seule, qu'il place dans le tokonoma(alcôve) de la maison de thé... C'est « le principe de raréfaction (...) l’esprit des maîtres du thé, tous imbus de sobriété » qu'évoque Maurice Pinguet dans ce texte.

Scène d'ouverture du film Rikyû (1989) de Teshigahara Hiroshi.

「利 休」、1989年、オープニング・シーン

Source : Colin Gibson

dans l’entrelacs des fleurs, des feuilles et des branches,

un équilibre instable et dynamique,

une configuration symbolique où semble se résumer en microcosme notre insertion dans l’univers

         Mais le style japonais nous suggère d’ajouter un peu de vide à la nature, la règle est de sacrifier tout ce qui fait double emploi, d’épurer les lignes, d’espacer les éléments. C’est en somme l’art de dessiner au sécateur. Au début, on hésite souvent devant les suppressions nécessaires : il faut s’entraîner par discipline au geste hardi qui faisant tomber tout un rameau dégage soudain le tracé enfoui dans la profusion végétale.

 

         Les formes que révèle ce travail de retranchement seront toujours asymétriques : ce qui se redouble et se répète est effacé. L’art japonais compose ses équilibres au mépris de l’égalité. Nos traditions occidentales, telles qu’elles culminent dans le jardin à la française, sont rebelles à ce principe. Pour maîtriser ces figures décentrées, nous nous laisserons guider par le principe ternaire qui aide à les organiser. C’est là sans doute la règle la mieux connue de l’ikebana : tout arrangement doit s’ordonner autour d’un triangle imaginaire – l’élément le plus élevé figure le ciel, un élément horizontal représente le sol et, entre sol et ciel, un troisième foyer, l’homme, doit s’établir. Chacun de ces trois éléments sera matérialisé par une corolle ou un feuillage principal, souvent étayé de motifs secondaires. Triangle scalène, posé de biais, ce schéma très simple autorise toutes les transformations, mais toujours il permet d’ébaucher dans l’entrelacs des fleurs, des feuilles et des branches, un équilibre instable et dynamique, une configuration symbolique où semble se résumer en microcosme notre insertion dans l’univers.

 

         Ajoutons encore que, comme tout être vivant, le bouquet japonais présente une face et un revers, il n’est point fait pour être vu de tous côtés comme la gerbe occidentale. Il s’adosse au mur et s’offre de là à notre regard. C’est donc comme un visage que nous devons le composer – visage inattendu mais amical que la nature a délégué vers nous, sourire végétal que nous avons fait fleurir sous nos doigts.

 

         Sourire silencieux, sourire éphémère. Dans ces rameaux qui n’ont jamais été plus sveltes, ne savons-nous pas que la sève a cessé de couler ? À l’opposé de la beauté dont parle Keats, qui veut être une joie pour toujours, la beauté des fleurs est la joie d’un instant. Toute fleur défleurit, mais n’est-ce pas cette évanescence qui nous fascine en sa contemplation ? Devant ces vies brèves et radieuses, nous sentons se greffer à notre âme un tacite appel – mono no aware, disent les Japonais : quelque chose dans les choses qui passe et qui dit ah.

 Maurice PINGUET     

Texte inédit

©2018 by Tokyo Time Table

       Pour une présentation plus complète de Maurice Pinguet :

       Pour d'autres textes et documents sur l'ikebana, on pourra consulter le magnifique film de Teshigahara Hiroshi (勅使河原 宏, 1927-2001), Ikebana (1957), véritable poème sonore et visuel sur l'art de son père, Teshigahara Sōfu (勅使河原 蒼風, 1900-1979), fondateur en 1927 de l'école d'ikebana Sogetsu (草月流).

       Ainsi que le texte de Paul Morand intitulé "L'Art des fleurs", paru dans Le Figaro en 1937 et jamais repris en volume depuis.

 

       On  trouvera ces deux pépites en cliquant sur le lien suivant :

©2014-2020 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

  • w-facebook
  • Twitter Clean
  • w-googleplus