NUMA

Shôzô

 

«  Yapou, bétail humain »

 

 

Texte paru dans Art Press

n°346, août 2008

 

 

沼正三

Pseudonyme d'un auteur  inconnu 

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       En septembre 2004, la prestigieuse revue Bungeishunjû, qui octroie notamment le prix Akutagawa (équivalent japonais du Goncourt), publie un numéro intitulé : « Les 53 livres qui ont fait trembler le Japon ». Parmi eux figure un roman qui a vu le jour près d’un demi-siècle auparavant dans une revue underground, Kitan Club, « un espace ouvert à l’expression de toutes sortes de déviances sexuelles », et notamment le sado-masochisme... Étonnant destin pour ce livre dont le but proclamé est « d’ignorer tous les tabous de la société », au titre étrange et provocant : Yapou, bétail humain.

La revue Kitan Club, où a paru Yapou pour la première fois : « un espace ouvert à l’expression de toutes sortes de déviances sexuelles »

       L’histoire se déroule sur un peu plus d’une journée et nous entraîne d’un après-midi d’été en Allemagne de l’Ouest dans les années 1960 jusque dans les méandres d’une civilisation future, l’Empire EHS, quelque deux mille ans plus tard. Une Révolution féminine a eu lieu, les femmes ont pris le pouvoir et l’univers est divisé en trois castes sévèrement hiérarchisées reposant entièrement sur la ségrégation raciale : des Blancs d’origine anglo-saxonne dont l’organisme est « en tous points semblable aux hommes de la Grèce antique », des esclaves noirs auxquels la législation n’accorde que le statut de « demi-êtres humains » et qui doivent à la fin de chaque journée rédiger un rapport sur leur travail « sans y omettre le moindre détail », et enfin des Yapous (descendants des Japonais) qui n’ont même plus le statut d’êtres humains et sont donc traités tour à tour comme bétail, jouets, source d’énergie, mobilier, etc.

       Ainsi présenté, l’unique roman de Shôzô Numa a tout pour susciter la perplexité. Auteur incertain (Numa est un pseudonyme signifiant « marécage »...), réécritures complexes (pas moins de trois éditions dites « complètes », en 1970, 1991 et 1993), esthétique et contenu idéologique fortement problématiques (les scènes masochistes et scatologiques y côtoient des réflexions poussées sur l’histoire du Japon et de singulières analyses de philosophie politique) : le moins qu’on puisse dire est qu’il occupe une place déroutante dans la littérature du XXe siècle. La publication aux éditions Désordres de l’ensemble de la trilogie, judicieusement accompagnée des trois postfaces rédigées à l’occasion de sa longue et tumultueuse publication, permet pourtant désormais, sans en épuiser le pouvoir de sidération, d’avoir une vision plus claire de ce roman surprenant.

 

       Il n’est pas sûr en effet qu’à voir uniquement dans Yapou une fresque masochiste ou un délirant roman d’anticipation (un mélange de SF et de SM pour ainsi dire), on lui rende pleinement justice. La publication de l’ensemble permet de le replacer dans son contexte, et tout d’abord dans l’ambiance du Japon d’après-guerre et des mutations brutales auxquelles il a été confronté. C’est en 1956 que Yapou commence à être publié en feuilleton : la même année, le Japon rejoint l'Organisation des Nations Unies et met en place un redoutable système économico-politique qui est d’une certaine manière toujours le sien aujourd’hui : mélange d’influence américaine et de nationalisme, chape de plomb sur ses responsabilités durant la guerre et sur la mémoire coloniale, société du travail reposant sur un productivisme et un consumérisme effrénés...

 

 

Affiche du film 「飼育」d'Ôshima Nagisa (Shiiku, 1961 - titre français : Le Piège), d'après le roman d'Ôe Kenzaburô (1958 - titre français : Gibier d'élevage).

Replacé dans cette perspective, et pour paradoxal que cela puisse paraître, Yapou est autant un roman d’actualité que d’anticipation et gagne par exemple à être comparé aux deux romans d’Ôé Kenzaburô aux titres étrangement consonants publiés exactement à la même période : Gibier d’élevage et Tribu bélante (1958). Traversés eux aussi de fantasmes sexuels et de fascination pour la différence raciale (Gibier d’élevage relate l’emprisonnement d’un soldat noir dans un village de montagne), les romans du futur prix Nobel constituent une puissante contestation du nouvel ordre grégaire qui s’est emparé du pays. Si Numa ne vise ni n’atteint à la dénonciation vibrante d’Ôé, sa description si minutieuse d’un ordre social atrocement contraignant n’en est pas moins un dispositif parfaitement ingénieux – et parfois très ambigu – de critique idéologique, relatant avec une ironie glaciale les ravages de la productivité et de la domestication sociale.

       La publication intégrale laisse aussi voir combien, au fil des années, cette puissance politique est réactualisée en permanence : les allusions à l’apartheid en Afrique du Sud laissent la place à des considérations sur les traites esclavagistes ou sur les facilités d’un monde où la technologie est utilisée pour fabriquer en série des clones esclavagisés et gérer toute manifestation trop intempestive de la libido. Dans le nouvel Empire, le système discriminatoire est appuyé sur un conditionnement médiatique sans faille et une instrumentalisation incessante des corps qui évoque irrésistiblement le bio-pouvoir de Foucault. Animalisation, réification, marchandisation, l’être autrefois considéré comme humain se transforme en chien, en cheval, en ski, en repose-pieds, en urinoir, en crachoir, en vomitoire... Réduit d’un tiers ou d’une moitié, mutilé de manières diverses et surprenantes (son apparence humaine est, de manière troublante, toujours reconnaissable), le voici transformé en accessoire érotique ou en appendice ludique, en quille de bowling ou en toilette vivante, passant par toutes les étapes de la nourriture et de la pourriture. L’ensemble finit par dresser le tableau délectable et inquiétant d’un ordre planétaire curieusement semblable au nôtre, fétichiste, sadique, masochiste et marchand, qui pousse à son comble la puissance du capitalisme et celle du divertissement : « le système de domination le plus évolué jamais mis en place par le genre humain »...

 

 

       Loin d’être l’objet littéraire non identifié que l’on décrit parfois – comme pour mieux le tenir à distance –, Yapoubétail humain est aussi soutenu par une érudition qui est loin d’être feinte et traversé d’un incroyable humour entre Sade, Swift et Dante. Écrit dans une langue inventive, intelligemment rendue par la traduction de Sylvain Cardonnel, s’appuyant sur une technique narrative sûre, toute en digressions et adresses au lecteur, il l’entraîne dans le jeu pervers de la lecture, entre rejet, connivence et complicité forcée. Un livre fort, d’une vraie insolence, sans frilosité morale ni esthétique, qui déploie une réflexion radicale sur les critères changeants de la normalité et l’exercice du pouvoir moderne.

Yapou, bétail humain, éditions Désordres

2005 (t. 1) et 2007 (t. 2 et 3)

 Michaël FERRIER 

 

©2008 by Michaël Ferrier/Art Press/Tokyo Time Table 2014

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