NOTRE AMI L'ATOME

 

 

 Gallimard, 2021

Notre ami l'atome, Gallimard, 2021.jpg

« Nous traversons des villes où plus personne ne vit,

en suivant une route qui ne mène nulle part. »

A scene from Notre ami l'atome--Un siècl

Essai nucléaire dans le désert du Nevada, une scène du film Notre ami l'atome ©Kami productions, 2020

LE MONDE APRÈS FUKUSHIMA

 

 

TERRES NUCLÉAIRES :

UNE HISTOIRE DU PLUTONIUM

 

 

NOTRE AMI L'ATOME

       Notre ami l’atome est la transposition de trois films écrits par Michaël Ferrier et réalisés par Kenichi Watanabe : Le Monde après Fukushima (2013), Terres nucléaires : une histoire du plutonium (2015) et Notre ami l’atome (2020).

       On trouvera ci-dessous des extraits de ces trois parties, des liens vers d'autres textes sur le nucléaire sur le site.

EXERGUES

 

JAMES BALDWIN, HANNAH ARENDT

« L'ignorance alliée au pouvoir

est l'ennemi le plus féroce

que la justice puisse avoir. »

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« C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »

ハンナ・アーレント.jpeg

Source : Catapult

LE MONDE

APRÈS FUKUSHIMA

INHABITABLE - IRRADIÉS - LA PEAU DU LÉOPARD - LES RÉFUGIÉS DU NUCLÉAIRE - LA MER DE LA RADIOACTIVITÉ - DÉCONTAMINATION IMPOSSIBLE - CALCULER L’INCALCULABLE  - L’ÈRE DE LA RADIOACTIVITÉ - DE HIROSHIMA À FUKUSHIMA : ATOMS FOR PEACE - VIVRE AVEC LA RADIOACTIVITÉ ? - FEMMES DE FUKUSHIMA - LE « VILLAGE NUCLÉAIRE » - NUCLÉAIRE ET DÉMOCRATIE - RÉVOLTES : LE DEVOIR DE DIRE NON - « UN ARBRE QUI POUSSE »

LE MONDE

APRÈS FUKUSHIMA

EXTRAIT:

 

« NOUS TRAVERSONS DES VILLES OÙ PLUS PERSONNE NE VIT... » 

 

p.11-13

       Nous traversons des villes où plus personne ne vit, en suivant une route qui ne mène nulle part.

       Préfecture de Fukushima. C’est la fin de l’après-midi, le soleil se couche sur un monde dévasté : il devrait y avoir des enfants qui rient en rentrant de l’école, des jeunes femmes qui discutent en les attendant, des commerçants, des passants, des personnes âgées qui prennent le thé. Mais nous ne trouverons au bout de la route qu’un énorme dosimètre, ces appareils à mesurer la radioactivité qui font désormais partie du paysage, et imposent à tout le monde leur règne lourd, obtus et indifférent.

 

*

 

       Au centre de mesures de l’irradiation de la ville de Nihonmatsu, à 50 kilomètres de la centrale. Un petit garçon en t-shirt blanc, marqué Nike, se déchausse et entre dans une grande pièce sans fenêtres. Il a un dosimètre autour du cou. Porte en fer, quelques chaises, un tableau blanc au mur : c’est l’ambiance grise des laboratoires. Les parois du scanner se referment sur l’enfant. Le médecin fait ses calculs, puis donne à la mère quelques conseils utiles pour temps de contamination :

 

       « Il faut essayer de réduire l’irradiation. Et pour ça, il y a un certain nombre de choses à faire chez vous. D’abord, vous pouvez prendre des bouteilles en plastique, les remplir d’eau et les poser sur le bord des fenêtres. Les bouteilles carrées de 2 litres sont très bien.

Ensuite, si vous pouvez, essayez de faire dormir l’enfant plutôt au rez-de-chaussée qu’au premier étage, et au milieu de la pièce, c’est encore mieux. Car c’est là que la radioactivité est la plus basse. Dehors, plus on est proche du sol, plus c’est radioactif. Mais dans la maison, c’est le contraire, parce que le césium sur le toit augmente le taux de radioactivité dans la pièce. »

 

       Sa voix est calme et posée. Il accompagne ses explications de gestes précis, à l’aide de son stylo et d’un sous-main en plastique bleu. L’enfant écoute, de profil, le dos au mur.

 

*

 

       Ainsi vivent les habitants de la région de Fukushima, s’efforçant de voir l’invisible, de capturer l’insaisissable, dans la limaille d’une existence qu’on hésite désormais à appeler une vie. 

 

Quand la lune passe à l’Ouest

l’ombre des fleurs de cerisier

s’allonge vers l’Est

 

écrivait le poète Buson, un des maîtres du haïku classique, au XVIIIe siècle. Mais aujourd’hui que les pétales emportés par un vent radioactif retombent sur un sol lui-même contaminé, ou dans des rivières pour longtemps empoisonnées, c’est une autre ombre qui gagne : dans une apathie quasi-généralisée se dessinent les contours d’un monde où doucement, banalement, et presque tranquillement, la pollution radioactive s’intègre à nos modes de vie.

AVEC : 

Eiji OGUMA, sociologue, Masahiko HATAKEYAMA, pêcheur, Ulrich BECK, sociologue, Tamotsu BABA, maire de Namie, Mikiko SATO, agricultrice, Naoto KAN, Premier ministre du Japon au moment de la catastrophe de Fukushima, Shôju WATANABE, pêcheur, Michel FERNEX, Docteur en médecine, Shinzô KIMURA, maître de conférences à l'université de médecine de Dokkyô, Richard RHODES, historien, Seiji SUGENO, agriculteur, Miko OTA, agricultrice, Shigeki OTA, agriculteur, Hiroyuki AKIYAMA, journaliste TBS, Kimiko UEHARA, ex-maire de Kunitachi, Eisaku SATO, ex-préfet de Fukushima, Tarô YAMAMOTO, acteur, Hisae SAWACHI, écrivain, Kenzaburô OE, écrivain, Ryûichi SAKAMOTO, musicien et compositeur, Michiko SAITO, directrice de crèche.

ÉQUIPE TECHNIQUE :

Emmanuel VALETTE - photographie, Jérôme COULLET - musique, Sébastien SAADOUN - son, Fabrice TABOURIER - montage

Avec la voix de Jacques BONNAFFÉ.

TEXTE : Michaël FERRIER. RÉALISATION : Kenichi WATANABE.

PRODUCTION : ARTE France/Kami Productions 2013

Jizô, divinités du mont Osore, photo Ken

Jizô, divinités du mont Osore, « la montagne de l'Effroi »,

photo Watanabe Kenichi ©Kami Productions 

TERRES NUCLÉAIRES:

UNE HISTOIRE DU PLUTONIUM

LE PLUTONIUM : « UNE TOXICITÉ DIABOLIQUE » - HANFORD : LE GRAND SECRET - THE BIG MESS : LE GRAND BAZAR DU PLUTONIUM - DE MARCOULE À LA HAGUE : « MAINTENANT, C’EST LÀ… »  - LE COÛT INFINI DE LA DÉCONTAMINATION - LA GUERRE N’EST JAMAIS LOIN - COBAYES HUMAINS : LE GREEN RUN - UBU NUCLÉAIRE -NUCLÉAIRE CIVIL/NUCLÉAIRE MILITAIRE : LA GRANDE ILLUSION - LE SURGÉNÉRATEUR : LE RÊVE DU PERPETUUM MOBILE - UN « PRODUIT-MIRACLE » : LE MOX - L’AIGUILLE ET LA BAUDRUCHE - « TOUJOURS UNE SORTE DE MENSONGE » : LES SENTINELLES - UN SYSTÈME SACRIFICIEL - LE ROYAUME DE PLUTON

TERRES NUCLÉAIRES : UNE HISTOIRE DU PLUTONIUM

EXTRAIT:

ROKKASHO, HANFORD, LA HAGUE :

RESSEMBLANCES GÉOGRAPHIQUES,

ANALOGIES HISTORIQUES, SIMILITUDES POLITIQUES

p.21-22

       À la pointe Nord de l’île principale du Japon, sur un petit cap qui a la forme d’une hache, se trouve le mont Osore, l’entrée des Enfers dans la mythologie japonaise. C’est une région volcanique entourée de montagnes, battue par les vents. Elle est parcourue de vapeurs de soufre, qui donnent aux roches d’étranges couleurs, jaune moutarde ou vert de chrome. Partout flotte une petite odeur de vase. Au bord d’un lac, on croise des statuettes de pierre, les Jizô, ces divinités censées accompagner l’âme des enfants morts dans leur passage vers l’au-delà. 

 

         Osore-san veut dire : la Montagne de l’Effroi. Par une troublante coïncidence, c’est ici que les hommes ont décidé d’installer le cœur du système nucléaire japonais. Ici se trouve en effet un centre de stockage de déchets radioactifs et la seule usine de plutonium de l’Archipel : Rokkasho.

 

*

         

         Une route de campagne, sur la route de Hanford, aux États-Unis. Dans la voiture, une voix rauque, enrouée par l’émotion se fait entendre : « On appelle cette zone le Kilomètre de la Mort… Dans cette maison-là, les deux filles ont eu un cancer de la thyroïde. Et dans cette maison là-bas, un enfant est né malformé. »

 

       Hanford est situé le long du fleuve Columbia, au centre de l’État de Washington. Dans ce désert fut produit le plutonium qui allait servir au premier essai nucléaire de l’Histoire, et à la fabrication de la bombe atomique larguée sur Nagasaki en 1945.

 

       Aujourd’hui, Hanford regroupe environ un tiers de tous les déchets radioactifs américains. C’est le plus grand site de stockage de déchets nucléaires des États-Unis.

 

*

 

       Enfin, voici la Hague, sur la presqu’île du Cotentin, en France. Également d’origine militaire, l’usine de la Hague traite les combustibles usés provenant des centrales nucléaires du monde entier pour en extraire du plutonium. Elle est bordée par le Centre de stockage de déchets nucléaires de la Manche, l’un des plus grands d’Europe. Celui-ci, complètement saturé depuis plus d’un quart de siècle, n’accepte désormais plus aucun colis : il est entré dans une phase dite de surveillance, censée durer environ 300 ans.

 

       Terres nucléaires : Rokkasho, Hanford, la Hague. Ces trois sites présentent de nombreux points communs : ressemblances géographiques (ils sont tous installés à proximité de points d’eau), analogies historiques (ce sont des complexes industriels liés à des ambitions militaires), et similitudes politiques : ils visent tous trois à assurer à la fois une autonomie économique sur le plan domestique et une puissance stratégique au niveau international.

 

       À eux trois, le Japon, les États-Unis et la France possèdent plus de la moitié du parc nucléaire mondial. Dans ce nouveau commerce triangulaire, se trouvent enchevêtrés les principaux problèmes que l’énergie nucléaire pose à notre Terre, concentrés dans la production et le commerce d’une matière particulièrement dangereuse, une matière artificielle d’une puissance incontrôlable qui pollue notre monde pour des milliers d’années : le plutonium. Loin de la vision irénique d’une énergie tournée uniquement vers le progrès, la défense de l’emploi ou la maîtrise technologique, ces trois sites nous donnent à lire une tout autre histoire du nucléaire, celle d’un système devenu fou, pris dans la spirale des dividendes économiques et des intérêts militaires.

AVEC : 

John FOX, ​ingénieur, Denis FAULK, chef de projet de l'agence de protection de l'environnement de Hanford, Mycle SCHNEIDER, coordonnateur et éditeur du rapport annuel World Nuclear Industry Status Report, Walter TAMOSAITIS, ingénieur chimiste, Gabrielle HECHT, professeur d' histoire à l'Université du Michigan (programme Science, Technologie et Société), Didier ANGER, membre fondateur du parti des Verts, David BOILLEY, agrégé de physique et docteur en physique nucléaire, Hiroaki KOIDE, maître de conférences (Kyoto University Research Reactor Institute), Atsuko OGASAWARA, propriétaire d'Asako House, Keiji YONEKURA, agriculteur, Caroline THIEBOT, institutrice, Antoine BERNOLLIN, biologiste, Annie THÉBAUD-MONY, sociologue, Pierre BARBEY, biologiste, Tony CARPENTER, avocat, Tetsuya TAKAHASHI, philosophe, Donald PARCHEN, technicien de la décontamination, Faye VLIEGER, coordinatrice de décontamination (Hanford), 

ÉQUIPE TECHNIQUE :

Bernard LAPONCHE - conseiller scientifique, Jérôme COULLET - musique, Emmanuel VALETTE, Pierre CAULE - image, Sébastien SAADOUN, Takashi KISHIMOTO, Kenzo WATANABE - son, Mathieru AUGUSTIN - montage, Pierre-Jean CANAC - graphiste, Arnaud LAMBERT - étalonnage, Roger DUPUIS, montage son et mixage, Véronique LAMBERT DE GUISE - documentaliste

Avec la voix de Cristelle LEDROIT.

TEXTE : Michaël FERRIER. RÉALISATION : Kenichi WATANABE.

PRODUCTION : Seconde Vague Production / ARTE France / Kami Productions 2015

NOTRE AMI L'ATOME

Notre ami l'atome.jpeg

1. FIGHT OR FLIGHTDES SOLDATS AMÉRICAINS DANS LE NUAGE RADIOACTIF - LA SAGA DES PASTILLES D’IODE

 

2. (UN)LUCKY DRAGON - DANS LES CENDRES DE LA MORT - LE CINÉMA DE LA BOMBE

 

3. RADIUM GIRLS - VOIR DANS LE NOIR - UNE SOCIÉTÉ ATOMISÉE

 

4. LE GRAND SILENCE DES RADIATIONS - LES PARCHEMINS DE L’INDICIBLE -  OPÉRATION HARDTACK : UN ESSAI NUCLÉAIRE TOUS LES DEUX JOURS

 

5. LES PROCÈS DE LA COLÈRE - UNE TRACE NOIRE - ÉVACUER FUKUSHIMA

Une « Radium girl » au travail © Kami Pr

Une Radium girl, image du film Notre ami l'atome ©Kami productions, 2020

NOTRE AMI L'ATOME

EXTRAIT:

LES « RADIUM GIRLS » 

p.118-122

       « Grace Fryer, Mae Keane, Edna Hussman, Katherine Schaub, les sœurs Quinta McDonald et Albina Larice… D’autres encore, un peu partout dans le pays. Elles portaient chacune leur nom propre mais ne sont maintenant plus connues que sous le surnom de Radium Girls.

 

       Ces jeunes ouvrières américaines travaillaient dans trois usines de radium différentes aux États-Unis : l’une d’elles, à Orange (New Jersey), était un important fournisseur de montres radioluminescentes pour l’armée ; une autre, à Ottawa (Illinois), ainsi que la troisième à Waterbury (Connecticut), fournissaient des cadrans d’horloges. Leur travail : peindre des cadrans et des instruments éclairés au radium. 

 

       De l’eau, un peu de gomme arabique et du radium en poudre. Chacune fait son petit mélange de peinture dans un petit creuset, puis trempe un pinceau en poil de chameau pour appliquer la peinture éclatante sur les cadrans des horloges ou les aiguilles des montres. Comme les pinceaux perdent rapidement leur jolie forme effilée, leurs superviseurs leur demandent de pointer les pinceaux avec leurs lèvres ou d’utiliser leur langue pour les garder affûtés. Un peu comme on se maquille les lèvres, en quelque sorte, mais avec du radium. Payées à la pièce, leur but est d’aller le plus vite possible. Et la peinture, leur dit-on, est inoffensive. Pourtant, dans toutes ces usines, les ingénieurs familiers des effets du radium évitent soigneusement toute exposition, utilisant pour leurs manipulations des écrans, des masques et des pinces en plomb. Pendant ce temps, dans les ateliers, les ouvrières trempent littéralement leurs lèvres dans le radium : persuadées par leurs employeurs de l’innocuité du radium, et parce qu’il faut bien s’amuser un peu après les longues journées de travail, certaines l’utilisent même comme vernis à ongles, ou peignent leur visage et leurs dents avec la substance luminescente.

 

       « L’histoire des Radium Girls a été l’un des premiers cas de cancers avéré, certains, liés aux radiations ionisantes, rappelle Jean-Marc Cosset. Ces jeunes femmes qui peignaient les cadrans de montres ou autres, les aiguilles de montres ou de réveils avec la peinture au radium, et à qui on avait dit : « Eh bien écoutez, pour faire de très jolis petits points, affinez votre pinceau avec les lèvres, vous allez voir : ça va être beaucoup plus joli et ça ira plus vite… » Sauf que, faisant ça, affinant leur pinceau avec les lèvres, elles déposaient du radium sur leurs lèvres, ce qui fait qu’un certain nombre d’entre elles ont développé des tumeurs extrêmement rares qui s’appellent des sarcomes de la mâchoire, comme d’énormes tumeurs. Elles se sont contaminées au radium et un certain nombre d’entre elles sont mortes d’aplasie médullaire, c’est-à-dire que leur moelle osseuse qui fabrique les globules rouges, les globules blancs et les plaquettes, ne fonctionnait plus et elles mouraient d’aplasie. »

 

       La radiologue Hisako Sakiyama précise : « Les radiations émettent une énergie importante et, quand elles provoquent des lésions de l’ADN, ce n’est pas réparable car ce sont des lésions complexes. Lorsque cela se produit, les cellules dotées d’un mécanisme de réparation déclenchent une correction. Mais comme la lésion est complexe, des erreurs de recopiage viennent le plus souvent s’inscrire dans l’ADN lors de cette réparation. C’est ainsi que s’effectuent des modifications de structure, par exemple des chromosomes qui ne reconnaissent plus leur place. L’ADN peut subir toutes sortes de transformations, par exemple un gène qui empêche l’apparition de tumeur perdra ses caractéristiques de protection et deviendra susceptible de provoquer un cancer. »

 

       Pour Jean-Marc Cosset, le cas des Radium Girls est emblématique, y compris dans ses suites judiciaires : « Personnellement, dans mes cours, pendant des années, je racontais cette histoire dans le cadre de ce que j’appelais « les cancers radio-induits », et donc bien évidemment je commençais quasiment par cette histoire des Radium Girls. Bien entendu, j’abordais le côté historique, le fait qu’il y a eu un procès et qu’en définitive, les pauvres filles ont plus ou moins perdu ce procès. Le procès a eu lieu en 1927, avec cinq Radium girls qui ont attaqué la Radium Company : on s’est aperçu que, ma foi, la compagnie était tout à fait au courant des dangers, parce qu’à l’étage au-dessus, les ingénieurs, eh bien ils se protégeaient ! On a considéré que le procès n’avait pas lieu d’être et il y a eu un arrangement hors cour de justice, comme on fait souvent aux États-Unis : on s’arrange avec un peu de sous. Mais comme elles venaient souvent de milieux relativement pauvres, les familles et les jeunes femmes elles-mêmes ont dit : « bon, après tout, c’est mieux que rien, on va prendre ça et on va se taire. »

 

       Mais si l’histoire des Radium Girls est édifiante, c’est qu’elle nous instruit aussi d’une autre vérité difficile à admettre : la société ne nous protège pas. Bien au contraire, comme dans le cas du porte-avions Ronald Reagan ou dans celui du thonier japonais Daigo Fukuryû Maru, les hiérarchies sociales entre hommes et femmes, ingénieurs et ouvrières, patrons et employés, haut gradés et simples soldats ou hommes politiques de Tokyo et pauvres pêcheurs de Shikoku, riches et pauvres, toutes accompagnent et accentuent les effets délétères de l’atome, révélant et pour ainsi dire même traduisant dans la vie de tous les jours, et pour des millions d’êtres humains, les failles et les fractures d’une société littéralement atomisée.

 

*

 

       Pierre et Marie Curie ne sont pas suspects d’avoir œuvré pour rendre malades leurs contemporains, bien au contraire, et Marie Curie fut l’une des premières à s’insurger contre la commercialisation abusive du radium et son usage inconsidéré. Les deux époux paieront eux aussi au prix fort leurs découvertes. Jean-Marc Cosset rappelle que si Pierre Curie est décédé la tête écrasée par un chariot dans la rue, « quand on l’a exhumé du petit cimetière où il était pour le mettre au Panthéon et qu’on a ouvert le cercueil (en 1995), il y a eu une bouffée de radons qui prouvait qu’il avait été lui aussi très contaminé. Et que s’il n’était pas mort accidentellement, il serait probablement aussi décédé, comme Marie Curie, des conséquences des irradiations qu’il avait reçues. »

 

       Quant aux Radium Girls, on les voit sur plusieurs photos de l’époque, appliquées, soigneuses devant les cadrans des horloges. Elles sont jeunes, belles, sérieuses, parfois souriantes. Elles travaillent. Elles ont souvent les cheveux relevés sur la tête en chignon ou serrés sous une coiffe, afin de ne pas les gêner dans leurs mouvements. Leur geste doit être à la fois rapide et précis ; il se répète tout au long de la journée. À chaque fois que le pinceau touche leurs lèvres, il les contamine un peu plus.

 

       En janvier 1928, lors de leur première comparution devant le tribunal du New Jersey, deux d’entre elles sont couchées dans un lit et aucune ne peut même lever le bras pour prêter serment. Élégantes jusqu’au bout, elles portent chapeaux et voilettes. Elles sont encore jeunes mais leurs gencives se décrochent et déjà, elles perdent leurs dents. Elles ne peuvent plus sourire. Avant de mourir, elles ont le temps de voir leur beauté se défaire et agonisent dans des souffrances atroces. Elles mourront d’anémies ou de cancers, après avoir vu leurs beaux visages défigurés par les fractures osseuses ou les nécroses qui leur enflamment les lèvres, les joues, la mâchoire. »

Membre d’équipage irradié du Daigo Fukur

AVEC : 

Masami YOSHIZAWA, fermier, Sumio KONNO, ancien employé de la centrale nucléaire d’Onagawa, Oscar GONZALEZ, ancien de l'US Navy (simple soldat),  Alexander MARTIN,  ancien de l'US Navy (sous-officier, Navy Seals), Daniel HARREN,  ancien de l'US Navy (simple soldat),  Hisako SAKIYAMA, radiologueRoberto Requena, ancien de l'US Navy (machiniste), Shigeru FUKAYA, ex-adjoint au maire de la ville de Miharu, Masatoshi YAMASHITA, professeur de lycée, Toshikazu TANIWAKI, pêcheur, Kazuma MASUMOTO, pêcheur, Jean-Marc COSSET, radiothérapeute, Leo FEURT, ex-soldat des US Marines, Yves LENOIR, président de l’association Enfants de Tchernobyl Belarus, Ruiko MUTO, la déléguée des plaignants et représentante du Hidanren (comité de liaison pour les organisations de victimes de la catastrophe nucléaire de Fukushima), et les irradiés qui ont voulu rester anonymes de la région de Fukushima. 

 

ÉQUIPE TECHNIQUE :

Emmanuel VALETTE - image, Arthur Bartlett GILLETTE - musique, Kenichi WATANABE - son, Théo LICHTENBERGER - montage

Avec la voix de Emmanuelle YACOUBI.

TEXTE : Michaël FERRIER. RÉALISATION : Kenichi WATANABE.

PRODUCTION : ARTE France / RTS - Radio Télévision Suisse / Kami Productions 2019

Témoignage d’une irradiée de Fukushima ©

Témoignage d'une irradiée de Fukushima, image du film Notre ami l'atome ©Kami productions, 2020

Un irradié du Lucky Dragon, image du film Notre ami l'atome ©Kami productions, 2020

Best documentary 2022.jpg

« Nous traversons des villes

plus personne ne vit,

en suivant une route

qui ne mène nulle part.»

Notre ami l'atome, Gallimard, 2021.jpg

Notre ami l'atome a reçu le Prix du meilleur documentaire au Festival international Uranium de Rio, en 2022 

©Kami productions, 2020