Christine FASSERT

 

INÉDIT
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©Christine Fassert  

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Genyû Sôkyû ©新潮社

 

Choses qui se passent après l'accident nucléaire

 La montagne radieuse

de Genyû Sôkyû

 

       Christine Fassert est socio-anthropologue et enseigne la sociologie des risques et la socio-anthropologie de l’environnement à Paris 1-Sorbonne. Ses recherches portent sur les vulnérabilités des industries à risques, et notamment sur les emprises de l’industrie nucléaire. Elle a mené ces dernières années un projet de recherche franco-japonais sur les conséquences humaines et politiques de l’accident de Fukushima.

 

       Genyû Sôkyû 玄侑 宗久, né en 1956 à Miharu, dans la préfecture de Fukushima, est un écrivain japonais et un prêtre de la secte Rinzai,  l'une des trois écoles du bouddhisme zen japonais. 

 

       Fils d'un prêtre bouddhiste, il quitte Miharu à l'âge de 18 ans pour s'installer à Tokyo, où il se spécialise dans le théâtre contemporain au département de littérature chinoise de la faculté des lettres de l'université Keio. Il étudie également la langue chinoise à Taiwan et, après avoir déménagé à de nombreuses reprises et occupé de nombreux emplois, il devient en 1988 le prêtre en chef adjoint du Fukujû-ji à Miharu, où résident ses parents. Frotté depuis l'enfance à de nombreuses pratiques religieuses (jardin d'enfants catholique, mormonisme, islam, tenrikyō, zazen...), il deviendra ensuite le 35e grand prêtre de ce temple (2008).

       Membre du conseil de gestion de l'hôpital de l'université de médecine de Fukushima, il a également été élu membre du Conseil de reconstruction (Reconstruction Design Council) après la catastrophe du 11 mars 2011.  En 2001, il a remporté le 125e prix Akutagawa pour 「中陰の花」(Chûin no hana, La Fleur du Bardo, non traduit en français), qui sera suivi de nombreux autres prix littéraires.

      Quoique traduit en France, Genyû Sôkyû y demeure peu connu. Christine Fassert l'a rencontré et lui consacre un des seuls textes disponibles en français sur son travail, éclairé à la fois par sa sensibilité littéraire et son expertise scientifique.

Michaël Ferrier

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« L’esprit du roman est l’esprit de complexité.

Chaque roman dit au lecteur :

les choses sont plus compliquées que tu ne le penses ».

 

Milan Kundera

Jizô de Miharu ©Christine Fassert  

       À Miharu, le soleil est encore timide, mais le printemps est là, dans la douceur de l’air et l’éclat de quelques fleurs qui entourent les petits jizô aux foulards rose vif. Genyû Sôkyû est le veilleur du temple bouddhique Fukujû-ji. Il nous reçoit dans son temple, situé dans la préfecture de Fukushima. Un temple qu’il n’a pas quitté, encourageant aussi les membres de sa communauté à rester dans cet endroit pourtant touché par la contamination radiologique de l’accident survenu six ans plus tôt. Dans La Montagne radieuse, Genyû évoque, dans une série de nouvelles, des situations de l’après-Fukushima : ce que les Japonais appellent san ichi ichi (qui désigne la date, 3/11, de la catastrophe), à travers une série de personnages qui ont survécu au tsunami ou qui font face aux conséquences de l’accident nucléaire.

 

       Les trois premières nouvelles évoquent les drames humains liés au tsunami, l’attente dans les abris de fortune, la recherche des disparus, une mère et son petit garçon qui vont faire un test d’ADN afin d’identifier le père parmi les corps retrouvés. Les autres nouvelles sont consacrées à l’accident nucléaire. L’araignée d’eau montre deux amies d’enfance qui se retrouvent, pour les fêtes d’Obon (fête des morts), un an après la catastrophe. L’une d’entre elles a quitté la préfecture de Fukushima, emmenant avec elle sa fille, tandis que son mari est resté. Son amie quant à elle, n’a pas voulu partir. Elle se trouve dans une région encore contaminée : elle se pose des questions, mais a choisi de « vivre avec » ce danger invisible. Les retrouvailles seront de courte durée, les tensions entre les deux amies quant aux questions du danger radiologique vont creuser dans les quelques heures passées ensemble un fossé de non-dits et de ressentiment. Dans La mante religieuse, un organisateur de fêtes qui a perdu sa femme dans le tsunami tente de survivre ; il prépare le mariage d’un jeune médecin venu s’installer dans la préfecture de Fukushima, après l’accident, alors que beaucoup de personnes ont fui la région.

 

            Enfin, La montagne radieuse, la dernière nouvelle qui donne au recueil son titre, nous offre une fable troublante sur les déchets radioactifs issus de la décontamination : ils deviennent une montagne « radieuse » dans le jardin d’un homme qui se sacrifie pour tous, face au rejet qu’ils inspirent. Le héros incarne ainsi une modalité extrême du système sacrificiel décrit par Takahashi Tetsuya : l’industrie nucléaire exige le sacrifice de personnes à chaque moment de son développement [1].

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Édition japonaise

de La Montagne radieuse, 2013

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Édition française

de La Montagne radieuse,

récits traduits du japonais par Corinne Quentin et Anne Bayard-Sakai, Arles, éditions Philippe Picquier, 2015

 Genyû Sôkyû 玄侑宗久さん ©日刊ゲンダイ

De la catastrophe spectaculaire à la « catastrophe furtive » (M. Ferrier)

       Lors du désastre (tremblement de terre, tsunami, accident nucléaire) qui a frappé le Japon, le tremblement de terre et surtout le tsunami ont envahi nos écrans d’images et de sons effrayants et spectaculaires : images tremblées et grises, terrifiantes, de masses d’eau submergeant les digues, puis les habitations, voitures emportées, cris de détresse lorsque la vague arrive…

 

       Dans un premier temps, la catastrophe nucléaire possède elle aussi une dimension spectaculaire ; l’image de l’explosion des réacteurs nucléaires est repassée en boucle : l’imaginaire collectif y superpose celle de la bombe atomique, larguée quelque soixante ans plus tôt. Ce qui s’est passé à l’intérieur de ces bâtiments, le combat des travailleurs de la centrale (dirigeants, cadres et simples techniciens, employés de Tepco et sous-traitants) est déjà bien moins visible. Ce sont les entretiens menés par l’enquête parlementaire (NAIIC, 2012), puis plus tard le témoignage du directeur de la centrale de Fukushima dai-ichi, décédé l’année suivante, qui mettent en récit la succession d’évènements qui s’est déroulée pendant ces jours d’effroi, durant lesquels « Le monde tremble [2] ». La dimension apocalyptique de l’accident a été depuis lors inlassablement évoquée par Naoto Kan, le Premier Ministre en poste au moment de l’accident, devenu depuis un militant anti-nucléaire. 

 

       Le second temps est le temps bousculé, celui de la précipitation. Des personnes mourront dans l’évacuation de l’hôpital Futaba, à Okuma car elles seront évacuées dans des conditions chaotiques, qui ne leur ont pas permis de continuer à recevoir les soins que nécessitait leur état. Peu ou pas d’images de ce drame ; mais les files humaines harassées devant des hommes en « tenue blanche » vérifiant leur contamination défileront sur nos écrans.

 

       Au temps de l’urgence succède un temps de l’errance pour beaucoup : toutes les personnes que nous avons rencontrées lors de notre enquête sociologique [3] ont raconté cette période si particulière qui a suivi la catastrophe, pour les personnes ayant été recueillies par des proches habitant ailleurs au Japon, par des amis, ou encore hébergées dans des centres d’accueil d’urgence. Le gouvernement a reconnu [4] près de 2000 « décès indirects » : certaines personnes âgées ne supportant pas le déracinement  vont mourir, ou se suicideront d’avoir eu à quitter un lieu où elles avaient passé toute leur vie. Ce temps de l’errance est pour les autres un temps de doute : quand pourra-t-on revenir ? 

         Mais ce temps cesse, ou plutôt il se tarit. « Après  Fukushima » désigne ce temps de la fin du visible, du spectaculaire. Mais comment dire alors la suite de ce drame,  qui est désormais largement privé d’images et de mots, comment dire le quotidien des habitants s’installant dans cette vie reprenant son cours et pourtant toute entière changée par l’accident ? Une vie où plane désormais cette radioactivité invisible, imperceptible sauf à mettre en œuvre tout un outillage spécifique de mesure. Comment nommer l’expérience individuelle et collective de vivre avec cet ennemi sans forme (« le fantôme » de la radiation [5], dit Genyû que certains choisiront de ne pas nommer ennemi, de ne pas combattre : d’oublier ; que d’autres au contraire vont tout simplement fuir). Comment dire ce que Michaël Ferrier nomme la catastrophe furtive : celle qui, au contraire des deux premiers temps que nous venons de décrire, n’a plus la dimension spectaculaire, mais qui n’en reste pas moins une suite de la catastrophe.

 

            À partir d’un travail d’enquête mené auprès des habitants de Fukushima, je propose de me pencher sur deux dimensions essentielles de cette furtivité. La dimension temporelle avec notamment la notion de « temps suspendu [6] » (expression forgée par Hervé Couchot), puis celle d’invisibilité. Dans un second temps, une des nouvelles de La montagne radieuse, L’araignée d’eau, sera examinée afin de comprendre en quoi la littérature peut rendre compte de la catastrophe furtive.

Maquette pour un monument multiple à la

« Se développent alors plusieurs figures d’une responsabilité parentale, dont Jonas a fait le paradigme de la responsabilité absolue dans son « Principe Responsabilité  » :

toute maladie grave contractée par un enfant dans le futur pourrait être attribuée

à ce choix d’être revenu ; quant à un soulagement possible (l’absence de maladie des enfants dans le futur), il apparaît comme un horizon quasi inatteignable,

puisqu’il n’y a pas de limite temporelle au déclenchement des effets possibles.  

« Nous ne saurons que dans 20 ans si nous avons bien fait de rester » dit un père du quartier de Watari , dans la ville de Fukushima.  »

Maquette pour un monument multiple à la montre-bracelet déterrée à Ueno-machi,  daguerréotype 50 x 50 cm, 2014,

Exposed in a Hundred Suns, Musée de la Bombe Atomique de Nagasaki ©Arai Takashi, courtesy of PGI

Le « temps suspendu » (Hervé Couchot)

            Le temps de l’après-catastrophe, qui s’étire une fois que la crise est passée, est pour beaucoup un temps suspendu. C’est d’abord le temps de l’errance pour ces habitants évacués, qui trouvent refuge chez des parents ou amis, dans des abris temporaires construits à dessein, ou dans des logements sociaux proposés par quelques villes japonaises en aide aux victimes. Une fois les travaux de décontamination décidés par le gouvernement japonais, la fin de l’accident est décrétée plutôt que vécue comme telle par les habitants. À « l’accident  sans fin » prédit par Ulrich Beck [7], le gouvernement japonais a opposé une politique volontariste de retour dans les territoires, associée à un discours assénant « le retour à la normale ». Dans ce cadre, le gouvernement a souhaité lever rapidement les « ordres d’évacuation » et permettre le retour des habitants dans les villages qu’ils avaient été contraints d’abandonner. 

 

            C’est ensuite le temps de la confrontation à une nature et à ses incertitudes. Le temps politique et volontariste des autorités se heurte au temps d’une technonature qui vit désormais avec des radionucléides, dont l’évolution future dans cette nature n’est pas maitrisée [8]… Le temps propre de la nature bouscule les certitudes : la décontamination avait retiré une partie des radionucléides, mais ceux-ci « reviennent » par les pluies, pénètrent les arbres, dans un cycle qui peine à se plier aux équations prévues par les scientifiques. 

 

            Quelles que soient les incertitudes, pour certains habitants, cette possibilité de retour est un soulagement [9],  qui leur permet de revenir à leur « vie d’avant ». Une habitante nous reçoit dans une magnifique maison traditionnelle, dans les montagnes près du village de Kawauchi ; elle raconte ses déménagements successifs après l’accident, la brusque rupture d’une vie rurale qu’elle chérit, et son soulagement de revenir chez elle : 

 

           « L’état de la centrale m’inquiète, elle est à 15 km d’ici … mais la vie d’évacué (ne pas pouvoir toucher la terre, ne pas être dans ma maison…) était pire. J’accepte ce risque pour pouvoir vivre dans ma propre maison. Je vis mieux depuis que je suis revenue. Je ne peux pas vivre sans toucher la terre [10] ».

 

            Cette femme de 65 ans nous confie avoir souffert de devoir vivre hébergée en appartement pendant ces quatre années. Pour autant, ce choix de revenir dans une vie menée « comme avant » n’est pas majoritaire, il concerne surtout de jeunes retraités valides et propriétaires d’une maison à laquelle ils sont attachés. 

 

            Ce temps du retour est vécu très différemment par d’autres habitants qui se sentiront, au contraire, « poussés à revenir » dans un lieu qu’ils ne considèrent pas sain pour leurs enfants, ou peu pratique au quotidien du fait de la disparition d’infrastructures (écoles, hôpitaux…) qui se trouvaient dans des villages voisins classés désormais « difficiles pour le retour ». En ce qui concerne la contamination, certains adopteront cette culture de radioprotection consistant à mesurer la radioactivité et à prendre les mesures nécessaires pour éviter la contamination [11] ; d’autres se sentiront au contraire pris au piège d’un « retour à l’anormale » [12] décrété par le gouvernement. Avec la levée de l’ordre d’évacuation dans certains villages, et l’arrêt programmé, un an après, des compensations financières, certains habitants n’ont pas eu d’autre choix que de revenir. Se développent alors plusieurs figures d’une responsabilité parentale, dont Jonas a fait le paradigme de la responsabilité absolue dans son « Principe Responsabilité [13] ». « Je ne suis pas sûre, encore aujourd’hui, que nous ayons fait le bon choix » nous confie une jeune mère de famille, en éclatant en larmes. Il s’agit de vivre avec une inquiétude sourde qui viendra teinter le quotidien, et, de nouveau, dans un temps suspendu dont on entrevoit la cruauté : toute maladie grave contractée [14] par un enfant dans le futur pourrait être attribuée à ce choix d’être revenu ; quant à un soulagement possible (l’absence de maladie des enfants dans le futur), il apparaît comme un horizon quasi inatteignable, puisqu’il n’y a pas de limite temporelle au déclenchement des effets possibles. D’autres parents assignent alors une limite à leurs inquiétudes : « Nous ne saurons que dans 20 ans si nous avons bien fait de rester » dit un père du quartier de Watari [15], dans la ville de Fukushima. 

 

            D’autres, enfin, ne reviendront pas : ce temps suspendu de l’attente de possibles effets sur la santé de leurs enfants est tout simplement insoutenable [16]. Une mère ayant fait le choix de quitter définitivement la région de Fukushima nous explique : « Si un jour un de mes enfants était malade, je ne veux pas avoir à répondre à la question : maman, pourquoi as-tu accepté de revenir alors qu’il y avait des risques ? ». 

Un enfant joue avec un dosimètre dans le

Un enfant joue avec un dosimètre dans le film Le Monde après Fukushima, 2012 ©Watanabe Kenichi

Furtive, la catastrophe l’est aussi en ce que les souffrances et les difficultés

de l’après sont discrètes, ténues, cachées dans mille petites questions du quotidien,

et n’ont plus la dimension « hyper-imagée » des deux premiers actes de la catastrophe : la crise et le temps de l’urgence.

L’invisibilisation est avant tout celle d’une partie des habitants.

Une triple invisibilité

            La deuxième dimension de la catastrophe furtive concerne son caractère invisible, exploré ici rapidement sous sa triple forme : invisibilité des radiations, invisibilité des effets sanitaires, et enfin, invisibilité de certains habitants, et des drames intimes générés par la catastrophe.

 

Des radiations invisibles

            La contamination radioactive est invisible, inodore, inaccessible à nos sens ; elle est devenue cependant une donnée essentielle d’un paysage dans les régions contaminées par l’accident, comme le révèle puissamment l’installation de l’artiste Fujii Hikaru au Musée national d’Art moderne de Tokyo, dont Michaël Ferrier rend compte : l’artiste se poste à Iitate, le 30 août 2012, et filme en plan fixe le lever de soleil. « Les couleurs se précisent, et se renforcent : le vert tendre des feuilles, le brun solide et rougeâtre des troncs. Enfin, dans un coin de l’écran, en haut à gauche, des chiffres blancs s’inscrivent sur fond noir : latitude (37,70209’N), longitude (140,709391’E), altitude (341 mètres) et… niveau de de radioactivité (10,41 microSv/h) [17].

 

            Cette dernière donnée dépend d’un appareillage spécifique : appareils de mesure permettant de caractériser présence et types de radionucléides, appareils permettant de mesurer la contamination interne. La période qui a suivi l’accident a d’ailleurs vu émerger dans le monde associatif une volonté de mise en visibilité des radiations, une politique (et plus précisément une technopolitique) incluant radiamètres, compteurs Geiger et tous les appareils désignés sous le nom générique de CRMS (Citizens Radiation Measuring organisations) permettant à des associations de mesurer la contamination dans la nourriture, et ce, en réponse à des moyens gouvernementaux considérés comme insuffisants. 

 

Des effets invisibles

            Une autre forme d’invisibilité concerne ce que  le philosophe Jean-Pierre Dupuy a magnifiquement nommé : « l’invisibilité du Mal ». C’est en polytechnicien que les arguties mathématiques n’effraient pas qu’il explique, à son retour de Tchernobyl, voyage qui l’aura profondément marqué : « Les effets des radiations, en-dessous d’une certaine dose, sont stochastiques et non déterministes. Lorsque les doses radioactives sont très étalées dans le temps et distribuées sur une vaste population, il est impossible de dire d’une quelconque personne désignée qui meurt d’un cancer ou d’une leucémie qu’elle est morte du fait de Tchernobyl. Tout ce que l’on peut dire, c’est que la probabilité qu’elle avait a priori de mourir d’un cancer ou d’une leucémie a été très légèrement accrue du fait de Tchernobyl. Les 30 000 ou 40 000 morts qu’aura causés la catastrophe ne peuvent donc être nommés. La thèse officielle consiste donc à en  conclure qu’elles n’existent pas. Non seulement cela constitue une faute philosophique grave, c‘est un crime éthique [18] ».

 

            Cette invisibilité découle simplement de la nature stochastique des effets, et bien que cette invisibilité, appuie-t-il, soit « offerte par la nature même » des phénomènes rendus invisibles, Dupuy n’en dénonce pas moins, dans une métaphore saisissante, la responsabilité d’ « experts [qui] ont haché menu les cadavres qu’ils voulaient soustraire au regard et les ont introduit dans la chair de tous ceux qui, dans les vastes zones contaminées, sont morts ou mourront d’un cancer « naturel [19] ».

 

            Cependant, dans cette dénonciation d’ordre éthique, Dupuy ne développe pas davantage une vision sociale et politique qui permettrait, plus pragmatiquement, de se poser la question de la possibilité de mise en visibilité d’effets (mortels ou plus généralement sanitaires) des radiations ionisantes. Dans son ouvrage au titre évocateur (The Politics of Invisibility [20]), Olga Kuchinskaya, quant à elle, montre les processus par lesquels sont définis le contour et les caractéristiques des dangers des radiations et leurs dangers réels, et comment ils sont  liés à la façon de les rendre observables. Elle rappelle que cette possibilité même dépend de l’existence d’infrastructures matérielles, telles que des appareils de mesure, systèmes d’information et équipements, mais aussi institutionnelles [21]. Kuchinskaya a montré que la caractérisation des effets sanitaires après l’accident de Tchernobyl a été réalisée par des institutions internationales, alors même que les médecins et chercheurs locaux, de leur côté, mettaient en évidence un tableau complètement différent et beaucoup plus alarmant de la situation sanitaire, sans que leurs « données » ne soient intégrées. Les questions de mise en évidence des effets s’articulent en outre à des débats récurrents sur la dangerosité des faibles doses, opposant les scientifiques [22].

 

            Le temps pourrait-il être le grand révélateur de ces effets sanitaires ? Un rien bravache, Belookaia (une femme médecin dont Kuchinskaya fait un beau portrait) conclut, après avoir détaillé comment les savoirs issus de leurs travaux ont été délaissés par les institutions internationales : « Time will teach everything to everybody » (« Le temps révélera tout à tout un chacun »). Le temps peine cependant à jouer le rôle de grand révélateur et conciliateur, car le lien de causalité entre exposition et maladie est intrinsèquement complexe et opaque. À ce sujet, Barthe (2016) a bien montré les difficultés rencontrées par les vétérans des essais nucléaires pour faire reconnaitre le lien entre leur exposition au moment des essais et les pathologies dont ils souffraient bien des années après [23].

 

Des humains et le délitement invisible de leurs  liens

            Furtive, la catastrophe l’est aussi en ce que les souffrances et les difficultés de l’après sont discrètes, ténues, cachées dans mille petites questions du quotidien, et n’ont plus la dimension « hyper-imagée » des deux premiers actes de la catastrophe : la crise et le temps de l’urgence. Pour certains chercheurs, l’invisibilisation est avant tout celle d’une partie des habitants. Les habitants de ces zones, après Tchernobyl comme après Fukushima [24], sont certes devenus objets d’études et de recherche, mais le prisme choisi par certains travaux, par effet de focalisation, laisse alors dans l’ombre une partie des personnes. Topçu (2016) rappelle que de nombreuses études menées par des institutions liées à la sphère nucléaire, et sous-tendues par une vision volontariste de « normalisation des territoires », se sont focalisées sur le traumatisme psychologique des évacués, et que cette focalisation a rendu « inaudible, et de manière délibérée, la souffrance non moins significative de ceux qui ne sont pas, ou n’ont pu être évacués, et qui restent ainsi condamnés à vivre dans un monde contaminé [25] ». Cette souffrance est « réduite au silence une seconde fois par le discours désormais dominant qui prétend qu’on peut apprendre à vivre et heureux dans la contamination radioactive ».

 

            Cependant, au Japon, des reportages (notamment relatés en France dans le Monde), des écrits associatifs (Greenpeace, l’IPPNW, l’ACRO…) ainsi que les travaux universitaires d’Aya Kimura, de David Slater ou de Cécile Asanuma-Brice, pour ne citer qu’eux [26], ont aussi donné une voix à ces habitants. Aya Hirata Kimura, par exemple, s’est intéressée aux femmes ayant du mal à faire entendre leurs inquiétudes maternelles (sidérant de condescendance, le terme de maman à cerveau radioactif [27] fut employé pour se moquer d’elles…), dans un contexte où le discours des autorités invitait les habitants à faire preuve de solidarité avec les agriculteurs, à accepter la contamination résiduelle, et à tourner la page de l’accident. 

 

            Ulrich Beck avait pensé l’avènement d’une communauté de la peur [28] face aux menaces de la société du risque. Dans le cas précis de Fukushima, ce n’est pas une construction commune du danger qui s’est forgée au sein des populations, mais bien au contraire des sentiments différents, et même opposés : de la peur extrême au déni, en passant par l’inquiétude, ou même une forme d’indifférence… Au sein d’un même territoire, se combinent donc des façons de vivre avec les radiations très différentes, et notre propre enquête indique que le tableau est plus complexe que rester/partir, et, pour ceux qui sont restés : vivre avec la radioactivité sereinement/difficilement. À plusieurs reprises, les personnes des autorités gouvernementales interviewées ont indiqué qu’il était souhaitable que les habitants aient « une peur correcte des radiations » (to fear the radiation correctly)… Les personnes qui ont évacué des régions considérées comme épargnées par la contamination, car en dehors des zones d’évacuation, les mères restées ou retournées mais inquiètes, sont ainsi stigmatisées pour leur peur « exagérée ». Il est impossible de ne pas penser au héros du film Vivre dans la peur, dans lequel Kurosawa montre un homme [29] effrayé par la bombe nucléaire : une peur qu’il éprouve essentiellement pour ses enfants ; une peur qu’il ne parvient pas à communiquer aux autres, pas même aux mères de ses enfants (son épouse et ses maîtresses). Cette peur et surtout le rejet, l’incompréhension et le mépris qu’elle va générer chez son entourage, conduiront le héros à la folie. 

 

            La catastrophe furtive est donc aussi celle de la peur silencieuse, impossible à transmettre, et incompréhensible à ceux qui ne l’éprouvent pas. C’est pourquoi il nous semble que, plus encore que certains habitants, l’invisibilité concerne surtout les craquelures et l’effritement du lien social, difficiles à appréhender, et dont Genyû a décrit le drame discret mais poignant dans la nouvelle que nous allons analyser maintenant. 

Extrait de Vivre dans la peur de Kurosawa Akira (1955)

(source et remerciements : Wildside cats)

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Ulrich Beck avait pensé l’avènement d’une communauté de la peur

face aux menaces de la société du risque.

Dans le cas précis de Fukushima,

ce n’est pas une construction commune du danger qui s’est forgée au sein des populations, mais bien au contraire

des sentiments différents,

et même opposés :

de la peur extrême au déni,

en passant par l’inquiétude,

ou même une forme d’indifférence…

Au sein d’un même territoire,

se combinent donc des façons de vivre avec les radiations très différentes.

Affiche japonaise de Vivre dans la peur de Kurosawa Akira (1955)

DIRE L’APRÈS : GENYÛ ET L’ARAIGNÉE D’EAU

La dimension humaine et quotidienne

            Genyû évoque cet après, qui est, pour la plupart des habitants du Japon et pour les gouvernants, le temps d’une catastrophe terminée. Il montre la suite, non pas spectaculaire, mais insidieuse de  la continuation des effets de l’accident qui envahit  le vécu intime (se nourrir, être dans la nature…) et fragilise les relations humaines. 

 

            Dans L'araignée d’eau, nous sommes un an et demi après l’accident, deux amies d’enfance se retrouvent pour les fêtes d’Obon. Chiharu est partie pour Hokkaidô, emmenant sa fille avec elle, et laissant son mari, Naoki. Sayuri, de son côté, est retournée vivre dans un territoire encore contaminé mais déclaré « vivable » (car en dessous des normes) par les experts. Elle vit avec son fils, le petit Yusuke, et son mari, Kenta. Les personnages de cette nouvelle incarnent quatre façons de vivre cet après [30], différences profondes qui vont être source du délitement des relations entre les deux amies, et entre Chiharu et son mari. 

 

            Sayuri est le personnage central : au fil de la nouvelle, nous la voyons aller d’abord chercher son amie à la gare, tenter de reprendre le fil d’une conversation brusquement interrompue par le départ inexpliqué de cette dernière, hésiter et renoncer à poser des questions sur les raisons qui la poussent à ne pas revenir vivre avec son mari, s’inquiéter de la séparation de Chiharu et de son mari… C’est à travers son regard que nous voyons la situation, et notamment ce qu’elle tente de deviner des pensées de son amie, dont elle anticipe les réactions. Nous la voyons hésiter en faisant les courses pour le diner qu’elles partageront, et choisir des produits d’autres régions, alors qu’elle-même consomme les denrées de Fukushima au quotidien. Si, à première vue, Sayuri ne s’inquiète pas de la situation radiologique dans laquelle elle vit désormais, une lecture attentive montre qu’elle reprend presque toujours le discours de son mari, Kenta, lorsque qu’elle évoque ce qui la rassure : 

 

            « Mon mari, lui, dit qu’il ne va pas se préoccuper d’un truc invisible, moi, je ne vais pas jusque-là, mais il y a aussi des gens qui disent que trop s’inquiéter au point de ne plus bouger et de faire monter sa tension, c’est encore plus dangereux... [31] »

 

            Aveu d’impuissance, fatalisme, ou sentiment que l’inquiétude rajouterait ici un risque supplémentaire de se ruiner la santé ? Kenta ne se justifie pas, mais martèle à sa femme qu’il  « ne sert à rien de s’inquiéter ». 

 

            Sayuri est également rassurée, sur un autre mode, par les informations données par son ami Naoki qui rassemble des données scientifiques, des mesures, fournit des chiffres. Mais ce sentiment est fragile. Sayuri exprime aussi, très discrètement, quelques doutes lorsqu’elle tente de parler à son amie :

 

            « En fait, on ne sait pas ce qui est juste. Maintenant tout le monde a repris une vie normale je crois.  Mmmm… Normale... [31] »

 

            Enfin, si elle n’exprime pas consciemment d’inquiétude, elle a des rêves de césium : le liquide doré et inquiétant l’empêche de rejoindre Chiharu. 

 

            Chiharu, est partie loin, sur l’île d’Hokkaidô, emmenant avec elle sa fille Mika. Nous ne savons pas ce qu’elle pense de la situation, le lecteur sait seulement qu’elle a fui le gymnase où elle avait trouvé refuge après l’accident, pour partir à Hokkaidô, laissant derrière elle son mari. À plusieurs reprises, Sayuri tente d’aborder « le » sujet, mais y renonce : au moment de faire les courses, « l’idée de demander à Chiharu si elle serait d’accord pour prendre de la viande de Fukushima lui traversa un instant l’esprit. Mais elle sentit qu’elle ne pourrait pas poser sincèrement la question. Elle avait peur. Elle ne voulait pas que la réponse de Chiharu la blesse, ni devoir se lancer dans un débat devant l’enfant [la fille de Chiharu] qu’elle venait à peine de retrouver [32]. »

 

            De même que lorsqu’on boutonne un vêtement, c’est le « premier boutonnage qui entraine un boutonnage correct tout entier », Sayuri sait qu’il faudrait poser à son amie « la » question initiale dont tout découlerait ensuite : « d’accord sur le fait de fuir au moment de l’accident quand on ne savait pas comment la situation allait évoluer, mais pourquoi continuer à vivre à Hokkaidô encore maintenant ? ». Sans cette question « fondamentale », Sayuri pressent bien qu’elle ne pourra pas reprendre une relation normale avec son amie, mais ce sujet reste impossible à aborder.

Sacs noirs de déchets radioactifs, Tohoku, 2014, photo ©Christine Fassert

Sacs noirs de déchets radioactifs, Tohok

La littérature alerte contre les solutions trop simples,

qui se sont développées « comme si » l’après n’était qu’une question de gestion,

en omettant de penser aussi la catastrophe comme drame,

et non pas problème à résoudre par une forme avancée de technocratie

– aussi éclairée soit elle.

Décontamination dans la région de Fukush

"Décontamination" dans la région de Fukushima : stockage des sacs remplis de terre radioactive

©Gil Rabier et ClaudeJulie Parisot, Des particules et des hommes

            La question du tabou des dangers des radiations est au centre de la nouvelle de Genyû ; le tabou a été abordé, dans son sens commun, à plusieurs reprises dans notre propre enquête : c’est un sujet à éviter, un sujet qui fâche. Un médecin nous expliqua aussi que ses collègues évitaient ce sujet trop clivant, et que lui-même, en acceptant de se positionner « était attaqué des deux côtés [33] ». Sans avoir besoin de le mentionner, il sait que nous comprenons qu’il évoque les autorités gouvernementales (rassurantes) versus les « anti-nucléaires ». Les radiations, poursuit-il, « sont devenues un sujet idéologique ». 

 

            Ce sujet tabou dont on ne parle pas permet pourtant, implicitement, de juger de ce qu’est une femme digne de confiance. Même sans éclaircir les raisons qui ont poussé Chiharu à partir, Sayuri loue l’attitude de son amie vis-à-vis de sa fille, se condamnant dans le même temps : « Sayuri savait que Chiharu faisait de son mieux pour protéger Mika. C’est plutôt elle, Sayuri, qui était la plus négligente des deux ». 

 

            Sayuri, personnage principal, est également le plus ambivalent. Elle se déclare rassurée, rapporte les dires de Naoki, les conseils de son mari, mais il n’empêche que l’attitude de Chiharu (partir à tout prix pour protéger son enfant) la renvoie à sa propre négligence maternelle.

 

            Cette précaution maternelle que Sayuri admire chez son amie sera un peu plus tard considérée comme excessive par ses amis et surtout par Naoki. À un autre moment du récit, toute l’inquiétude de Chiharu éclate dans une scène qui déclenchera une altercation avec son mari. Lorsque le petit Yusuke « goûte »  un gerris (un insecte dont le père vient de rappeler l’origine du nom : « petit sucré »), Chiharu panique, et elle tente de le lui retirer de la bouche ; Naoki intervient alors brutalement en bloquant son geste : 

 

            « - Qu’est-ce que tu as dans la tête ? 

            - Le césium… le césium dans les insectes…

            Personne ne consola Chiharu qui éclata en sanglots, et, désemparée, se dirigea vers le jardin à l’arrière de la maison [34]».

 

            Le soir de la fête d’Obon, occasion pour elle de revoir des connaissances de son village d’enfance, Chiharu demande à mettre un masque de fête du démon Hannya : « j’ai honte de me montrer, même à toi », dit-elle à son amie. Chiharu, contrairement au héros de Vivre dans la peur ne devient pas folle, mais elle doit se cacher de cette peur « débordante », et qu’elle entrevoit incompréhensible pour les autres.

            Naoki est resté alors que sa femme a fui avec sa fille. Il fait partie de ces personnes qui développent une « culture radiologique pratique », selon les termes employées par la CIPR [35], c’est-à-dire un ensemble de connaissances permettant de vivre dans un territoire contaminé tout en se protégeant, par un ensemble de mesures appropriées (comme la mesure de la contamination des aliments, l’évitement de certaines denrées sauvages…). 

 

            Genyû a choisi, comme pour les trois autres personnages, de montrer le point de vue de  Naoki uniquement à travers le regard de Sayuri. Naoki est « rassurant » grâce à des informations (il établit une carte de la radioactivité ambiante, son mode d’action interne dans le corps humain…), qui soulignent que la situation n’est pas préoccupante. « C’était plus convaincant que le « il suffit de ne pas s’inquiéter » de Kenta ». 

            Naoki rassure à des degrés divers ses deux amis grâce aux informations objectives qu’il collecte. « Pour Sayuri, le fait que Naoki collecte ces données était l’expression même de sa gentillesse ». Rassurer ses amis, les convaincre grâce à des informations chiffrées qu’il ne faut pas avoir peur apparaît à Sayuri comme une forme de générosité ; pourtant, ces données scientifiques ne lui permettent pas de convaincre sa propre femme : 

 

            « Tout ça, Chiharu devait le savoir par Naoki. Pourtant, avec ces mêmes informations, si Chiharu n’était pas revenue, c’est qu’elle n’était pas convaincue. 

            Chiharu resta un moment silencieuse avant de répondre.

            — Oui, il se renseigne beaucoup... Mais il n’est pas totalement objectif [36]. »

 

            Pendant ces deux jours passés ensemble, de la rencontre à la gare à la fête d’Obon, Sayuri ne se résout pas à aborder la question taboue de son départ, de son rejet d’une vie dans la préfecture de Fukushima. Tant que cette question n’est pas posée, les amis vivent des retrouvailles maladroites et entachées de gêne, mais la rupture n’est pas consommée, et Sayuri peut entrevoir se projeter dans un futur où Chiharu et Naoki se rejoindraient. Mais poser non pas « la » question, mais une de ses variantes dont elle pense sans doute obtenir une réponse entendable, déclenchera la rupture entre les deux amies.

 

            « — J’ai posé franchement la question à Chiharu. Est-ce que le taux de radiation dans les environs ne l’inquiète pas ? Et alors… 

            Des larmes s’échappèrent soudain des yeux de Sayuri.

            — ... Pour un court séjour, ça ne m’inquiète pas. C’est ce qu’elle m’a dit.

            Kenta fronça les sourcils, ouvrit les yeux, sortit ses bras musclés de dessous le drap en éponge et fixa le plafond.

            — …. Ah, c’est comme ça qu’elle voit les choses ?

            Il fit entendre un long soupir qui contenait tout ce qu’il aurait voulu dire [37]. »

 

            Le lendemain soir, il ne reste plus à Sayuri que de dire à son amie masquée : « Chiharu, tu ne reviendras pas, hein ? Mais je ne te demanderai plus pourquoi. Je ne le demanderai plus, mais…  je suis triste. » Chiharu repart le lendemain matin sans saluer ses amis, elle a apposé son sceau sur le document demandant le divorce. 

            La puissance de L’araignée d’eau tient à sa capacité à nous faire entrer dans l’intimité de deux amies d’enfance et à assister à leur rupture après deux jours de retrouvailles ratées, au cours desquelles « la » question n’est pas posée. De nombreux travaux de sciences sociales ont jaugé la situation post-accidentelle à l’aune de critères normatifs, et notamment à l’aune du cadre des Droits de l’Homme [38]. Le rapporteur de l’ONU, Anand Groover, avait dressé un constat sévère des politiques mises en place peu de temps après l’accident, et son successeur, Baskut Tuncak, sept ans plus tard, s’est montré tout aussi critique, quant à la levée d’ordre d’évacuation dans des régions initialement considérées comme difficiles pour le retour, considérant que la situation radiologique n’était pas de nature à garantir une situation sanitaire satisfaisante. Les enquêtes sociologiques permettent de comprendre et de rendre compte des situations à travers le travail d’enquête. Mais une nouvelle comme celle de Genyû rend tangible l’intrication des problèmes et rend visible les aspects les plus imperceptibles des drames humains qui se jouent.

 

            Enfin, la littérature met en garde plus qu’elle n’indique. Elle alerte aussi contre les solutions trop simples, qui se sont développées « comme si » l’après n’était qu’une question de gestion, en omettant de penser aussi la catastrophe comme drame, et non pas problème à résoudre par une forme avancée de technocratie – aussi éclairée soit elle. L’araignée d’eau montre par exemple – parce qu’elle ne nie pas la complexité des situations et l’ambivalence des sentiments – les limites de solutions individuelles promues par une certaine politique post-accidentelle. Renvoyer chaque être humain à une appréciation individuelle du risque, le renvoyer à sa responsabilité de peser les « avantages » et les « inconvénients » d’une exposition à une contamination radioactive, c’est d’abord considérer que les risques sont commensurables, ce que certains parents n’acceptent pas [39] ; c’est également considérer que ce que fait chacun ne concerne que lui. Or, partir ou rester, craindre ou ne pas craindre les radiations sont des actes qui « touchent » l’autre ; en quittant la région, Chiharu génère chez Sayuri le sentiment qu’elle est « plus négligente » que son amie, de même qu'en paniquant pour un insecte avalé par un enfant, Chiharu fait l’objet d’une violente désapprobation. En disant : je n’ai pas peur d’être ici, pour une courte durée, elle signifie à ses amis installés qu’eux prennent un risque, et font prendre un risque à leur enfant. 

Masque de nô de Hannya, époque Edo (17e

            Ainsi, loin de s’en tenir à une vision qui renverrait les habitants à des difficultés générées par une complexité post-accidentelle « naturalisée »

et intrinsèquement liée à la diversité humaine,

Genyû montre aussi les responsabilités d’institutions

qui abdiquent une partie de leurs responsabilités,

et qui renvoient les individus à leur isolement,

alors même qu’elles ont contribué à produire la situation à vivre. 

Masque de nô de Hannya, époque Edo (17e siècle), sculpté par Ōmiya Sanemori, Mingei Arts Gallery

La dimension politique dans L’araignée d’eau

            L’araignée d’eau se penche d’abord sur l’intime en montrant le délitement d’une relation entre amies, et entre époux, sur la question de « vivre avec » ou « fuir » dans ce temps de l’après qui semble ne finir jamais… La nouvelle dit la catastrophe furtive du délitement et de la rupture des liens. Mais on peut défendre qu’il existe également une dimension politique dans cette nouvelle.

 

            « Toutes sortes de savants prétendaient des choses diamétralement opposées et s’arc-boutaient sur leurs positions [40]. (…) « Ne pas perdre la face, rien de plus important pour les hommes, à plus forte raison pour les organisations. C’est la Commission internationale de protection radiologique, la CIPR, qui aurait dû organiser cette discussion, mais il n’en a jamais été question [41]. »

 

            Sur la peur des radiations, et sur le fait qu’aucune institution ne vienne trancher : « En fait, les opérations de décontamination ont un effet d’irradiation sur les ouvriers : c’est bien parce que l’irradiation est dangereuse que les travaux de décontamination sont effectués, mais si on craint l’irradiation, on ne peut pas faire les travaux de décontamination… Est-ce qu’il faut dont dire aux ouvriers « Soyez idiots, ne pensez pas » ?… Qu’il y ait des gens qui ont peur et d’autres pas, c’est commode pour ce pays actuellement. C’est bien pourquoi le gouvernement préfère ne pas intervenir dans les profondes divergences d’opinion que connaît le département [42] ».

 

            Ainsi, loin de s’en tenir dans son recueil à une vision qui renverrait les habitants à des difficultés générées par une complexité post-accidentelle « naturalisée » et intrinsèquement liée à la diversité humaine, Gen'yû montre aussi les responsabilités d’institutions qui abdiquent une partie de leurs responsabilités, et qui renvoient les individus à leur isolement, alors même qu’elles ont contribué à produire la situation à vivre. 

 

Fuir les radiations : un acte (également) politique ?

            L’attitude de Genyû à l’égard de la question de l’évacuation a soulevé quelques incompréhensions, et déclenché des critiques. Personnage public et écrivain reconnu, Genyû, en choisissant de ne pas déménager et de rester vivre dans son temple, a indubitablement encouragé les habitants de sa communauté à ne pas évacuer : pour certains, il a donné implicitement le signal d’une situation normalisée. Cette décision lui a été difficile mais il ne voulait pas, en partant, briser les liens qui le lient à sa communauté. Position incompréhensible pour une partie des militants anti-nucléaires, qui considèrent comme souhaitable, en règle générale, l’évacuation des zones contaminées [43]. Lorsque nous l’interrogeons à ce sujet, une de ses amies, figure du mouvement anti-nucléaire au Japon, nous dit dans un grand rire : « Genyû est anti-nucléaire, mais pas anti-radiations ! »

 

            Lorsqu’on évoque avec lui ces questions si sensibles de l’évacuation et du positionnement militant, Genyû soulève un point particulièrement troublant. Il s’est intéressé de près aux mesures de radioactivité. Une étude de 2001, nous explique-t-il, indiquait des taux élevés dans la préfecture de Gifu, où une mine d’uranium a longtemps été exploitée. La région d’Hokuriku (Toyama, Ishikawa…), poursuit-il, montre des niveaux relativement élevés de contamination, sans doute dus aux essais nucléaires menés par la Chine dans la région de Xinjiang. Ainsi, déplore-t-il, certains évacués ont fui une zone contaminée pour une zone sans doute aussi, si ce n’est davantage contaminée…

 

            Pour Genyû, ces éléments incitent à une approche « basée sur les chiffres » de la contamination : pourquoi quitter un territoire aimé pour se retrouver dans un endroit peu ou prou également contaminé ? Bien sûr, toutes les personnes n’ont pas quitté la préfecture de Fukushima pour rencontrer une situation radiologique analogue, mais on entrevoit que la question de l’évacuation dépasse largement l’appréciation strictement comparative de situations radiologiques. 

 

            Un passage du livre de Sekiguchi Ryôko, écrit dans les semaines qui ont suivi le triple désastre au Japon, est éclairant. L’auteure fait part de son désarroi, mais aussi de sa colère, lorsqu’une écrivaine qui devait venir au Japon, un peu plus d’un mois après l’accident nucléaire, annule son voyage, en évoquant Tchernobyl :

 

            « Je comprends bien, évidemment, explique Sekiguchi, le problème, c’est que si l’on se met à devoir expliquer aux Français, si sceptiques, que Tokyo reste encore fréquentable, c’est comme si l’on était du côté des autorités [44] » .

 

            Se positionner sur la dangerosité d’une situation est aussi un sujet politique, rester ou ne pas rester dans un territoire touché, comme venir ou non à Tokyo pour un écrivain, sont des décisions qui vont bien au-delà de l’appréciation d’une stricte rationalité chiffrée de la contamination. 

 

            L’accident nucléaire, par l’ensemble des mesures qu’il va déclencher, peut être l’occasion de révéler des contaminations antérieures dues à d’autres évènements, et oubliées. Le cas mentionné par Genyû n’est pas unique. Brian Wynne a montré magistralement, à Sellafield, le cas d’éleveurs de moutons tenant tête aux experts gouvernementaux britanniques après l’accident de Tchernobyl (1986). Les éleveurs, sommés d’abattre leurs troupeaux en raison de la contamination des pâturages, ont eux-mêmes prouvé que la contamination, si elle existait bien, était en fait due à l’accident de Sellafield, survenu en 1957 [45]… Cette contamination, invisibilisée pendant toutes ces années, était ainsi brutalement révélée à l’occasion d’un autre accident, et du déploiement de son appareillage de mesures.

 

            Par ailleurs, la focalisation sur les accidents met dans l’ombre d’autres contaminations, restées largement invisibles, et qui sont peu à peu remises en lumière [46]. Ackerman raconte le cas poignant de la petite Maria, seule enfant élevée par sa mère, Lydia, dans la zone évacuée, en dépit de l’interdiction pour les mineurs d’y séjourner. Elle demande pourquoi sa mère est restée dans la « zone ». On lui rappelle le caractère autoritaire des évacuations menées par le régime soviétique. « Je pense que si on avait proposé à Lydia de déménager à Kiev en lui proposant un logement municipal, elle aurait probablement accepté. Mais on lui a proposé un logement dans sa ville natale, Jeltyïe Vody dans la région de Dnipropetrovsk, on y exploite des mines d’uranium. Par rapport à Jeltyïe Vody, où l’on constate des concentrations en radon très dangereuses, Tchernobyl est un lieu de villégiature [47] ! ».

 

            Il reste donc aussi à dire ce nouveau monde terrifiant où l’accident réactive la mémoire d’anciennes contaminations, souvent oubliées. C’est un autre sujet où l’art est de nouveau indispensable, comme le montre le travail de Henry Fair (ARTEFAKT), qui montre l’ampleur et la durée des pollutions industrielles.

 

            Lorsqu’il nous raccompagne, Genyû tient à nous montrer les alentours de son temple, son obsession pour « laisser respirer la terre », il nous dit son appel à la sobriété énergétique et à une énergie relocalisée. Le soleil est plus haut dans le ciel, et les foulards des petits jizô ont pris une teinte éclatante. Il reste grave sur la photo, sans doute encore pensif sur notre entretien, qui a remué les drames vécus, le passé d’une catastrophe qui ne se termine pas, mais qu’il pense plus juste de vivre ici, avec les siens, qu’ailleurs. 

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Fukujû-ji, temple de Miharu

CONCLUSION 

 

            Ces « choses qui se passent après un accident nucléaire » sont multiples ; elles adviennent après le temps de crise et de sidération, le temps d’effroi et d’effondrement de l’accident. La vie reprend, les images spectaculaires disparaissent des écrans, que reste-t-il à montrer ? Peu de choses, l’ordinaire et le quotidien de ceux qui se débrouillent de cette nouvelle vie. L’enquête sociologique, à travers les témoignages recueillis, joue un rôle essentiel pour rendre audibles ces témoignages dans leur variété et leurs nuances. Elle permet d’énoncer la situation, (« énoncer et non pas dénoncer », comme le souligne Michaël Ferrier), ce qui n’empêche pas de dresser un bilan critique de certaines formes de gestion de la situation post-accidentelle.

 

            Cependant, la littérature reste tout aussi nécessaire pour penser Fukushima. Elle ne prétend pas dire le tout et l’objectiver ; elle raconte, et nous dit : « les choses sont plus compliquées que tu ne le penses ». Ceux qui restent ont peut-être peur, ceux qui partent disent autre chose que leur fuite des radiations. Et qu’importe si la situation radiologique n’est pas bien meilleure : ils ne sont pas anti-radiations mais anti-nucléaires, et ils veulent aussi dire quelque chose de leur colère par leur départ. Les dialogues font plus qu’écho aux témoignages recueillis : ils les représentent, et mettent en lumière la catastrophe furtive des ruptures et du délitement des liens. Loin de « dématérialiser » ces vies à travers des chiffres [48], la littérature permet, à travers l’incarnation dans des personnages, de dire autre chose que le compte rendu journalistique ou l’enquête sociologique. Elle dit les chagrins par milliers, et cependant uniques. 

 Christine FASSERT    

©2021 by Christine Fassert/Tokyo Time Table

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  NOTES

ET RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

 

[1] Tatsuya Takahashi, « Fukushima : un système sacrificiel », trad. du japonais par Sakaguchi Shûsuke et Michaël Ferrier, Penser avec Fukushima, sous la dir. de C. Doumet et M. Ferrier, Nantes, éditions nouvelles Cécile Defaut, 2016, p. 259-271.

[2] Le Monde du 13 Mars 2011. 

[3] Enquête de terrain menée par Christine Fassert et Reiko Hasegawa, dans le cadre du projet de recherche SHINRAI (IRSN, Sciences Po et université Tokyo Tech). 

[4] Nombre de décès liés au grand tremblement de terre de l'Est du Japon, chiffres de l'Agence de Reconstruction  (復興庁, Fukkō-chō), résultats de l'enquête du 30 septembre 2019.

[5] Entretien avec Genyû Sôkyû, mené par Hasegawa Reiko et Christine Fassert, Miharu, 22 mars 2017. 

[6] Hervé Couchot : « L’un des sentiments le plus souvent exprimé dans les témoignages ou les récits des victimes du 11 mars est celui d’un décalage généralisé des temps comme des façons d’en parler. Parlons-nous vraiment du même temps avec Fukushima ? Certaines questions posées par les habitants des zones irradiées – « Combien de temps tout cela va-t-il durer ? », « Dans combien de temps pourrons-nous rentrer chez nous ? » – ne reçoivent le plus souvent pour toute réponse, quand réponse il y a, que de vagues estimations chiffrées en décennies, voire calculées en millisieverts », in Hervé Couchot, « Penser le temps avec Fukushima : chronique du temps suspendu », in Penser avec Fukushimaop.cit., p. 194.

[7] Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité (1986), trad. de l’allemand par Laure Bernardi, Paris, Aubier, 2001.

[8] Voir à ce sujet la thèse en philosophie des sciences de Gauthier Fontaine (en cours, sous la direction de Franck Varenne et Pierre Wagner, Université Paris 1, qui explore les enjeux de la modélisation du césium 137, et la confrontation des modèles aux mesures dans les territoires contaminés : Analyse sociologique des incertitudes associées à l'élaboration et l'usage de modèles dans le domaine de l'environnement, depuis le 09-11-2018.

[9] Certaines situations font écho aux enquêtes à Tchernobyl de Galia Ackerman et aux travaux de l’équipe de chercheurs de l’université de Caen (Lemarchand, Grandazzi, Boceno), qui ont fait un travail d’enquête important dans la région, ainsi qu’aux travaux d’Alfredo Pena-Vega (voir bibliographie). 

[10] Mme A., entretien mené par C. Fassert et R. Hasegawa, Kawauchi, 19 mars 2015.

[11] Nous renvoyons au rapport SHINRAI (ibid.) sur cette question ainsi qu’aux travaux de Sezin Topçu (voir bibliographie). 

[12] Le jeu de mots est utilisé dans le titre d’un rapport de l’ACRO (Association pour le Contrôle de La Radioactivité dans l’Ouest) : David Boilley, « Fukushima, 5 ans après : Retour à l’anormale », 2016.

[13] Hans Jonas, Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, (1979), Flammarion, Coll. Champs, 1991. 

[14] L’exposition aux radiations peut être à l’origine de nombreuses maladies : cancers, maladies cardio-vasculaires, etc.

[15] Watari est un quartier de Fukushima où des niveaux de contamination supérieurs à 20 mSv/an ont été relevés, mais qui n’a cependant pas été évacué. 

[16] Voir les témoignages recueillis par Midori Ogawa : « Si jamais dans cinq, dix ou vingt ans, nos enfants souffraient de la contamination ? » (« Lettre d‘Utaha », communiquée par l'auteur).

[17] Michaël Ferrier, « Fukushima ou la traversée du temps : une catastrophe sans fin »Esprit, 405, juin 2014.

[18] Jean-Pierre Dupuy, Retour de Tchernobyl, journal d'un homme en colère, Paris, Seuil, 2006, p. 65.

[19] Ibid., p. 77.

[20] Olga Kuchinskaya, The politics of invisibility. Public knowledge of radiation health effects after ChernobylCambridge, Massachusetts, MIT Press, 2014. 

[21] Par exemple, suivre une cohorte de personnes pour rendre visibles des effets sanitaires dépend de cette articulation entre éléments matériels et institutionnels. 

[22] À ce sujet, voir notamment : Sato Yoshiyuki, « Les faibles doses d’irradiation et le pouvoir de sécurité : du point de vue foucaldien sur le "pouvoir-savoir" », in C. Doumet & M. Ferrier (dir), Penser avec Fukushima, op. cit. Une approche historique rapide montrant la récurrence des débats est présentée dans le rapport : C. Fassert,  « Une revue de la littérature sur les thèmes de la confiance et de l’expertise en radioprotection », 2017 (voir bibliographie).

[23] Yannick Barth, Les retombées du passé, Paris, Seuil, 2017.

[24] L’invisibilisation concerne bien sûr au premier chef les accidents longtemps dissimulés, comme celui de Mayak dans l’Oural. 

[25] Sezin Topçu, « Catastrophes nucléaires et "normalisation" des zones contaminées. Enjeux politiques, économiques, sanitaires, démocratiques et éthiques », Les Notes de la FEP, n° 8, mai 2016. 

[26] Voir aussi le rapport SHINRAI : "The 311 accident and its social consequences" (op.cit.).

[27] Aya Hirata Kimura, Radiation Brain moms and citizen scientists. The gender politics of Food contamination after Fukushima, Durham and London: Duke University Press, 2016.

[28] Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, op. cit.

[29] Peut-être aurait-il été impossible que ce personnage dévoré d’inquiétude soit une femme, une mère et non pas un père. L’inquiétude dans ce cas aurait été féminine avant que d’être humaine ; alors qu’elle est l’inquiétude d’un humain et non pas d’un mâle chez Kurosawa. Vivre dans la peur, un film de Kurosawa Akira, production Motoki Sôjirô, 1955.

[30] Dans l’enquête sociologique menée au sein du projet SHINRAI, nous avions identifié six  grandes catégories de personnes quant à la décision de revenir ou pas après que l’ordre d’évacuation eut été levé, notamment selon l’horizon temporel auquel elles se réfèrent pour revenir. 

[31] Sôkyû Genyû, La Montagne radieuse (2013), récits traduits du japonais par Corinne Quentin et Anne Bayard-Sakai, Arles, éditions Philippe Picquier, 2015 ; toutes les citations renvoient à l'édition poche de Picquier, 2017, ici p. 100-101.

[32] Ibid., p. 108.

[33] Entretien avec Dr Ts. Minamisoma, mars 2015, mené par R. Hasegawa et C. Fassert. 

[34] Sôkyû Genyû, La Montagne radieuse, op. cit., p. 142.

[35] Commission Internationale de Protection Radiologique. 

[36] Sôkyû Genyû, La Montagne radieuse, op. cit., p. 104.

[37] Ibid., p. 133-134.

[38] Voir notamment : R Hasegawa, Five years on for Fukushima’s IDPs: Life with radiological risk and without a community safety net, 2016 (voir bibliographie).

[39] Cette idée est développée dans : Christine Fassert et Reiko Hasegawa, (2019, Rapport SHINRAI), op. cit. Elle montre que la commensurabilité des risques, base implicite de nombreuses politiques post-accidentelles, se heurte à une forme d’éthique de la protection  parentale.

[40] Sôkyû Genyû, La Montagne radieuse, op. cit., p. 231.

[41] Ibid., p. 232.

[42] Ibid., p. 168-169.

[43] Il existe bien sûr des nuances, y compris entre des associations, et des tensions sur ce sujet. Par exemple, faut-il participer à des actions de réhabilitation des conditions de vie dans des territoires contaminés ? Cf. notamment Topçu (2016) et Boceno (2006). 

[44] Sekiguchi Ryôko, Ce n’est pas un hasard, Paris, POL, 2011, p. 83. 

[45] Les radionucléides présents étaient en effet spécifiques des activités nucléaires de l’usine de Sellafield. 

[46] Par exemple, Peter Van Wyck  a étudié le cas des  mines d’uranium exploitées par une communauté autochtone dans la préparation du projet Manhattan. Voir : The high way of the atom, Montreal & Kingston: McGill-Queen's University Press, 2010.

[47] G. Ackerman, Traverser Tchernobyl, Paris, éditions Premier Parallèle, 2016.

[48] J’emprunte l’expression utilisée par Guido Nicolosi à propos des migrants. Voir : Lampedusa, les damnés de la mer, traduit de l'italien par Geneviève Pesenti, Paris, éditions de l’Aube, 2017. 

  

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Galia Ackerman, Traverser Tchernobyl, Paris, éditions Premier Parallèle, 2016.

 

Anasuma-Brice, Cécile, « Une catastrophe sans fin », Le blog de Cécile Asanuma-Brice, Mediapart, 9 mars 2017, consulté le 9 mai 2021. 

Yannick Barthe, Les retombées du passé : le paradoxe de la victime, Paris, Seuil, 2017. 

 

Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité (1986), trad. de l’allemand par Laure Bernardi, Paris, Aubier, 2001.

 

Laurent Bocéno, Yves Dupont, Guillaume Grandazzi & Frédérick Lemarchand. « Vivre en zone contaminée ou les paradoxes de la gestion du risque », in G. Ackerman (éd.), Les silences de Tchernobyl, Paris, éditions Autrement, 2006.

 

David Boilley, « Fukushima, 5 ans après : Retour à l’anormale ? », rapport ACRO, 2016, consulté le 9 mai 2021.

 

Hervé Couchot, « Penser le temps avec Fukushima : chronique du temps suspendu », in Penser avec Fukushima, C. Doumet et M. Ferrier (dir.), Nantes, éditions nouvelles Cécile Defaut, 2016.

 

Christine Fassert, « Une revue de la littérature sur les thèmes de la confiance et de l’expertise en radioprotection », rapport final de la tâche 1 du projet SHINRAI, rapport n° PSN-SRDS/SFOHREX 2017-0009, 2017, consulté le 9 mai 2021. 

 

Christine Fassert et Reiko Hasegawa, « SHINRAI research project: the 3/11 accident and its consequences. Case studies from Fukushima prefecture » (en anglais), rapport IRSN/2019/00178, 2019, consulté le 9 mai 2021.

 

Michaël Ferrier, Fukushima, récit d'un désastre, Gallimard, 2012. 

 

Michaël Ferrier, « Fukushima ou la traversée du temps : une catastrophe sans fin »Esprit, 405, juin 2014.

 

Sôkyû Genyû, La Montagne radieuse (2013), récits traduits du japonais par Corinne Quentin et Anne Bayard-Sakai, Arles, éditions Philippe Picquier, 2015 ; Picquier poche, 2017.

 

Rieko Hasegawa, «Five years on for Fukushima’s IDPs: Life with radiological risk and without a community safety net », (en anglais), mars 2016, consulté le 9 mai 2021.

Hans Jonas, Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique (1979), Flammarion, Coll. Champs, 1991. 

 

Aya Hirata Kimura, Radiation Brain moms and citizen scientists. The gender politics of Food contamination after Fukushima, Durham and London: Duke University Press, 2016.

Olga Kuchinskaya, The politics of invisibility. Public knowledge of radiation health effects after Chernobyl. Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 2014

Guido Nicolosi, Lampedusa, les damnés de la mer, Paris, éditions de l’Aube, 2017. 

 

Alfredo Pena-Vega, Tchernobyl - Catastrophe écologique et tragédie humaine : récit et mémoire, Poitiers, éditions de L'Actualité scientifique Poitou-Charentes, 2016.

 

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