« J'ai avec Madagascar un rapport d'enfance et un lien fondateur.

C'est ici que j'ai appris à lire, écrire, compter.  »

 

« Devenir le plus étranger possible  »,

entretien avec la revue numérique

Le Poulailler, 12/1/2016

 

         Voilà. Ça commence ici. C’est abrupt, très abrupt. Ça surgit. Un infini de cailloux et de crêtes. Antananarivo naît ici dans la fureur des montagnes. C’est un événement.

 

       Antananarivo est une ville qui monte et qui descend. Aussi loin que porte le regard, il est continuellement relancé par une succession de lignes et de traits : rues qui montent et rues qui tournent, chapeaux pointus des toits, mines graves des palais, sentiers à la pente quasi verticale, raidillons époustouflants qui contournent des hameaux ébouriffés. Il faut dire que la ville se déploie le long d’un extraordinaire paysage de collines et de roches, « une mer houleuse dont les vagues immenses se seraient brusquement figées pendant une tempête » disait Paulhan. Trois montagnes, puis douze, et aujourd’hui dix-huit ont accueilli ses expansions successives, comme si la ville était née de la décision d’une assemblée de collines qui se seraient donné rendez-vous dans un pays lointain.

 

         Quelle surprise ! quelle jubilation ! Au premier coup d’œil, un fou rire colossal vous prend devant cette capitale de beauté. De la ville basse (qui part du marché d’Analakely) à la ville haute (du quartier d’Isoraka jusqu’aux vestiges du Palais de la Reine qui, au sud-est, surplombe la ville), ce ne sont que ruelles pavées et pentues, escaliers de basalte gris sur collines de granite, roses à l’aurore, oranges au couchant, traversées par les variations de la lumière, trouées de routes et de chemins de traverse, criblées de petites maisons de pisé accolées à de somptueux tombeaux de pierre sèche. Ci et là, des palissades faites de bois aiguisés comme des accents circonflexes. Partout, des toits de tuile à double pente et des balcons de bois, de petits volets ouverts sur des ravins immenses, des varangues et des vérandas déployées sur l’émerveillement du vide dévoré par les arbres, les gens, les jardins.

 

Escalier Ambondrona, Antananarivo, Madagascar

Vendeur d'oranges

          Les marches des escaliers sont peuplées de marchands et de mendiants. Des éclopés vous poursuivent pour une pièce, pour vous vendre un chapeau, un bracelet, une roue de voiture, un verre d’eau, tandis que des petites filles en robe blanche chantent des cantiques et brillent au loin comme des pépites. Les jeunes eux-mêmes semblent des rochers en surplomb, et les vieux des arbres au bord du précipice.

 

         De volées de marches en volées de moineaux, les ruelles descendent, cloche-pieds et pas menus, du plein soleil d’Antaninandro au corail rouge d’Andravoahangy, puis bifurquent en s’élargissant vers Ankaditapaka, où s’ouvre toute la plaine de l’Ikopa et les carrés verts de ses rizières. Car, fille des montagnes, Tana est la reine des rizières. Selon les saisons, elle trône sur un vaste paysage de poules et d’épouvantails, de javelles et de gerbes, de semis ou de herses, mesuré par les gestes précis des piqueurs et ponctué de leurs chants.

 

 

         À chaque pas, le piéton est repris par la voltige des chemins. Ils trottent, gambadent, claquent, sautillent, remontent vers le ciel ou se catapultent dans une ravine voisine. Ici, rien ne pose ou ne se pose, rien ne s’attarde. Filons...

 

         On passe la petite forêt d’Analakely, on traverse le village de l’alouette, on franchit le fossé du peuple (la fatigue vous donne des ailes) et on se retrouve dans le quartier de la bonne réponse. Autour de vous, c’est tout un cirque, c’est le cas de le dire : cîmes, dents, épines, houppes et huppes, sillons et parapets, passements, promontoires, saillies, gouffres, sentines, vallées, vallons, entailles, aiguilles... Et puis soudain, là-bas, un rocher sauvage fleuri en un fin clocher.

 

         Cauchemar des voitures, qui marinent en bas dans une pollution épouvantable, mais délice des promeneurs : toute une cité à gravir ou à dévaler. « Remontez le courant, vous êtes la proie du caïman, descendez-le, vous êtes la proie du crocodile » dit un proverbe malgache. Ça y est, plus moyen de s’en sortir : Antananarivo vous a pris à son piège délicieux.

 Michaël FERRIER    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait de Mémoires d'outre-merp. 75-78.

©2015 by Michaël Ferrier/Ed. Gallimard

 POUR ALLER PLUS LOIN                   

LITTERATURE MALGACHE CONTEMPORAINE

 

La Revue d'Analyse, de Réflexion et de Critique sur les Arts et Littératures de l'océan Indien, Project-îles, propose un dossier sur la la littérature d'expression malgache vivante : avec Jean-Luc Raharimanana, Johary Ravaloson, Michèle Rakotoson, David Jaomanoro, Hanitr'ony.

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PHOTOGRAPHIE MALGACHE CONTEMPORAINE

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