MÉMOIRES D'OUTRE-MER

 

 

Gallimard, 2015

 

   Prélude                                                                     

 

   1. UN HOMME QUI PART                                                  

 

   2. FRANÇAIS DE BRANCHE                                      

 

   3. LE CIRQUE ROUGE                                              

 

   4. ÉLOGE DE L'ACROBATE                                      

 

   5. LA BOXE DU BORD DE L'EAU                                       

 

   6. QUEER LOOKING SPECIMEN                                       

 

   7. MONTAIGNE LE MÉTISSE                                            

 

   8. LE SPECTRE COLONIAL                                      

 

   9. CREOLE JAZZ BAND                                                     

 

   10. PRÉSENCES DE LA PESTE                                           

 

   11. LE PROJET MADAGASCAR                                          

 

   12. LA GUERRE DES ONDES                                    

 

   13. PROMENOIR DE LA MORT SEULE    

 

   Épilogue

« Ils sont là, perchés, aux abords. Ce sont des êtres aquatiques, leur vie se déploie par affluents, courants de coraux, roseaux. Ils sont presque toujours au même endroit et, en même temps, ils voyagent abondamment. Dès qu’ils le peuvent, ils prennent un bateau et ils passent la mer. Boxeurs, plongeurs, ce n’est pas la destination qui leur importe, mais la traversée elle-même, dans sa fureur, dans sa douceur. »

 Le calligraphe de la mer ©Eric Benard

Mémoires d'outre-mer

LE TITRE

Dans un texte savoureux, l'écrivain Bernard Quiriny rappelle l'importance d'un bon titre pour un livre, en même temps qu'il met l'accent sur la composition polyphonique du roman, qui « brasse les époques et les genres » - en parfait accord avec cette île de Madagascar « où se télescopent l’Afrique, l’Europe et l’Asie » :

       « Je songe parfois à créer un nouveau prix littéraire, pour ajouter aux deux ou trois mille qui existent aujourd’hui en France : le prix du titre. Comme son nom l’indique, ce prix récompenserait chaque année le meilleur titre de roman. Car le titre, voyez-vous, c’est tout un art. Un bon titre, déjà, compte pour beaucoup dans les succès commerciaux ; mettez le mot « amour », par exemple, et vous décuplerez les ventes. Mais surtout, le titre favorise le passage à la postérité des grands livres, à cause des images qu’il charrie, de l’atmosphère qu’il suggère, des sentiments qu’il condense. Faites l’expérience, et changez en pensée le titre de tel ou tel roman célèbre, afin de savoir s’il aurait eu le même succès. Guillaume de la Croix avait fait le test, non sans humour : Sartre serait-il entré dans la légende avec L’envie de vomir, Duras avec Nagasaki mon chéri, Proust avec Du côté de chez Dave ? Evidemment, un roman a toujours intérêt à être digne de son titre ; un titre somptueux pour un navet, ce serait du gaspillage. Mais qu’on se rassure, le premier lauréat de ce nouveau prix que je viens d’inventer est à la hauteur. Michaël Ferrier, puisque c’est de lui qu’il s’agit, signe donc Mémoires d’outre-mer : titre génial qui, en détournant Chateaubriand, évoque le passé, le thème généalogique, l’aventure, le romantisme, l’exotisme, la moiteur des îles, les colonies, et la mer. Le roman, lui, est splendide : original et coloré, personnel et fastueux, rempli de parfums, de saveurs et de paysages.

       Tout y commence sous un prétexte d’enquête familiale : Ferrier part sur les traces de son grand-père, type étrange qui, après une vie d’acrobate de cirque (!), s’est lancé dans les affaires au milieu de l’Océan Indien, à Madagascar où il est enterré. Madagascar ? « Pour les gens d’aujourd’hui, ironise l’amie de l’auteur, c’est un film d’animation. Ou alors, une marque de chocolat noir. » Et pourtant ! Le livre est un hommage somptueux à cette île immense où se télescopent l’Afrique, l’Europe et l’Asie, plein de tableaux mémorables du décor exotique et d’Antananarivo, la capitale, « une des seules villes au monde qui puisse rivaliser en coloris avec Venise ». Du reste, Mémoires d’outre-mer va bien au-delà : Ferrier brasse les époques et les genres, il revisite l’époque coloniale, il suit partout son grand-père au fil des années 1930, de la guerre, de l’indépendance. Tour à tour lyrique quand il chante Madagascar, poétique quand il évoque le cirque, satirique sur les mœurs coloniales, il mêle à son récit de bouts d’essais, des citations de Montaigne ou Paulhan, en sorte que son roman déborde sur tous les genres. »

Bernard Quiriny, « Un lascar à Madagascar », L'Opinion, 29/9/2015

Dans un courrier électronique à son traducteur Martin Munro, à l'occasion de la traduction du livre aux États-Unis, Michaël Ferrier précise la portée du titre, en le reliant bien sûr à Chateaubriand, mais aussi à la littérature créole  :

« Pour le titre, il fait écho au célèbre livre de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe. Il s'agissait pour moi de remplacer la « tombe » par la « mer », c'est-à-dire, tout en m'inscrivant dans une certaine tradition mémorialiste bien française (de Commynes à Chateaubriand en passant par St Simon), de compléter un certain goût pour la « tombe » (le marbre, le mausolée, le monument : tout ce côté solennel et mortuaire) par une ouverture à la « mer » (le maritime, le voyage, le mouvement : le côté créole et solaire), et contre une certaine Histoire de France autocentrée, focalisée uniquement sur la terre et l'Hexagone, de réintroduire l'outre-mer dans la mémoire française. Glissant disait souvent, reprenant un poème de Derek Walcott : « Sea is History » [1]. Je dirais pour ma part : « Overseas is History » ! »

Michaël Ferrier, courrier électronique à Martin Munroe,

12/09/2016

Edouard Glissant

François-René de Chateaubriand

Derek Walcott

Tombeau de Chateaubriand à St Malo

PRÉLUDE

 

EXTRAIT, p.13-19

[1] Derek Walcott, The Sea is History, in Collected Poems 1948- 1984, Faber and Faber, 1992, p. 364. Première strophe :

« Where are your monuments, your battles, martyrs?

Where is your tribal memory? Sirs,

in that grey vault. The sea. The sea

has locked them up. The sea is History. »

Edouard Glissant cite ce poème en épigraphe de sa Poétique de la Relation (Gallimard, 1990).

Glissant et Chateaubriand sont déjà présents dès le prélude de Sympathie pour le Fantôme : 

« Cette fois, nous sommes à Saint-Malo, dans une rue sombre et étroite appelée la rue des Juifs, dans une chambre dominant une partie déserte des murs de la ville. À travers les fenêtres de cette chambre, on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. Le mugissement des vagues soulevées par les bourrasques annonçant l’équinoxe d’automne n’empêche pas d’entendre les cris d’un enfant qui vient de naître, au cœur de la tempête, sur la pointe d’un rocher… » (Chateaubriand est né à St Malo, rue des Juifs, en 1768).

 « « Nos récits sont s’il se trouve de longues respirations sans début ni fin, où les temps s’enroulent. Les temps diffractés. Nos récits sont des mélopées, et des traités de joyeux parler, et des cartes de géographie, et de plaisantes prophéties, qui n’ont pas souci d’être vérifiées » disait l’oncle Edouard au siècle dernier (déjà !). » (Citation textuelle de Tout-Monde, Gallimard, 1993, p. 71).

Les deux extraits se trouvent dans le préambule de Sympathie pour le Fantôme, Gallimard, 2010.

       Au cimetière de Mahajanga, il y a trois tombes. Elles brillent, insoupçonnables, au soleil de midi. Toutes les trois sont presque identiques, même taille, même couleur, mêmes dimensions. Des formes simples et lisses, des épures : sans sculptures ni gravures, sans jardinières ni ornements, les trois rectangles de pierre semblent posés sur la terre comme des navires qui filent sur l’eau. Orientées au sud-ouest, tournées vers la mer, elles sont placées au même niveau, groupées dans une texture géométrique et reliées par des couloirs de dégagement envahis par les herbes, parcourus de quelques lézards à l’œil vif, à la langue agile. À leur faîte, une croix simple, sans inscription, croix de chemin plus que de cimetière.

 

       Dans leur élégance sobre et discrètement travaillée, les trois sépultures provoquent immédiatement la plus grande perplexité. Rien de lugubre, rien qui glace le cœur. Rien de sinistre ni de sépulcral. La pierre est claire, sûrement enduite et peinte, elle forme une surface plane, nue et dépouillée, d’une matière absorbant la lumière, absolument dénuée de détails. La blancheur des trois tombes attire le regard dès qu’on entre dans le cimetière : les gens du coin les appellent les Trois Lumières. À partir d’un coffre quadrangulaire, chaque pierre tombale est composée de trois gradins s’étageant progressivement vers le ciel en plates-formes superposées – comme autant d’accroissements du mastaba initial à plan carré – qui semblent en démultiplier l’éclat et suscitent un étrange pouvoir luminescent.

 

       Alors, l’œil est saisi comme en un tableau par l’insolite réseau de courbes que les tombes suscitent : selon l’heure du jour et la course du soleil, la découpure des ombres et le passage des vents, le jeu des branchages dessine sur les dalles claires une série de motifs multiples et toujours recommencés : une ancre, une barque, un poisson... L’ensemble dégage une sensation de grâce dans le contour et dans les lignes, de légèreté et d’aisance dans la position des parties. Le rapport des formes et de la matière, des relations et des proportions, de la profondeur et de la perspective donne une impression unique, à la fois inexplicable et inépuisable : les angles et les arêtes des stèles semblent opérer une étrange conjonction du mouvement et de l’immobilité. On s’approche, on recule, le regard passe d’une tombe à l’autre, les trois croix dansent dans la douceur marine et le parfum léger des manguiers.

« C'est le peuple des interstices, invisible et musical : il faut avoir l'oreille absolue pour l'entendre, sous le cliquetis des fourmis chargé d'un attirail de paille et de trésors dérisoires, pacotille bruissante des cimetières. »

Microphotographie, sable corallien (grossi cent fois) ©David Maitland

       Elles ne sont jamais plus belles que maintenant, à midi, le soleil au zénith – illumination verticale... On aime à parler des cimetières comme des lieux de silence et de mélancolie, où viendrait se recueillir toute la moisissure finale de l’existence, comme si nos vies étaient vouées à la déchéance ou, au mieux, au mausolée. Mais non, pas ici. C’est tout un ramdam ici, son et poussière... À droite, le chuintement furtif d’un héron vient de surgir de la côte. Plus loin, sur l’océan, le bourdonnement d’un avion. Et là- bas, tout en bas, tout un orchestre tapi de menus mouvements dans l’herbe, glissade des grenouilles, crépitement des crabes, grésil des araignées blotties dans leur travail de toile... C’est le peuple des interstices, invisible et musical : il faut avoir l’oreille absolue pour l’entendre, sous le cliquetis des fourmis chargées d’un attirail de paille et de trésors dérisoires, pacotille bruissante des cimetières.

 

       Alors, à mesure qu’on les regarde, des cercles de musique semblent monter et s’élargir autour du triolet de tombes. Les ombres tremblent. Les vangas à tête blanche tressaillent, des râles et des vanneaux s’envolent en sifflant des bambous. Les oiseaux tek-tek donnent le rythme, les serpents dansent, parfois croqués d’un coup de mâchoire par les chiens fureteurs. De temps en temps, un solo de libellule ou l’improvisation d’un papillon blanc... Maintenant, le moindre déplacement latéral ouvre un angle supplémentaire dans la vision et donne naissance à une multiplicité de souffles, de corps, d’accents, de personnages qui sont autant de traces ouvertes et qui ne se referment pas. Maxime, Pauline, Willy, Francis... Nuñes, Beau-Bassin, Maurice... Tous les prénoms du temps-longtemps... Tante Émilia, Marie Adélia d’Albrède... Éliane... N’y a-t‐il plus personne pour écouter leur histoire et recueillir doucement la rumeur bondissante des conques de mer et des nuits humaines ?

       Ces gens étaient des aventuriers, des Outre-mer. Ils venaient de loin, de l’Inde ou de l’Afrique, d’Europe ou bien de Chine, ils venaient de bien plus loin encore sur l’éperon de leur désir : ils arrivaient de toujours, ils s’en allaient partout. C’étaient des explorateurs, des romanesques. Ils savaient lire les cartes et les cœurs, manier leur sexe et leurs sextants. Enclins au libertinage des mœurs et de la pensée, ils changeaient en quelques années de pays, de religion, d’état et de fortune. Ils restaient fidèles à eux- mêmes pourtant à travers leurs tribulations, maîtres de l’esquive et de la feinte, experts en l’art de la navigation.

       Descendants d’esclaves ou d’hommes libres, d’Africains pourchassés, d’Indiens engagés, de Chinois émigrés, d’Arabes exilés, de Juifs excommuniés, d’Européens expatriés, de Grecs déplacés, d’insulaires dispersés, ils savaient depuis longtemps que l’origine n’est rien et n’a pas plus de valeur qu’une châtaigne enchâssée dans sa bogue ou qu’un manuscrit qui reste roulé dans son étui. En même temps, de ces origines ils gardaient la mémoire – sous forme de stigmate ou sous forme de fruit – et la portaient fièrement sur le déploiement des eaux.

  

 Michaël FERRIER    

©2015 by Michaël Ferrier/Editions Gallimard/Tokyo Time Table 2017

Mémoires d'outre-mer

LE CIRQUE

« Là-haut donc, en orbite, ils prennent la lumière en tournant, vaste révélation giratoire. Ils diminuent et ils s’allongent,

ils se réinventent en permanence.

Ils crèvent l’espace, ils enjambent le temps... »

©2014-2020 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

 

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