Michaël FERRIER
Fukushima : visualiser l'impossible
Ce que nous nommons en Occident « Fukushima » suscite aujourd'hui un impressionnant déploiement d'œuvres en tous genres, qui prolifèrent aussi bien dans de grands musées nationaux que dans les galeries underground. Ces expérimentations, bien trop nombreuses pour en dresser un tableau exhaustif, se développent de surcroît sur toute une gamme de supports et dans une variété de techniques (dessin, peinture, sculpture, installations, performances, photographie, vidéo...) qui interdisent d'en faire une analyse complète. Mais on peut d'ores et déjà y repérer une série de mutations profondes, concernant tout aussi bien le rôle des artistes et le statut de l'art dans la société qu'un questionnement en partie inédit dans l'histoire de la représentation.

Murakami Takashi, Les 500 Arhats (détail) ©Murakami Takashi/Kaikai Kiki Co. Ltd.
村上 隆、「村上隆の五百羅漢図展」、2012年
1.
FUKUSHIMA PARTOUT
Dès 2013, la Triennale d’art contemporain d’Aichi, l'une des plus importantes manifestations artistiques du Japon, voyait un tiers de ses artistes présenter une œuvre évoquant Fukushima. À l'entrée du Centre d'art de Nagoya, l'architecte Miyamoto Katsuhiro 宮本佳明 avait dessiné le tracé du réacteur, grandeur nature, d'une ligne de couleur jaune montant jusqu'aux étages supérieurs. Le spectateur, croyant se rendre au Musée, se retrouvait au cœur du réacteur, c'est-à-dire en somme, au cœur du problème. L'impression visuelle était forte et le symbole éloquent : l'activité artistique devenait ainsi coextensive à la centrale de Fukushima, comme si l'art tout entier se trouvait envahi par ce questionnement brûlant, intrusif, bouleversant.

La centrale nucléaire de Fukushima du musée Sakae de Nagoya ©Katsuhiro Miyamoto
宮本 佳明 、「福島第一さかえ原発」、 2013年
En sus des réminiscences de Nagasaki ou des allusions à Hiroshima, la sensation que quelque chose de neuf, d'inouï, s'ouvrait sous nos yeux, était omniprésente. Une œuvre représente particulièrement bien cet état d'esprit : Nous sommes les pirates d’une histoire inexplorée, de Takekawa Nobuaki 竹川宣彰 (2012). Il s'agit d'une grande installation, où trône au centre de la salle une maquette de galère en bois, emportant 160 rameurs en céramique et une bibliothèque. Au mur, une carte jaune orangée : celle de l'Ile des Nucléides. Elle fait près de huit mètres de long et, au lieu d'indiquer le Nord, répartit les points cardinaux selon le nombre de protons et de neutrons. Rontgen et Becquerel, les deux découvreurs de la radioactivité, figurent dans des médaillons, ainsi que Hiroshima, Tchernobyl et Fukushima. Au plafond, une multitude de globes suspendus par des fils, comme si le monde allait nous tomber sur la tête.

Takekawa Nobuaki, Nous sommes les pirates d'une histoire inexplorée, 2012
竹川宣彰、「大知識時代のガレー船」 ©2012 Takekawa/Biennale de Lyon

Un savoir énorme et qui ne sert à rien, un monde qui part en morceaux, des cartes inversant terre et mer (et qui ne sont plus centrées sur l'Occident), une galère lancée dans l'inconnu sous la direction de pirates à la fois savants et arriérés : dans son symbolisme faussement naïf, Nous sommes les pirates d’une histoire inexplorée est une véritable allégorie des temps modernes, évoquant une époque ayant atteint le plus haut degré de scientificité jamais connu, mais déboussolée comme jamais par l'arrivée des nouvelles catastrophes.
2.
UN ART INVENTIF ET INTERACTIF
La réflexion sur l'énergie (électrique ou artistique) se place alors au centre de nombreuses créations : dès octobre 2011, un collectif japonais (formé d'Ikeda Kôsuke 池田孝友, Komachiya Kei 小町谷圭, Môri Yûko 毛利悠子, Nishihara Nao 西原尚, Ōyama Enrico Isamu Letter 大山エンリコイサム, Owada Shun 和田俊, Yamakawa Fuyuki 山川冬樹) met en route sur le campus de l'université des arts de Tokyo une centrale non pas nucléaire mais artistique, en remplaçant astucieusement l'expression "nuclear plant", alors sur toutes les lèvres, par "art-power plant" (Tokyo Art-Power Plant, 2011). A Melbourne en 2012, puis à Taiwan en 2014, dans des installations multimédia, Ikeda proposera à nouveau des centrale électriques expérimentales, notamment alimentée par de vieilles bicyclettes et autres matériaux de récupération (exposition Tomorrow comes today, National Taiwan Museum of Fine Art, 9/3/2014~25/5/2014) : il s'agit clairement d'éveiller les consciences à un niveau international. Au même moment, le Français Yann Toma propose aux visiteurs du Grand Palais d'illuminer sa célèbre verrière grâce au mouvement de centaines de vélos, en mémoire de la catastrophe nucléaire (Dynamo-Fukushima, 2011).

Melbourne Art-Power Plant
(La centrale électrique artistique de Melbourne)
「メルボルン藝術発電所」、2012年
©2012 Ikeda Kôsuke

Tokyo Art-Power Plant
(La centrale électrique artistique de Tokyo)
「東京藝術発電所」、2011年

Yann Toma, Dynamo-Fukushima, 2011
ヤン・トマ「ダイナモ福島」©2011 Yann Toma
On le voit : il s'agit d'un art militant, inventif et interactif. C'est un déplacement significatif du curseur qui s'opère. Beaucoup d'artistes, notamment les plus jeunes, se tournent vers un art-performance aux forts aspects contestataires, dont l'exemple le plus connu est le collectif Chim↑Pom. Les faits d'armes les plus connus de ces six jeunes artistes japonais sont leurs périples en zone interdite et l'ajout clandestin, en plein cœur de Tokyo, d'une pièce supplémentaire à la fresque anti-nucléaire d'Okamoto Tarô 岡本 太郎, supprimée en quelques heures par la police municipale de Tokyo (voir M. Ferrier, « Avec Fukushima », dans Penser avec Fukushima). Mais on peut aussi citer cet étonnant ikebana (arrangement floral) intitulé Radiated Flower Harmony (Harmonie de fleurs irradiées), réalisé en collaboraon avec Kakizaki Jun'ichi 柿崎順一 : en rapportant de la zone contaminée de Fukushima des fleurs radioactives, puis en les laissant pourrir tout au long de l'exposition, Chim↑Pom provoque un court-circuit vertigineux entre un art traditionnel japonais prestigieux et la réalité d'un pays assiégé par l'atome depuis plus d'un demi-siècle, laissant voir, sous les discours raffinés de l'esthétisme traditionnel, la cruelle agonie d'une nation prise au piège, à la fois victime et coupable de l'idéologie nucléariste.

Harmonie de fleurs irradiées, 2011
©Chim↑Pom et Kakizaki Jun'ichi, Mujin-to production, Tokyo
Sous ses dehors ironiques, cet art post-Fukushima n'en procède pas moins à une réévaluation radicale de la place de l'art. L'exemple le plus éloquent en est Murakami Takashi 村上 隆 : le chantre planétaire du Superflat, ce mouvement qui se caractérisait par son exploitation exacerbée des codes du manga et la commercialisation effrénées des produits dérivés, se déclare désormais un militant anti-nucléaire de la première heure. De fait, moins d'un an après la catastrophe, son exposition au Quatar intitulée Murakami-Ego contient une fresque de cent mètres sur les souffrances du peuple japonais depuis le 11 mars (Al Riwaq Exhibition Hall, Doha, 9/02~24/6/2012). Exit donc le cute et le kawaii (mignon), les petites fleurs souriantes, les pandas et les lapins déclinés à satiété sur les peluches et les mugs ? On assiste à une politisation plus ou moins affichée qui oblige tous les artistes, y compris les plus connus, à se repositionner par rapport à l'événement Fukushima.

