Pierre

GUYOTAT

 

ピエール・ギュヨタ

Né en 1940

- « La prose à vif :

sur Pierre Guyotat, Prostitution et Littérature interdite »

 

 

Critique,

N°824-825,

Paris, Éd. de Minuit, 2016,

p. 35-46.

 

 

LA PROSE À VIF

Prostitution  et Littérature interdite

Tokyo Rumando, rs-no108, gelatin silver print, 2012 / 東京ルマン℃、「rs-no108」、2012年

Source : Ibasho Gallery, Anvers.

« Fiçà que j’ouïss’ que tu lui taill’ la proz’ à vif !.. »

Prostitution, p. 211

       En 1975, les éditions Gallimard publient Prostitution, un texte de Pierre Guyotat si troublant que l'éditeur prend la précaution de l'accompagner d'une mise en garde (p. 365) : « Le vrai problème que ce texte à proprement parler inqualifiable pose jusqu'au malaise est celui de sa lecture [1]. » Dès la première phrase de cet avertissement, insolite autant qu'embarrassé, tout est dit, du moins dans le contexte de l'époque : « vrai problème », « inqualifiable », « malaise », et jusqu'à l'expression « à proprement parler », tous ces termes désignent et résument à la fois l'énorme bouleversement que, cinq ans après É​den Éden Éden, vient à nouveau de provoquer Pierre Guyotat.

 

            Pourtant, trois ans plus tôt, en février 1972, les éditions Gallimard avaient déjà publié Littérature interdite, un recueil de textes et d'entretiens dans lequel l'auteur avait largement commencé à s'expliquer sur son écriture, sur ses motifs et sur ses moyens, sur les rapports qu'elle entretient - ou qu'elle conteste - avec la réalité historique et socio-politique. Lire aujourd'hui ensemble Littérature interdite et Prostitution permet certes de se rendre compte de la fracassante nouveauté du projet de Pierre Guyotat, de sa patience et de sa détermination, de la ténacité avec laquelle, texte après texte, il le poursuit, mais aussi de la variété des moyens intellectuels, matériels et stylistiques qu'il a progressivement su lui prêter, dans l'ouverture d'une parole qui est peut-être « à proprement parler inqualifiable », mais dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle radicalement inouïe.

[1] Prostitution, Paris, Gallimard, 1970, « Note de l'éditeur », repris dans l'édition de 1987, coll. « L'Imaginaire », 374 p.

1. CRITIQUE ET CRÉATION

            La première leçon à tirer de la mise en regard des deux livres est justement le tressage chez Guyotat de l'activité créatrice et de l'activité critique, qui débute précisément à cette époque et s'enracine autour de l'interdiction d'É​den Éden Éden : « [...] l'interdiction d'É​den, la polémique incessante autour de ce texte et de cette interdiction m'imposent une nouvelle forme de texte, texte d'interventions, d'interviews, d'explications, de polémiques en cours [2]. » (p. 70)

 

            De cette contrainte, qui pourrait être vue comme une perte de temps et d'énergie considérable pour quelqu'un qui est engagé dans un processus de création permanent, Guyotat va faire une arme. Comme au judo, il retourne l'adversaire et transforme la faiblesse en une force. Il y aura donc désormais les écrits en français « normatif », qui lui permettent de se défendre ou de contre-attaquer, de « s'expliquer » [3], des recueils de textes, de conférences ou d'entretiens [4], qui vont éclairer son entreprise sous une forme érudite, historique voire bibliographique (comme dans le magistral Leçons sur la langue française [5]) ou même sous celle d'un récit autobiographique (Coma, Formation...). Et d'un autre côté, des textes « en langue », à la syntaxe, l'orthographe et la grammaire complètement inédites, plongeant dans « un univers extrêmement matériel, excrémentiel, poisseux [6]», dont la prostitution et l'esclavage constituent la trame à la fois joyeuse et terrifiante (ProstitutionLe LivreProgénituresJoyeux animaux de la misère...). Cette distinction entre les deux types de textes, qui n'est pas toujours si tranchée [7], et dans laquelle il faudrait aussi faire une place aux longs entretiens radiophoniques qui donnent parfois naissance à un livre [8], elle naît avec Littérature interdite, la première livraison de cette activité ininterrompue de la pensée qui permet d'« entrer dans les œuvres elles-mêmes, et d'y entrer avec la tendresse qu'elles méritent [9][...] ».

Dessin de Pierre Guyotat

Source : La matière de nos œuvres, Actes Sud/Azzedine Alaïa, 2016

[2] Littérature interdite, Paris, Gallimard, 226 p.

[3] Explications, avec Marianne Alphant, 2000, Paris, Léo Scheer, rééd. 2010, 170 p.

[4] Vivre, recueil de textes, 1971-1983, Paris, Denoël, 1984, rééd. coll. « Folio », Gallimard, 2003, 288 p. ; Pierre Guyotat : les grands entretiens d'Artpress, Paris, IMEC/Artpress, 2013, 108 p.

[5] Leçons sur la langue française, Paris, Léo Scheer, 1000 pages.

[6] « Pierre Guyotat : “J'étais dans l'hébétude” », entretien avec René de Ceccatty, Le Monde des livres, 1/4/2010.

[7] Voir Arrière-fond, qui participe selon Guyotat lui-même des deux registres (« Pierre Guyotat : “Quand j’écris, j’ai toute la langue française avec moi dans l’oreille” », propos recueillis par Nathalie Crom, Télérama, 6/3/2010).

[8] Musiques, 12 heures d'enregistrement sur France Culture, Paris, Léo Scheer, 2003, 150 p.

[9] Explicationsop. cit.

1972

2. POÉTIQUE ET POLITIQUE

            Littérature interdite est constitué de sept entretiens, suivis d'un dossier sur l'interdiction du livre précédent : É​den É​den É​den (1970). Les entretiens sont denses, fournis et incisifs. Suscitées par des interviewers intelligents et érudits (Roger Borderie, Catherine Backès-Clément et Aimé Guedj, Guy Scarpetta, Thérèse Réveillé et Jacques Henric), les analyses fusent, complexes et claires à la fois, précises, entrant dans le détail du texte et toutes ses implications.

 

            Y sont mis pour la première fois en lumière la méthode de composition de Guyotat (entre « texte savant », « texte sauvage », et « notes »), son énorme travail textuel qui le place à cent lieues d'une éruption incontrôlée, comme tentaient à l'époque de le caricaturer certains commentateurs malveillants, et notamment la place du processus masturbatoire dans ce travail, soudain délié de toute sa part scabreuse ou graveleuse pour être hissé - quel tour de force - au rang d'une véritable pratique artistique. Sont également évoqués l'importance des rêves, le rapport aux autres arts (peinture, musique, cinéma...), des explications de ses propres textes extrêmement précises et acérées autant que des considérations plus générales, qu'elles soient d'ordre tactique (place et définition de l'avant-garde littéraire), technique (différence entre l'écriture au stylo et à la machine par exemple) ou thématique (sur l'esclavage et la prostitution, ses deux motifs les plus obsédants).

            La fascination pour la présence de la matière et les choses élémentaires les plus simples (le sang, le lait), l'obsession de l'organique, de l'enracinement biologique des « sentiments », la matérialité sous toutes ses formes (« déchets, rejets, alimentation, traces matérielles de la matière [10]» (p. 103), sont particulièrement développées, dévoilant un des motifs essentiels de l'écriture en même temps que son objectif avoué, dans une phrase qui pourrait résumer toute son entreprise : « Il faut montrer la présence de la matière et, de plus, l'embellir, la raffiner, la donner dans son état le plus pur. Il faut la décanter de ses impuretés à base de métaphysique, de psychologie, de moralisme, de matérialisme ; il faut faire apparaître le noyau des choses. » (p. 12)

[10] Littérature interdite, op. cit. 

Tapuscrit de Pierre Guyotat

Source : La matière de nos œuvres2016

            Cependant, ce serait une erreur de croire que Littérature interdite ne contient que des explications d'ordre « littéraire » ou esthétique. Désamorçant par avance toute tentative de réduction à une pure entreprise formaliste, s'y donne aussi à lire l'obsession de l'Histoire, qui est, avec la matière, la grande affaire de Guyotat. Ainsi, l'attention aux grandes figures de l'oppression est constante, non seulement dans les amples réflexions sur l'esclavage et la prostitution, mais aussi dans des saillies plus contextualisées historiquement, qui n'ont pas pour autant perdu de leur pertinence : « Aimer l'Arabe aujourd'hui, c'est comme se pencher sur un pauvre ou un lépreux au XVIIIe siècle. » (p. 18) Dans une grande cohérence, Prostitution donnera trois ans plus tard la parole à ces  « lépreux » de Littérature interdite, en ouvrant le texte à « l'arabe algérien phonétisé selon l'accent de l'Est aux confins tunisiens » et aux « influences du parler immigré arabe de la langue française » : « hâdi hia elbeya elli helibhâ melih! » - « c'est la gandourah qu'il préfère [11] ! » (p. 69 et p. 353 pour la traduction).

 

            Cette dimension inséparablement poétique et politique est également abordée, avec une exigence tout aussi intraitable, lorsque Guyotat se penche sur la question du statut économique et social de l'écrivain, décochant au passage des analyses bien senties sur l'exercice du métier d'écrivain, qui sonnent toujours juste aujourd'hui.Sur le « besoin d'accumuler les sinécures [12]» (p. 79) dans la distribution des bourses et l'aide à la création littéraire, sur l'université (« ceux qui professent dans l'entour du domaine littéraire », p. 25), sur le journalisme et la critique littéraires (« critiques « favorables » ou non, oubliant tout égard dû à un travail de préparation, de rédaction », p. 26), sur ceux qui « ont fait leur métier de l'exposition hebdomadaire d'humeurs, rancœurs narcissiques, du subjectivisme le plus odieux, celui qu'alimente l'assujettissement aux intérêts des maisons d'édition et des galeries » (on pourrait y ajouter aujourd'hui les télévisions), bref sur « cette foule interlope de névropathes, ratés du grand journalisme, de l'édition, de la littérature, de la politique, de l'enseignement, de l'administration et de toute église » (p. 26), qui de nos jours continue d'encombrer les salles de cours et celles de rédaction, Littérature interdite offre des analyses non seulement percutantes et allègrement formulées, mais qui n'ont de surcroît rien perdu de leur sagacité.

[11] Prostitutionop. cit.

[12] Littérature interdite, op. cit. 

Dessin de Pierre Guyotat / Hiver 2015-2016

Source : La matière de nos œuvres, 2016

3. INTERDIT ET INTER-DIT

            Enfin, le dossier très complet qui clôt Littérature interdite sur ce qu'il faut bien nommer « l'affaire É​den É​den É​den » (livre interdit en France de 1970 à 1981) permet aussi de mieux se rendre compte de la virulence des réactions (« cette logorrhée interminable et putride comme un égout en été », crache un Jean Bouret très énervé, p. 145), mais aussi de l'importance de ce texte dans toutes les couches de la société. Si on connaît en effet les noms prestigieux qui ont signé la célèbre pétition internationale lancée par Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit (Barthes, Boulez, Leiris, Mauriac, Sartre, Derrida, Duras, Foucault, Sollers, etc.), ce dossier propose une liste de signatures qui sans être exhaustive (des centaines d'illisibles n'ont pu être reproduites), permet tout de même, sur près d'une trentaine de pages, de s'apercevoir de la variété des publics se sentant concernés par le texte et son interdiction : du cinéaste Jean Rouch (et l'ensemble des Cahiers du cinéma et de la revue Positif) au photographe Brassaï, en passant par le journaliste-écrivain Philippe Labro, l'homme politique François Mitterrand, le dessinateur Siné ou le chanteur Hugues Aufray. Mais sans oublier des gens venus de bien d'autres horizons, comme Andrée Aguilella, directrice d'école maternelle à Gif-sur-Yvette ou monsieur René-Jean Bouyer, ingénieur du son à Boulogne (p. 190-218).

 

            Repris et travaillé au long de ces sept entretiens, le titre Littérature interdite peut ainsi se lire à plusieurs niveaux : tout d'abord, et bien évidemment, dans le sillage de l'interdiction frappant É​den É​den É​den, moment séminal, ainsi que dans la série de polémiques qui entoure désormais toute prise de parole de Pierre Guyotat (un entretien du volume ayant d'ailleurs été aussi refusé par Le Monde et par La Quinzaine littéraire). Mais une deuxième lecture se profile, comme le suggère Thérèse Réveillé dans un des entretiens, à l'aune des analyses de Lacan sur l'« inter-dit » : « la place de l'inter-dit, qu'est l'intra-dit d'un entre-deux sujets, est celle même où se divise la transparence du sujet classique» (p. 121). Division et opacité du sujet classique, disparition du primat qui lui était accordé, effacement de l'individu au profit d'une sexualité très concrète et répétitive qui forme comme la trame obstinée de ses pâles apparitions (« les individus, des pseudopodes vite rétractés de la sexualité », écrit Foucault dans une formule splendide) : Littérature interdite nous rappelle aussi que les textes de Guyotat, dans leur nouveauté, s'inscrivent dans les recherches les plus pointues de leur temps (Barthes, Lacan, Foucault ou le philologue hongrois Ivan Fónagy). Enfin, cette «inter-diction » est aussi cet espace interstitiel si difficile à trouver et si délicat à tenir, où l'intime et le politique coexistent sans jamais sombrer dans le narcissisme ou le militantisme : le texte, si intime qu’il soit, et parce qu’il est intime, est aussi profondément historique. Ce qui pourrait apparaître comme une thématique très personnelle est en fait relié à « une problématique partagée par des milliers d'autres [13] », problématique inextricablement enchevêtrée, sexuelle et textuelle, politique et historique, aux prises avec la  « servitude d'autres corps d'ethnies et de classes différentes de la mienne », dont il s'agit de faire entendre les voix, dans toute leur diversité et dans toute leur puissance. - Ou comme le résumera d'un jet Prostitution, à sa manière inimitable : « aiah!, aiah!, aiah!, du minorat craignez l'éjaculat!.. » (p. 44)

[13] Vivreop. cit., p. 69-70.

1975

4. Prostitution

            Trois ans plus tard, comme pour contrer une nouvelle fois ce que Littérature interdite nommait « l'envahissement toujours renouvelé de la vieillerie littéraire » (p. 95), paraît Prostitution. Paraît, ou plutôt surgit. Le premier mot du texte est d'ailleurs « debout ». Il faut faire entendre ici cette insurrection, ne serait-ce qu'en quelques lignes, pour prendre la mesure de cet événement :

 

« [debout, la bouch’ !, j’a b’soin! »] [.., te m’veux, m’sieur l’homm’ ? » — « j’vas t’trequer au bourrier ! » — « j’t’déslip’, m’sieur l’homm’ ? » — « oua.., tir’-moi l’zob du jeans a j’vas t’triquer ! » — « te peux m’trequer en sall’, m’sieur l’homm’ ! » — « oua.., put’ !, te veux m’piéger la pin’ ! » — « me, j’veux qu’te m’l’encul’ chef, m’sieur l’homm’, a qu’ton gros poil de couill’ m’étrangl’ l’bouquet !.., mets !.., mets ! » — « mlih !.., mlih !, porq’qu’t’se hâtée qu’j’te matt’ l’chaloup’ » — « cheï !, l’homm’ !, ma ia des bourr’ qu’viann’t sonder les bourriers !, a en sall’ j’peux t’désliper tot’ a j’m’align’ mon mou d’triqu’ à des enculs qu’diapré, sono, arôm’ coups d’air, t’renforç’t la triqu’ ! [...] » (p. 9)

 

            Avec ce texte, Guyotat montre qu'il a toujours une longueur d'avance, au risque une nouvelle fois de l'incompréhension la plus totale. Alors qu'on pensait le summum atteint par l'interdiction d'É​den É​den É​denProstitution prouve que le travail se poursuit, se prolonge, se renouvelle, s'affine - et se radicalise.

 

            Le texte se présente d'une seule coulée : pas d'alinéas, pas de majuscule au début, pas de point à la fin. Au premier regard, son apparence est tout à fait saisissante, dense, compacte, et en même temps criblée d'accrocs au tissu graphique, apostrophes déferlantes en dentelle (les emuets ont disparu), tirets et guillemets tirés comme des flèches, soutenus - ou emportés - par la rythmique des points d'interrogation et d'exclamation. Une ponctuation jamais vue s'est aussi emparée du texte, combinant une virgule et ce qu'on pourrait appeler un commencement de points de suspension :

(« .., »).

On croit d'abord à une erreur de typographie, mais non : le signe se répète tout au long du texte, auquel il donne un cachet, ou pour mieux dire, un timbre particulier. Rarement commenté, ce nouveau signe de ponctuation microscopique est pourtant essentiel au déroulement du texte : la virgule signale traditionnellement une pause, même minime, dans la lecture, tandis que les points de suspension, comme leur nom l'indique, laissent flotter dans la prose un silence ou un écho... La façon dont Guyotat sectionne la ponctuation académique, en amputant ces points de suspension de leur aura traditionnelle, et dont il accole et en quelque sorte coagule la virgule avec ces points d'un nouveau genre, est caractéristique de son intelligence à la fois graphique et textuelle : elle signale l'entrée dans un nouveau mode de fonctionnement du texte et tous les protocoles de la lecture en sont bouleversés.

Dessin de Pierre Guyotat, Mes figures ?, 2018

Source : Yvon Lambert et Eve Lambert

5. Un vrai bordel

            Qu'on commence à lire le texte, et l'étonnement redouble. Tout à coup, la langue crépite comme jamais auparavant. Soudain, comme l’avait déjà compris très tôt Philippe Sollers, dans l'un des tout premiers et des meilleurs textes jamais écrits sur Guyotat, quelque chose change dans les rapports de la matière et de la phrase [14]. Pas un mot qui ne pose problème : tous les éléments de la phrase semblent se trouver repris et retravaillés, à neuf, à vif, leur donnant une force acoustique et une puissance sensible inouïes. Apocopes et syncopes, néologismes, troncations, traversée des langues étrangères en même temps que remontée vertigineuse dans le français, une nouvelle langue se met en marche, avec son rythme et sa fréquence propres. Traversée d'appels et d'interjections, elle multiplie à la fois les sons et les sens, sur un ton haletant, trépidant, mais aussi comique et même désopilant : cette langue concassée est en effet aussi une langue cocasse, et l'on ne saurait trop insister, alors même que ses adversaires comme ses thuriféraires tentent de le draper dans une sorte de solennité tragique, sur les effets comiques variés que Guyotat sait également tirer de cette langue, effets de caricature, de drôlerie ou de dérision.

 

            Un coup d'œil à l'« intrigue » - mais le texte périme immédiatement cette terminologie - fera bien davantage que nous intriguer. Tout à coup surgissent une foule de clients, de prostitués, de proxénètes, pris dans une suite échevelée de scènes sexuelles et de dialogues obscènes. Prostitution des « personnages » (ou, pour mieux dire, des protagonistes), prostitution du narrateur, le monde est prostitution, l'activité sexuelle « une grande souche, obstinée, répétitive [15]» : on pourrait parler de plusieurs lignes narratives, comme dans un cirque se tendent et se déploient les différentes cordes des acrobates (filin simple et nu du funambule, ficelles burlesques des clowns, câbles suspendus des trapézistes, lanières dansantes des écuyères, fouets claquants des dompteurs), ou encore de superposition de propositions vocales expectorées par une écriture déchaînée mais qui reste méticuleusement pensée.

1973

            Enfin, Prostitution intègre aussi « un texte fait de morceaux écrits d'adolescence » (p. 29-42), ainsi que, au finale (p. 216-241), le texte de Bond en avant (premier texte « en langue » écrit pour le théâtre en 1973), faisant exploser les classifications génériques (fiction, autobiographie, théâtre...), et brouillant du même coup les repères chronologiques internes de sa propre langue, l'empêchant pour ainsi dire de  prendreou de se figer en système. Le tout donne une impression très forte et immédiate, quasi-physiologique, de mouvement, de violence et de rire, de sexualité, de misère et de joie. En deux mots, particulièrement appropriés : quel bordel !

 

            Qu'est-ce qui est en jeu ici, dans cette effervescence textuelle comme dans le silence qui entourera sa réception critique ? Une révélation par la langue. Poétique et politique toujours : ces scènes d'interpellations, d'appels, de marchandages sont aussi une formidable mise en lumière des rapports de domination et d’esclavage, culminant sous leur forme sexuelle, qui forment la trame des rapports humains. À la lumière d'une révélation crue des pratiques sociales, sexuelles et politiques, Guyotat poursuit et amplifie son exploration de ce qu'il appellera plus tard la « nature humaine massacreuse et procédurière [16]» ou « l’anonymat servile sexuel de tous les temps [17]. »

 

            Nous sommes donc entrés dans un autre lieu et dans un autre temps : modification de tous les repères visuels de la page et de la langue, ouverture des oreilles, transformations internes de la glotte, du gosier, du larynx, révélations sur la nature humaine, entrée dans l'écriture de voix inédites, anonymes ou interdites. Reviennent alors les mots prononcés, trois ans plus tôt, dans Littérature interdite : « Cela pose la question du souffle, le souffle, il faut le répéter, sous-tend continûment le travail textuel, d'autant qu'il porte la voix ; je travaille avec un paquet de voix dans la gorge (bouillie de voyelles, de consonnes, de syllabes, de mots entiers même, qui demandent à sortir, à gicler sur la page).» (p. 127) De ce paquet de voix, Prostitution vient de naître, confirmant et renouvelant à la fois ce que Michel Foucault disait à propos d'É​den É​den É​den dans une interview au Japon : « Guyotat a écrit un livre dans une langue d’une totale nouveauté. Je n’ai jamais lu quelque chose de semblable dans aucune littérature. Personne n’a jamais parlé comme il parle ici [18]. »

[14] Philippe Sollers, « La matière et sa phrase », Critique, Paris, Éd. de Minuit, n° 290, 1971.

[15] Michel Foucault, « Il y aura scandale, mais... », Le Nouvel Observateur, 7/9/1970, repris dans Littérature interditeop. cit., p. 161.

[16] Pierre Guyotat, « La découverte de la logique » (1977), Vivreop. cit., p. 168.

[17] « … par qui le scandale arrive », Vivreop. cit., p. 222.

[18] Cité sur l'excellent site pileface, par Albert Gauvin, « Pierre Guyotat, tel quel », page consultée le 18 décembre 2018.

Bond en avant de Pierre Guyotat, mise en scène Pierre Guyotat et Alain Ollivier,

photo N. Treatt, Festival de La Rochelle, 1973

Source : Archives de la Compagnie Alain Ollivier

6. Travail d'oreille et d'orfèvrerie

            Devant ce texte, les commentateurs se trouvent une nouvelle fois interdits. La réédition de 1987 sera d'ailleurs augmentée d'un « Résumé », placé dès l'ouverture, révélant un découpage en sept chapitres, ainsi que d'un « Appendice » d'une centaine de pages, placé lui à la fin, qui se composera d'un glossaire, d'une grammaire et de plusieurs traductions des séquences en langues étrangères. Ainsi encadré de cet appareil explicatif à ses deux extrémités (comme un criminel entre deux gendarmes), le texte en est peut-être plus « lisible » mais ne perd rien de sa force rythmique ni de sa puissance perturbante.

            

            « La critique (...) ne peut plus rien sur ce texte » écrivait déjà Barthes dans sa préface à Éden Éden Éden (« les constituants traditionnels du discours » étant abolis : histoire, représentation, images). Le constat semble s'appliquer de manière plus forte encore à propos de Prostitution. « Le silence relatif de la critique à propos de Prostitution s’interprète comme une impossibilité : c’est comme si la critique n’avait plus les outils ni pour rejeter l’œuvre, ni pour la lire », note très justement Valérian Lallement [19].

 

            De fait, cette nouveauté radicale mettra longtemps à trouver des exégètes à sa mesure, et l'on commence en fait à peine à pouvoir lire Prostitution aujourd'hui, grâce à l'essai biographique de Catherine Brun notamment, qui n'est pas seulement une précieuse biographie mais aussi un grand texte d'analyse critique [20], ou aux excellents travaux de Juliette Drigny [21]. Cette nouvelle écoute que l’œuvre réclame trouve peu à peu sa place et nous éloigne progressivement de la problématique habituellement ressassée : « Guyotat illisible », qui fut longtemps l’une des seules prises que la critique ait trouvée sur ce travail. Même si cette perspective a pu donner naissance à des analyses remarquables [22], l’écriture de Pierre Guyotat peut - et doit - ouvrir à bien d’autres pistes, pour peu qu’on se donne la peine d’élaborer de nouveaux outils critiques et une perspective théorique renouvelée, portant notamment sur le fonctionnement et les enjeux de la lecture dans certains textes de littérature contemporaine.

 Bernard Dufour, Guyotat, 1990

©ADAGP Paris, 2016

[19] « Pierre Guyotat, une parole d’avant les mots », texte lu le 11 Octobre 2004 à l’université de Paris VIII pour l’ouverture du cours de Pierre Guyotat, site des éditions Hermaphrodite, page consultée le 18 décembre 2018.

[20] Pierre Guyotat, Paris, Léo Scheer, 2005.

[21] « Écrire en langue : langue nouvelle et subversion du français chez Pierre Guyotat », Fabula-LhT, n°12, « La langue française n'est pas la langue française », mai 2014, site Fabula, page consultée le 18 décembre 2018.

[22] Voir par exemple le texte d’Eric Hoppenot, « Et Pierre Guyotina lal’angue... Chronique d’une absence de lecture », colloque du GRES, « Stratégies de l’illisible », Barcelone, juin 2003, site Remue.net, page consultée le 8 décembre 2018.

[23] Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, Paris, Seuil, 1995, 654 pages, p. 374.

            Tout comme Philippe Sollers avait déjà judicieusement déplacé en son temps, « salutairement et tactiquement le débat du terrain de la "pornographie" à celui de l’analyse textuelle [23]», sans jamais en abandonner la portée à la fois musicale et politique, ces nouvelles approches, loin de considérer le texte comme une glossolalie, montrent comment il fonctionne dans son rapport à son contexte historique, ses soubassements biographiques et ses implications politiques, cachant sous sa prolifération vociférante un travail d'oreille et d'orfèvrerie sans pareil. Ce faisant, elles reprennent toutes, à un moment ou à un autre, les nombreuses pistes que Guyotat lui-même avait ouvertes, d'une manière créatrice dans Prostitution, d'une façon plus théorique dans Littérature interdite. C'est dire toute l'importance de ces deux textes. C'est exactement ce que Pierre Guyotat, dans une troublante anticipation, écrivait dès 1975, sur la quatrième de couverture de la première édition de Prostitution (p. 366), à propos de cette écriture : « laissez faire, votre bouche se mettra à la parler ».

 Michaël FERRIER  

©2016 by Michaël Ferrier/Revue Critique

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