Michaël FERRIER

INÉDIT

ILS SONT DEBOUT !

Petits portraits

de 5 artistes contemporains

africains

       Les cinq textes qui suivent  ne sont que des aperçus : griffonnés à la sortie d'une exposition rassemblant les œuvres permanentes de la collection d'art contemporain africain du Musée d'art de Setagaya (7 avril - 3 novembre 2018), ils ne prétendent pas rendre compte de la variété de ces œuvres ni de leur extraordinaire pouvoir d'évocation, mais constituent un témoignage sur la présence de l'art africain au Japon. Même minime, même partielle, même précaire, cette présence me semble faire signe : vers l'universalité et la modernité de ces artistes d'une part, vers l'ouverture et l'extraordinaire puissance de dialogue du Japon d'autre part. On lira par ailleurs (ici) une brève présentation des relations que l'archipel japonais entretient avec le continent africain. Les textes ici réunis constituent une invitation à regarder de près ces artistes souvent réduits à des porte-paroles de leurs traditions, mais qui sont surtout, appuyés sur la formidable diversité de leur continent, les créateurs sans frontières de quelques-unes des œuvres les plus magistrales du monde de l'art contemporain.

Michaël Ferrier 

Petit portrait numéro 1

La générosité d'Ablade Glover

Ablade Glover dans son atelier.

Source : The Purple Mango Pandemonium

Abade Glover dans son atelier.jpg

       Ablade Glover est né au Ghana en 1934. Les photos ou les reproductions qui existent de ses tableaux ne rendent pas forcément compte de l'extraordinaire travail, ultra-méticuleux - et qui garde pourtant une énergie folle - de sa palette.

       Lui, c'est la couleur. Il en choisit une et il la travaille, il la triture, il la scarifie pourrait-on dire. Il l’élabore. On pense qu’il doit œuvrer avec des instruments très variés, mais son outil de prédilection, c’est le couteau à palette. Normalement, le couteau à palette ne sert jamais à poser les couleurs sur une toile. Il a juste une fonction préparatoire – il permet, comme son nom l’indique, de mélanger les couleurs sur la palette, avant que l’artiste se mette au travail – ou une utilité conclusive : il sert aussi à ramasser et racler les couleurs quand l’artiste en a terminé de son œuvre. Bref, il sert avant ou après l’acte créateur, pas pendant. Mais avec Ablade Glover, le couteau à palette n’est plus un simple adjuvant plus ou moins docile, il se rebelle et se déploie, il devient l’instrument même de la peinture. 

 

       Mélanger. Poser, déposer, lancer. Revenir un instant bien en face ou, au contraire, sur les côtés. Gratter, estomper, érafler. Jouer sur la lame (sa souplesse ou sa dureté), le manche (sa taille, sa flexibilité), l’angle du couteau face à la toile, son inclinaison, sa vitesse, la largeur ou la fréquence des traits… S’en servir pour travailler à plat ou en relief, au trait ou à l’empâtement. Tout ceci crée un rythme. Sous les doigts d’Ablade Glover, le couteau à palette a trouvé son maître. Ce n’est plus seulement un accessoire, c’est un levier, qui permet le déploiement d’une prodigieuse palpitation. Ce n’est plus seulement un ustensile, c’est un organe vivant, qui lance dans l’espace le grand chant de la couleur. Rouge pimpant pour le Marché rouge (Red Market), jaune ébouriffant pour le sanctuaire aux oiseaux (Bird sanctuary).

Ablade Glover, Red Market II 102x152cm,

 Ablade Glover, Red Market II, 102x152cm, 2003

Ablade Glover, Bird sanctuary - 11, 2015

 Ablade Glover, Bird sanctuary, 2015

       Mais il n’y a pas seulement de la maestria technique chez Glover. Il y a aussi un œil, c’est-à-dire un art de la composition : avec autant de couleurs, de lumières et de teintes différentes et de tons, qui semblent chacune retranscrite tout le halètement du monde, faire tenir tout cela ensemble relève d'un équilibre quasi-miraculeux... On pense à Monet, aux pointillistes aussi (mais en moins statique, en plus envolé), ou à certains tableaux de Renoir, de Van Gogh, de Pollock ou de Van Dongen : la manifestation urbaine de City Demonstration par exemple se souvient manifestement du 14 juillet de Monet dans La rue Montorgueil ou La rue Saint-Denis et, plus généralement, du motif pictural de la rue pavoisée, si fréquent chez les impressionnistes et les fauves (Braque, Derain, Dufy, Manet, Van Gogh...). C'est une des révélations de cette exposition : que les références de ces artistes africains soient si universelles, pas du tout engoncées dans une prétendue « tradition africaine » ou « authenticité africaine ». En quelques touches, ces artistes balaient en un instant tous les discours de la race ou de la culture de souche ainsi que les clichés exotiques ou les cartes postales pittoresques auxquelles ils sont encore trop souvent assimilés. Ils vont là où ça vibre et ça palpite, c'est tout.

Monet, La rue Montorgueil, huile sur toi
Ablade Glover, City Demonstration (Demo)

 Ablade Glover, City Demonstration, 2008

Claude Monet, La rue Montorgueil, 1878

       Le travail d'Ablade Glover a une grande puissance évocatoire. De près, c'est fascinant, le nombre de traits, de couches, de touches ; puis, plus on s'éloigne et plus le tableau prend une autre dimension, s'organise et se reforme, se met à signifier, sans perdre pour autant sa qualité vibratoire. Il peut aussi oublier de temps en temps les plans d'ensemble, dans lesquels il excelle (un marché bariolé, une manifestation de rue, un quartier de ville courroucé ou une forêt flamboyante) pour fixer son attention sur des figures : une ou deux femmes de profil, un homme qui urine de dos. Mais sa force c'est vraiment la couleur, le jaune (les jaunes : celui de l'arbre aux oiseaux et celui de la forêt sont très différents), le rouge, dans toute sa splendeur plurielle et quasiment illimitée... Comme me le disait une amie, en regardant un tableau de Glover : « C'est étonnant, les couleurs : quand on regarde autour de nous, elles n'arrivent pas à l'œil avec autant de violence et de sens que transportées par un artiste. Il y a vraiment un geste généreux, dans l'art. » 

       Alliance miraculeuse de la justesse technique et d'une grande puissance lyrique, le geste d'Ablade Glover est un des plus précis et des plus énergiques de notre temps.

Ablade Glover, Market people.jpg

 Michaël FERRIER    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

©2021 by Michaël Ferrier

Références électroniques :

https://www.tokyo-time-table.com/artistes-africains-glover-ferrier

Ablade Glover, Don't U Here 114x76cm, 20
Ablade Glover, Femme africaine, huile su

 Ablade Glover, Femme africaine, huile sur toile, 91 x 60,5 cm, 1997

 Ablade Glover, Don't U Here, 114x76cm, 2008

EL ANATSUI : BIENTÔT DISPONIBLE
ABDOULAYE KONATÉ : BIENTÔT DISPONIBLE
ISSA SAMB : BIENTÔT DISPONIBLE
MOUSTAPHA DIMÉ : BIENTÔT DISPONIBLE

= AUTRES PetitS portraitS D'ARTISTES AFRICAINS =